Le point de non retour
1967
Genre : Film noir
(Point Blank). Avec : Lee Marvin (Walker), Angie Dickinson (Chris), Keenan Wynn (Fairfax), Carroll O'Connor (Brewster), John Vernon (Mal Reese), Michael Strong (Stegman), Sharon Acker (Lynne), Roberta Haynes (Mrs. Carter). 1h30.

À la suite d'un hold-up retentissant, Walker s'est fait doubler par son complice Reese qui s'est enfui avec sa femme et les 93 000 dollars du butin, après l'avoir laissé pour mort dans la prison désaffectée d'Alcatraz où devait avoir lieu le partage.

Ivre de vengeance, Walker trouve sur sa route Yost, étrange personnage qui semble décidé à le mettre sur la piste de son ancien complice. Reese, il le sait, n'est qu'un rouage d'une gigantesque entreprise criminelle, la mystérieuse Organisation. Après la mort de sa femme, Walker pousse Chris, sa belle-soeur, dans les bras de Reese pour endormir la méfiance du gangster. Il parvient ainsi à le surprendre et le tue accidentellement en le précipitant du trentième étage. Mais son argent a été récupéré par Carter, autre personnage important de l'Organisation.

Walker, insensible à tous et à tout, va de l'avant. Carter succombera à son tour sous les balles du tueur qui devait abattre Walker dans un piège. Walker n'a d'autres ressources que de remonter toujours plus haut dans la hiérarchie secrète de la société criminelle et rencontrer les chefs inconnus, et le plus mystérieux d'entre eux : Fairfax. C'est de retour dans les ruines d'Alcatraz que Walker va enfin entrer en contact avec Fairfax. Mais la surprise est grande : Fairfax n'est autre que Yost qui l'a aidé à décimer toute la bande ! Yost qui voulait se débarrasser de tous ses lieutenants devenus trop ambitieux, Yost qui s'est servi de la soif de vengeance de Walker pour reprendre en main l'Organisation, Yost qui désormais n'a plus besoin de Walker et compte bien supprimer le dernier témoin gênant.

La trame narrative est celle d'un classique film noir. Un innocent convaincu par un ami de faire un braquage dans lequel il ne s'agit que d'assommer deux hommes se retrouve complice d'un double meurtre et, refusant de s'y associer, se fait tirer dessus par son associé dont il comprend aussi qu'il est l'amant de sa femme. Ensuite il mettra tout en œuvre pour se venger mais quoi qu'il fasse le destin finira par le rattraper.

Comme Boorman ne cessera par la suite de le répéter dans ses meilleurs films, l'homme est dans une prison et l'innocence de la nature lui est incessible. Ici le lieu choisit pour le hold-up, l'ancienne prison d'Alcatraz, renvoie bien évidemment à cet enfermement. Les photos du générique insistent aussi sur les barbelés, les barreaux corrodés. Le plan arrêté de Walker accroché aux barbelés de la prison désaffectée pour s'enfuir est exclusivement symbolique car, pas plus pour sortir que pour y entrer Walker n'a eut besoin de franchir les barbelés.

A l'inverse, la nature, qui renvoie à une possible rénovation, au bonheur, n'est ici l'objet que de quelques rares plans : l'espace derrière Alcatraz, le visage de Lee Marvin avec, en arière-plan , la riviere depuis le cimetire où est enterrée Lynne, la premier rencontre de Lynne et de Walker dans un petit port avec la baignade qui s'en suit.

Le premier moyen formel mis en oeuvre par Boorman est donc le redoublement symbolique de la mise en scène par rapport aux sentiments des personnages. Comme chez Welles, la mise en scène se fait baroque, elle est un personnage parfois autonome. Ainsi donc du plan de Walker sur les barbelés mais aussi la fin où, lorsque Walker se rejette dans l'ombre dans l'espoir de se soustraire aux gangsters, le plan qui démarre sur l'autre rive pour cadrer la prison d'Alcatraz où il est traqué dit le peu d'espoir qu'il a d'échapper à la mort. Autonomisation aussi baroque de la caméra dans le roulé-boulé de Walker sur Chris qui se transforme en Lynne alors que lui-même se transforme en Reese dans une sorte de cauchemardesque relation quadrangulaire où tout se vaut et où personne ne s'assume plus. Autonomie encore avec le point progressif de la caméra, passant des rideaux qui font comme une trame derrière laquelle apparaît Walker jusqu'au point sur lui. Autonomie enfin dans le récit même où Walker réussit à quitter Alcatraz et ses courants froids et dangereux avec deux balles dans le ventre.

Ce que remet ici en cause Boorman c'est la légitimité de l'action. A quoi bon agir lorsque personne n'est responsable ? Walker aura beau abattre une tête de l'organisation, toujours une autre est là, prête à repousser. Si le film n'est pas un film de gangsters puisque centré sur Walker l'innocent (il ne tue personne, tous meurent dans leur propre piège ou par accident) il n'en est pas moins un film important au titre de l'évolution de la description des bandes organisées et analysé ainsi par Scorsese dans son Voyage à travers le cinéma américain. L'organisation décrite avec peu de moyens (des immeubles et des bureaux ordinaires, des costumes et des activités passe-partout) préfigure la description des bandes mafieuses qui constitueront l'essentiel des films de gangsters à partir du Parrain de Coppola (1972) et paraît bien plus moderne que le Bonnie and Clyde d'Arthur Penn (1967), habituellement considéré comme un jalon important du film de gangsters.

Pour figurer l'affrontement entre l'homme du passé, Walker, qui croit résoudre ses problèmes en marchant, et l'organisation invincible qui l'encercle et l'enferme, Boorman a recourt au montage. Montage d'abord de Walker marchand dans le couloir avec en parallèle Lynne se maquillant, se regardant tristement dans des miroirs démultipliés chez elle ou dans un salon de beauté ou Walker lui-même approchant. Ce montage parallèle entre une action symbolique et les plans de la réalité de la chasse sont liés par le son réverbéré et mixé très fort des pas de Walker s'approchant de la porte de Lynne. Lorsque Lynne rentre chez elle et ferme la porte, le son des pas atteint son intensité maximum. La symbolique rejoint la réalité et Walker bâillonne de sa main Lynne avant de se précipiter dans la chambre où il décharge son revolver sur le lit vide. A cette impuissance du trajet répondront tous les flashs mentaux qui propulsent les scènes du passé dans un présent ou rien ne change, où tout est toujours pareil : un réveil ressemble à un autre, un mort à un autre et laissent Walker enfermé dans sa prison mentale.

 

Jean-Luc Lacuve le 27/04/2007

 

Le titre, Le point de non retour, pas mal trouvé, est une traduction très lointaine de "Point blank", qui signifie "à bout portant". Ce titre français était malheureusement déjà pris par le film Don Siegel (The Killers, 1964)... avec Lee Marvin, remake infidèle du The killers (Siodmak 1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner.

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