Avec : Simone Signoret (Djin), Charles Vanel (Castin), Georges Marchal (Shark), Michel Piccoli (Le père Lizardi), Michèle Girardon (María Castin), Tito Junco (Chenko), Raúl Ramírez (Álvaro), Luis Aceves Castañeda (Alberto), Jorge Martínez de Hoyos (Le capitaine Ferrero), Alberto Pedret (Le lieutenant Jiménez). 1h44.
1956

Dans un petit village, à la frontière du Brésil, arrive Shark, un aventurier, au moment où des chercheurs de diamants, dépossédés de leurs places, se préparent à attaquer la petite garnison gouvernementale. Accusé de vol, Shark est arrêté au moment où éclate la révolte, ce qui lui permet de s'évader. Mais l'avantage passe aux militaires et ceux qui étaient mêlés à l'incident doivent fuir vers le Brésil en s'enfonçant dans la forêt vierge.

Avec Shark, on trouve Castin, un aventurier enrichi qui emmène sa fille, sourde et muette, Maria, et sa maîtresse, Djin, une prostituée, le père Lizardi, un curieux missionnaire, Ferrero, un militaire, Chenko, un bandit. La jungle est impitoyable et les fugitifs tournent en rond. Ils sont prêts à succomber, lorsqu'ils découvrent l'épave d'un avion. Castin, devenu fou, jette ses diamants, tue Lizardi et Djin avant d'être abattu par Shark qui, sur un canot pneumatique, tente, avec Maria, de gagner le Brésil

Bunuel accepte cette coproduction Italiano-franco-méxicaine en pleine période mexicaine. C'est son deuxième film en couleur après Robinson Crusoé et il a déjà dirigé George Marchal dans son film précédent, Cela s'appelle l'aurore. Luis Alcoriza, son scénariste, dont c'est la huitième et avant dernière participation aux filmx de Bunuel (dont El et Los Olvidados) adapte un livre publié en 1954 de José-André Lacour.

Un faux film d'aventure

La coproduction française impose des stars pour pouvoir vendre à l'international. S'expliquent ainsi les présences, outre celle de Georges Marchal, de Simone Signoret et Charles Vanel. En revanche, Michel Piccoli, alors peu connu, intrigue pour obtenir le rôle du père Lizardi. Ce sera une vraie rencontre qui préfigure la période française de Bunuel. Pour Piccoli, Bunuel change le film et transforme le père Lizardi, 45 ans et rondouillard dans le livre, en un fringuant trentenaire.

Bunuel se donne les moyens de réapproprier plus complétement encore cette coproduction internationale. Il se lève à deux heures tous les matins pour écrire des scènes qu'il fait réécrire en bon français au petit matin. Il fera aussi venir Queneau pendant quinze jours. Bunuel transforme ainsi un scénario humaniste en un film aux personnages singuliers amenés à évoluer. On est ainsi bien loin du film d'aventure où des personnages proches de stéréotype s'accommodent de scènes d'action qui sont mises ne valeur.

Malgré ses modifications, le tournage se limitera à 25 jours, Bunuel privilégiant les recadrages à l'intérieur de plans relativement longs ce qui évite multiplier de nouvelle installation lumière pour chaque plan.

Un vrai film de Bunuel

Ce pourrait être un film de John Huston réalisé par Luis Bunuel ; l'argent corrupteur comme dans Le trésor de la sierra Madre, l'aventure comme dans African Queen. Ce pourrait aussi être un film de Stroheim et, le sac de Lizardi remplaçant celui de Marnie, un film d'Hitchcock.

C'est pourtant un film profondément bunuelien avec une tonalité naturaliste qui fait toujours ressentir le monde primitif et archaïque sous les mondes sociaux de circonstance, ici un petit groupe d'aventuriers dans la jungle brésilienne. Si dans l'Ange exterminateur la nature faisait intrusion dans un salon, c'est ici un salon qui va se constituer dans la jungle.

Les obsessions de Bunuel seront ainsi nombreuses ici. Ce sera l'œil crevé du gardien avec un stylo plume évocation du chien andalou ou de l'aiguille dans le trou de la serrure pour percer l'œil de l'éventuel voyeur de El, Simone Signoret en brodeuse comme dans Le fantôme de la liberté et les bottines de Maria rappelant celles du Journal d'une femme de chambre, sans oublier les fourmis sur le serpent rappelant les fourmis de l'âge d'or. Le tout dans un scénario œdipien, où la plus fragile partira avec l'homme le plus fort qui aura au préalable tué son père.


Tout aussi surprenant le plan sur les champs Elysées avec leur circulation et les sons afférents alors que l'on est dans la jungle depuis une demi-heure. Effet sonore comme dans l'âge d'or. Réminiscence dans un film très classique. Castin parle de Marseille et Bunuel balance les Champs Elysées de Paris, la ville où Bunuel a vécu et qu'il adore.

La religion, dernier stade de la civilisation

Les grands pouvoirs symboliques et institutionnels que sont l'armée et l'église sont les premiers attaqués par Bunuel. Si l'armée fait l'objet d'un doigt d'honneur par George Marchal, le traitement de l'église au travers du père Lizardi fait l'objet d'un traitement plus subtil.

Dès son apparition, Lizardi, avec sa chasuble de prêtre, possède une grande élégance, costume colonial blanc avec chapeau et bottes et la montre, offerte par les raffineries du nord, symbolise son attachement au pouvoir économique. Il bénéficie d'une scène de présentation glorieuse qui marque son emprise sur le débat qui s'est engagé au sein des ouvriers révoltés. Dans le dialogue qui s'engage entre ceux-ci et lui, symbole du pouvoir, i Il n'y a pas de champ contrechamp mais lui en plan large ou lui toujours en plan rapproché : il reste au milieu du plan et de face lorsque ce sont les autres qui parlent.

Pourtant Bunuel avait prévenu Piccoli : "Ton personnage c'est un con, il rate tout ce qu'il entreprend . Il devient un héros émouvant que lorsque, au milieu de la jungle et perché sur un arbre, on le découvre ayant renoncé à ses habits de prêtre. Il abandonne aussi sa condition de prêtre pour devenir un homme ordinaire lorsqu'il déchire son missel pour allumer le feu. Ce jardin n'est ainsi pas un jardin d'Eden sauf peut-être pour Shark et Maria qui parvendront à en être chassés. Lizardi a renoncé aux valeurs catholiques pour y survivre. Le serpent, chair arrachée au monde primitif y retourne, emporté par la vermine, mangé par les fourmis. Les beaux habits trouvés dans l'avion ne feront illusion guère plus longtemps, leurs porteurs mourront, retournant à l'états primitifs tout comme les cadavres de l'accident jamias montrés qui ont dû etre devorés

Décomposition charnelle mais aussi d'un état de civilisation, La mort en ce jardin sent la pourriture du monde primitif.

 

Jean-Luc Lacuve le 28/05/ 2010

 

Test du DVD

Editions Montparnasse. Juin 2010. .

Test du DVD

Suppléments

  • Un film américain de Luis Buñuel : entretien avec Charles Tesson.
  • À sa main : entretien avec Philippe Rouyer.

 

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La mort en ce jardin
Genre : Aventures
dvd