Lost in translation

2003

Avec : Scarlett Johansson (Charlotte), Bill Murray (Bob Harris), Catherine Lambert (La chanteuse de jazz), Giovanni Ribisi (John). 1h40.

Bob Harris, star du cinéma d'action, aujourd'hui un peu trop âgé pour ces rôles, arrive à l'aéroport de Tokyo pour tourner un spot publicitaire pour un whisky japonais qui prolongera la campagne d'affichage pour cette marque dont il est déjà la vedette. Si le très directif réalisateur japonais semble savoir ce qu'il veut, Bob ne le comprend guère et se contente d'accentuer son jeu un brin ironique pour accompagner le slogan publicitaire qu'il doit débiter. Qu'importe, c'est une star et même s'il souhaite rentrer chez lui au plus tôt, il est bientôt convié pour un spectacle télévisé aussi populaire que vulgaire.

Bob Harris, importuné par les remarques sur sa carrière passée, se délasse en buvant le soir au bar de l'hôtel. Il y croise Charlotte, jeune épouse d'un jeune photographe de Los Angeles déjà célèbre qui délaisse sa femme pour de longues journées de travail. Entre eux se noue une relation amicale, filiale et finalement amoureuse. En sortant de l'hôtel écouter de la musque et chanter dans une boite de Karaoké, ils refont l'expérience de relations surprenantes (Bob Harris met un polo trop voyant qui lui attire l'ironie de Charlotte, il le retourne) et complices (elle coupe alors l'étiquette au revers du polo), ils s'expliquent sur leur vie, prennent soin l'un de l'autre (Bob borde Charlotte lorsqu'ils rentrent tard) et reprennent ainsi pied dans une ville où ils semblaient jusque là perdus.

Si amour il ne peut y avoir, la grâce fonctionne jusqu'au bout : au petit matin de son départ, Bob peut embrasser Charlotte après l'avoir croisé par hasard en taxi et avant de prendre l'avion.

Construire une complicité de sentiments dans des instants d'indécision, dans les no man's land des couloirs, les propositions d'une chanson d'une boite de Karaoké ; accepter d'être désemparé, d'écouter et de répondre sans axe préétabli.

Ce qui sert de repoussoir à cette attitude flottante : le travail du cinéaste ou du photographe toujours pressés et directifs, les ordres de choisir la couleur d'une moquette, le goût de la réussite rapide de la jeune starlette américaine, la précipitation de l'acte sexuel par la masseuse chinoise ou la chanteuse du bar.

Si le film présente un caractère désuet, c'est qu'il refuse la ligne de plus grande pente du romanesque qui conduit à rechercher la fusion maximum entre deux personnages. Certes, ceux-ci sont trop disparates pour qu'ils aient vraiment grand chose à espérer l'un de l'autre. Bob a déjà tout essayé, même la philosophie bouddhiste alors que Charlotte se cherche encore. Mais la complicité qui les unis est incontestable. En rester à quelques caresses sur le pied relève donc manifestement de la volonté de la scénariste-cinéaste. Celle-ci dans ses déclarations d'intention, insiste sur le fait qu'elle a choisit de faire un film de dispositif pour voir ce qui pouvait bien éclore à l'intérieur de ce champ clôt.

On n'avait plus vu une telle apologie de l'amour platonique depuis In the mood for Love (Wong Kar-wai, 2000) ou Brève rencontre (David Lean, 1945). Ce thème rétro bénéficie d' un emballage contemporain branché : même regard tiède et distancié, compatissant et sympathique de la réalisatrice sur ses héros qu'ils ont eux mêmes sur le monde dès leur première rencontre dans l'ascenseur où ils sont réunis par leur décalage parmi les Japonais : lui trop grand, elle trop blonde.

Sophia Coppola ressent pour Tokyo, icône de la modernité, la même fascination que Chaplin qui dans La comtesse de Hong Kong y avait transplanté au féminin son personnage de vagabond ou que Wim Wenders dans Tokyo Gâ, Jean-Pierre Limosin dans Tokyo eyes, Abel Ferrara dans New rose Hotel, ou Olivier Assayas dans Demonlover. Le plus original étant, ici, de faire coexister l'image d'une petite culotte rose et la vidéo de dinosaures gambadant dans l'herbe projetée sur un gatte-ciel.

Jean-Luc Lacuve