1966

Dans les locaux d’une caserne de province et se noue autour de quelques événements dont les péripéties s’entrelacent : une tombola, l’élection d’une reine de beauté, un incendie qui se déclare dans les environs et la remise d’une hache d’or au vétéran des pompiers

Il s’agit à la fois d’un film plus classique (par le respect des trois unités de temps, de lieu et d’action) et plus ambitieux, de par sa structure chorale. Il n’y a plus, comme dans l’As de pique et les Amours d’une blonde, un personnage principal auquel se rattacher, mais la description d’un rituel collectif réunissant quelques groupes, les jeunes et les vieux, les habitants venus faire la fête et le comité des pompiers. C’est aussi le premier film en couleur de Forman, et son complice de toujours, le chef-opérateur Miroslav Ondrícek, s’en tire avec les honneurs (il travaillera sur tous les films de Forman des Amours d’une blonde à Valmont, à l’exception de Vol au-dessus d’un nid de coucou). À une séquence près, toute l’action prend place dans les locaux d’une caserne de province et se noue autour de quelques événements dont les péripéties s’entrelacent : une tombola, l’élection d’une reine de beauté, un incendie qui se déclare dans les environs et la remise d’une hache d’or au vétéran des pompiers, vieil homme hagard et d’une courtoisie d’un autre âge. Beaucoup plus découpé que les Amours d’une blonde, le film croise ces fils avec adresse.

Dès le prégénérique, le ton est donné. Le feu s’empare d’une affiche tandis qu’on décore la salle des fêtes. Les pompiers accourus ne parviennent pas à actionner un extincteur défectueux. Forman, Passer Papoušek ont conçu Au feu, les pompiers comme une parabole politique. Derrière le comité organisateur composé de petits chefs incompétents, toujours prompts à se défausser de leurs responsabilités sur le dos du voisin, il n’est pas difficile de reconnaître les dirigeants du politburo communiste ; dans l’assistance réunie pour le bal, le microcosme d’une société ayant abdiqué tout idéal ; dans l’incendie, l’image d’un système au bord de l’effondrement. La fête où l’on picole ferme tourne rapidement au chaos. Le vétéran qu’on honore est traité comme un paquet encombrant dont on ne sait trop que faire et qu’on finit par oublier sur sa chaise. Le recrutement des candidates au concours de beauté vire au désastre. Les mères cherchent à placer leur progéniture et font des pieds et des mains pour influencer le jury. L’une des filles se livre à un strip-tease embarrassant pour être sélectionnée, et pour finir toutes se réfugient aux toilettes au moment de monter sur scène. Chemin faisant, Forman épingle la culture du chapardage, présentée comme un réflexe de survie dans un pays où chacun est privé des biens de première nécessité. La solidarité est une vaste blague. Un des organisateurs se révèle même incapable de se souvenir du mot lorsqu’il prononce son discours. La collecte organisée pour le malheureux qui a vu sa maison consumée par les flammes ne rapporte aucun argent mais des billets de tombola, dont les lots ont été dérobés les uns après les autres. Lorsque le président somme l’assistance de restituer les objets volés, personne ne bronche. Magnanime, il propose qu’on éteigne les lumières pour que les voleurs puisse rendre leur butin sans être vus. Quand la lumière revient, les derniers lots qui restaient sur la table ont disparu. Au deuxième essai, c’est un pompier qui est saisi en flagrant délit de restitution du fromage de tête que sa femme avait chipé. S’ensuit un conseil à huis clos où l’on débat vivement pour savoir s’il faut féliciter le pompier d’avoir montré que la seule personne honnête de l’assistance était un membre de la brigade, ou le fustiger au contraire d’avoir par sa conduite ridicule déshonoré le corps des sapeurs : du moment qu’il avait volé un lot, il ne devait en aucun cas le rendre. Cette scène en particulier excitera la fureur des officiels lors des premières projections.

Selon sa sensibilité, on pourra louer Forman d’avoir réalisé un film aussi noir et peu aimable, où il ne se trouve rien pour sauver personne. On pourra aussi regretter que s’il entre beaucoup d’amertume dans cette peinture de l’humanité, cette amertume vire à l’aigreur. Malgré sa brièveté, le caractère systématiquement caricatural du film a quelque chose de lassant. C’est que, contrairement aux Amours d’une blonde, Au feu, les pompiers ne joue que sur un seul registre : celui de la farce grinçante, au trait appuyé, non toujours exempt de lourdeur ni de complaisance. Les candidates récalcitrantes au concours de beauté sont toutes des gourdes plus « moches » les unes que les autres. On pourra certes arguer que leur sélection reflète le mauvais goût d’un comité de vieillards égrillards. Il n’en reste pas moins que le film les montre bel et bien comme telles. Forman s’en est défendu en affirmant vouloir dénoncer un système qui avilit les gens plus que les personnes qui en sont les rouages et les victimes, mais force est de reconnaître qu’il n’a pas su toujours trouver la bonne distance et que l’insistance sur la bêtise, la laideur et le grotesque est telle qu’elle finit par gêner.

Au crédit du film, on portera cependant la belle scène de l’incendie où, quittant la caserne, le film respire, et nous avec lui. Tandis que le camion de pompiers s’enlise dans la neige, l’assistance se presse à ce nouveau spectacle. Un bar de fortune est installé à la hâte. Une dame essaie en vain d’obliger le vieux paysan à ne pas regarder sa maison brûler, mais celui-ci s’entête (car toujours chez Forman il s’agit de regarder la réalité en face). La caméra s’attarde, comme le cinéaste sait si bien le faire, sur des visages en proie à des sentiments mêlés. Le temps se suspend, comme médusé. De la même force est la clausule du film, où l’homme se couche au milieu de la neige dans son lit, parmi les rares objets qui furent sauvés des flammes : moment de poésie énigmatique relevé d’un dernier trait d’humour, qui n’est symbolique ou allégorique de rien du tout, mais résonne de sa seule étrangeté.

Au feu les pompiers provoqua la colère des pontes du parti, qui se sentirent directement visés. Le climat social, à la veille du Printemps de Prague, ne permettait pas une interdiction du film en bonne et due forme qui aurait été politiquement risquée, mais on entreprit d’en saboter l’exploitation. Lorsque Ponti, qui avait détesté le film lui aussi, décida de retirer son apport financier en se servant d’une clause en petits caractères du contrat, Forman fut accusé de sabotage économique, délit passible de dix ans d’emprisonnement. Invité au festival d’Annecy, il eut heureusement la chance d’y rencontrer Claude Berri et François Truffaut. Mis au courant de la situation, ces derniers réunirent sans plus tarder, dans un bel élan de générosité, les fonds nécessaires pour sauver la mise. Berri assura une distribution internationale au film qui fut, comme les Amours d’une blonde, sélectionné pour l’Oscar du meilleur film étranger. À quelque temps de là, les chars entraient dans Prague. Et Miloš Forman, qui se trouvait alors à Paris, s’envola pour les États-Unis.

 

 

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(Horí, má panenko). Avec : Jan Vostrcil (le chef du comité), Josef Sebánek, Frantisek Debelka, Vratislav Cermák, Josef Rehorek, Václav Novotný, Frantisek Reinstein (les membres du comité), Josef Kolb (Josef), Jan Stöckl (le chef des pompiers). 1h11.
Au feu les pompiers