(1541-1614)
Manièrisme
La dormition de la Vierge 1567 Ermoupolis
Garçon soufflant sur une braise 1570  
Assomption de la Vierge 1777 Chicago, Art Institute of Chicago
L'adoration du nom de Jésus 1578 Londres,National Gallery
L'expulsion des marchands du temple 1578 Minneapolis
Véronique et la Sainte Face 1584 Tolède, Musée de Santa Cruz.
Enterrement du comte d'Orgaz 1586 Santo Tomé, Tolède
Saint François recevant les stigmates 1590 Baltimore, Walter art museum
Saint Jean 1595 Madrid, Musée du Prado
vue de Tolède 1599 New York, Metropolitan
L'annonciation 1600 Madrid, Musée du Prado
La Pentecôte 1600 Madrid, Musée du Prado
Retable de Dona Maria d'Aragon 1600 Madrid, Bucarest
Laokoon 1610 Washington
Saint Pierre 1610 Madrid, monastère de l'Escurial
L'adoration des bergers 1610 New York, Metropolitan
Vierge de l'immaculée conception 1613 Musée de Santa Cruz, Tolède
L'adoration des bergers 1614 Madrid, Musée du Prado
Ouverture du cinquième sceau 1614 New York, Metropolitan

On le dit "incroyablement moderne pour son temps" parce qu'il s'embarrasse peu de vraisemblance réaliste. On l'assimile parfois encore au maniérisme parce que les silhouettes étirées en sont l'un des symptômes les plus repérables. Sans doute aussi parce qu'il est contemporain de cette exagération stylistique qui a traversé l'Europe du XVIe siècle.

Domenikos Theotokopoulos, plus connu sous le nom du Greco (El Greco -le Grec-) est né en 1541 à Candia, actuellement Iraklion, la capitale de la Crète. Il a passé ses vingt-six premières années sur l'île, où il s'est exercé en tant que peintre d'icône. Autour de ses vingt ans, il avait déjà acquis la réputation de premier peintre de l'Ile.

Avant la découverte de La dormition de la Vierge, les premiers travaux du Greco étaient complètement inconnus. Ils suivent le modèle bizantin médiéval tardif, avec ses figures stylisées peintes dans des couleurs brillantes sur un fond d'or.

Les peintres d'icône avaient pour but d'incarner le monde de l'esprit dans leur art, et cette approche sera celle du Greco dans toute sa carrière. Le Greco était fier de son héritage grec et durant toute sa vie il a signé ses peintures en Grec : Domenikos Theotokopoulos.

Les bateaux qui arrivaient au port très actif de Candia apportaient avec eux des aperçus de l'art italien sous forme de copies. Il était normal qu'un jeune artiste doué tel que le Greco ait souhaité explorer ce monde artistique.

En 1567, le Greco se rend à Venise, où travaillent Le Titien, Tintoretto et Veronese. Là il a été influencé par le gout vénitien pour la perspective et surtout la couleur quil a intégré dans ses propres peintures. En 1570, il est à Rome, où il voit le travail de Michel-Ange. Suivant les indications d'un manuscrit du peintre Giulio Clovio (1498-1578), il habitait au palais Farnese que fréquentait un cercle d'intellectuels d'élite.

Bien que le Greco ait ouvert un atelier à Rome, il n'est pas resté longtemps dans la ville. Selon une source, il a dû fuir de Rome après un scandale consécutif à sa critique du Jugement dernier de Michel-Ange.

En 1576, il part pour l'Espagne, où il devait passer le reste de sa vie. Il cherche des commandes. Le Roi Philipe II d'Espagne recherchait des peintres pour décorer son monastère-palais de l'Escurial à l'extérieur de Madrid, et Le Greco a sans aucun doute espéré devenir peintre de cour. Un des premiers travaux que l'artiste a peint en Espagne est L'adoration du nom de Jésus pour Philipe II. Cependant, il n'a pas obtenu cette fonction et, en 1577, il part pour Tolede.

A Tolède, capitale ecclésiastique de l'Espagne, Le Greco trouve un public sufisemment intellectuel pour apprecier son art. C'est là qu'il crée la célèbre série de retables dans lesquels son traitement très personnel de langage religieux figuré a atteint son apogée.

Ce pourrait être l'histoire singulière d'une rencontre : celle d'un croyant forcené et d'un pays d'intense ferveur mystique, l'Espagne. Plus qu'un excès stylistique, on peut voir alors ces « formes étirées comme priantes, toutes entières aspirant vers quelque chose de plus haut », selon la formule de l'historien d'art Elie Faure. Dans les quatre versions successives de L'expulsion des marchands du temple, le Greco allonge certes petit à petit les corps, mais surtout les dématérialise, pour ne plus finalement les signaler que par des costumes. Ou plutôt par des bribes de tissu, dont le tombé se fait plus tremblant, dont les plis se cassent en tout sens, multipliant les facettes d'ombres et de lumière, les ponctuant de reflets à coups de pâte épaisse. Dans cette mise en torche systématique, le caractère terrien des personnages s'estompe, leur poids comme les traits de leur visage. Entre le matériel et l'immatériel, le feu donc, à la fois éclairant et consumant. Chez le Greco, tout groupe s'agence autour d'un foyer central. Dans les différentes versions de L'Adoration des bergers, celle de 1610 Métropolitan ou celle de 1614 au Prado, une seule source lumineuse, l'Enfant Jésus, donne lueur aux visages alentour, et plongent les dos dans l'ombre.

Que ses peintures aient pour décor une église ou un paysage, le Greco néglige la profondeur de champ, préférant suggérer un parcours vertical. De la terre vers le ciel. Un trajet d'autant plus obligé qu'ici-bas rien n'est stable : les collines semblent des mers houleuses et les rochers basculent comme des plaques tectoniques. Le célèbre Enterrement du comte d'Orgaz raconte ce passage du bas vers le haut : une rangée de têtes barre horizontalement le tableau, telle une surface entre deux milieux incompatibles. Dans le ciel, entre les créatures célestes flottantes, on distingue un vide en forme d'entonnoir, seuil entre la vie et la mort, entre la matière et l'esprit.

Ce goulet d'étranglement, figure récurrente dans la peinture du Greco, peut prendre différentes formes : nuages qui se resserrent, vallée qui s'encaisse comme dans Une vue de Tolède , ou encore collines qui s'agencent en chicanes. Ce peut être aussi un saint Jérôme, dont le buste rouge ecclésiastique, par un jeu de plis convergents, semble filer vers un siphon. Ou encore un Christ ressuscitant qui paraît émerger des cuisses d'un apôtre tombé à la renverse. Une porte étroite dont le passage douloureux serait salvateur ou peut-être impossible... A chacun sa foi. Pour Elie Faure, « jamais l'idéal chrétien n'exprima plus sérieusement son impuissance à séparer la vie en deux tronçons ».

Sources :