Une femme abat un homme en vidant son chargeur de son pistolet puis s'effondre. Une autre, témoin muet du meurtre, la relève, la transporte sur le lit qui se trouve en profondeur de champ et la brutalise en lui arrachant ses vêtements...

Chargé d'assurer la défense de la meurtrière, Stéphane Feuvrier, qui prétend avoir agi en état de légitime défense pour éviter d'être violée, un avocat, Paul Delorme, va petit à petit mettre à jour une vérité tout autre que celle des apparences sociales de cette épouse de magistrat intègre.

Dans ce monde dérivé de la bourgeoisie bordelaise sans lois, sans morale où l'argent reste la principale détermination, Stéphane apparaît comme un ange noir obtus et indifférent sur lequel viendra butter le désir de Paul Delorme. Celui-ci a pourtant perçu le monde originaire d'où vient Stéphane. Durant l'interrogatoire de l'agent artistique d'Artmédia, une porte s'ouvre dévoilant pour son imaginaire une sorte d'autre espace-temps, une chambre où plusieurs filles nues se caressent.

Stéphane comme, Madeleine dans Vertigo appartient ainsi à un autre espace-temps. La première rencontre du film dans la demeure aux teintes saturées de rouge rappelle la rencontre dans le bar entre Scottie et Madeleine arrangée par l'amant de celle-ci. Le plan du regard sur la nuque évoque pareillement celui de Scottie sur le cou de Madeleine dans le musée et la première figuration de la spirale de son chignon.

Les trois vers du poème Absences de Eluard qui ouvrent le film évoquent aussi la séparation de Stéphane d'avec ce monde-ci :

Je sors au bras des ombres.
Je suis au bras des ombres
et des ombres m'attendent

Stéphane sera définitivement éloignée du monde des pulsions qui, pour elle, représente la seule vie possible par la vision de la cassette vidéo de sa fille où c'est elle qui se retrouve dans une sorte de paradis blanc de la naissance du premier amour.

"Dis-moi qu'aucune femme n'a jamais compté pour toi, que moi .
Avant toi je ne vivais pas, j'existais seulement"

Pour sa fille la disparition d'Aslanian est probablement une torture quasi physique qui peut expliquer le geste final d'abattre sa mère et de la rejoindre ainsi dans la tragédie

Cette fin apparaît toutefois un peu plaquée, un peu inutile après la magistrale sortie des escaliers de Stéphane. Sans doute Brisseau est-il tenu là par sa volonté de suivre, outre les références à Hitchcock celles envers William Wyler dont son scénario suit assez fidèlement celui de La lettre.

Michel Picolli joue un juge magistralement absent de ce monde-ci de par son intégrité alors que les invités sont obnubilés par l'argent (l'avocat joué par Brisseau, la jeune femme qui interroge Stéphane sur le fait de tuer un homme) et la police sardonique et infernale : les policiers jubilant devant la mort d'Aslanian qui leur avait toujours échappé.

La construction du film comme un jeu de piste dans le passé de Stéphane, le jeu monolithique, probablement pas assez fragile de Tchéky Karyo, donnent un coté un peu trop sage au film qui en fait une œuvre un peu moins émouvante et lyrique que les autres opus de Brisseau.

Jean-Luc Lacuve le 4/08/2008

Bibliographie : Jean-François Rauger, Cahiers du cinéma n°485, novembre 1994

Analyse du DVD

Editeur : Blaq out, mai 2008. Version française en Dolby Stéréo 2.0. Sous-titres en anglais.

DVD 1 : La vie comme ça. DVD 2 : Céline. DVD 3 : L'ange noir. DVD 4 : Les savates du bon dieu.
Suppléments : Documentaire "L'ange et la femme" (52 mn) et préfaces de Luc Moullet, Philippe Le Guay, Marie-Christine Questerbert et André S. Labarthe.

Genres : Film noir
Avec : Sylvie Vartan (Stéphane Feuvrier), Michel Piccoli (Maître Feuvrier), Tchéky Karyo (Paul Delorme), Philippe Torreton, Lisa Heredia, Claude Giraud. 1h47.
L'ange noir
1994
Thème : femme fatale
dvd aux Editions Montparnasse