Selon notre décompte, la pièce de Shakespeare, La nuit des rois (Twelfth Night), écrite en 1600, a donné lieu à 21 adaptations au cinéma ou à la télévision de 1910 à 2006 dont les deux suivantes :

 

1- Adaptations au cinéma et à la télévision

1910 : Twelfth Night, film muet américain d'Eugene Mullin et Charles Kent
1932 : Le Soir des rois, film français de John Daumery
1939 : Twelfth Night, téléfilm britannique de Michel Saint-Denis
1955 : Dvenadtsataya noch, film russe d'A. Abramov et Yan Frid
1957 : La Nuit des rois, téléfilm français de Claude Loursais
1962 : La Nuit des rois est un téléfilm belge d'Alexis Curvers
1962 : La Nuit des rois, téléfilm français de Claude Barma
1963 : Was Ihr wollt, téléfilm allemand de Lothar Bellag
1967 : Vízkereszt, film hongrois de Sándor Sára
1969 : Twelfth Night, téléfilm suédois de John Sichel
1970 : Wat u maar wilt, téléfilm belge de Martin Van Zundert, en langue flamande
1972 : Driekoningenavond, autre téléfilm belge du même Martin Van Zundert, en langue flamande.
1976 : David Giles. Téléfilm. Avec : Charles Gray (Malvolio), Bryan Marshall (Orsino), Anne Stallybrass (Maria), Janet Suzman (Viola), Marilyn Taylerson (Olivia).
1979 : Eros Perversion, film américain de Ron Wertheim
1980 : Twelfth Night, téléfilm de John Gorrie pour la BBC. Avec : McCowen, Robert Hardy, Felicity Kendal, Sinéad Cusack, Trevor Peacock et Robert Lindsay. 2h08.

1980 : Téléfilm de John Gorrie pour la BBC.


1987 : Twelfth Night, film australien de Neil Armfield
1988 : Twelfth Night, or What You Will, téléfilm britannique de Paul Kafno
1996 : La Nuit des rois (Twelfth Night: Or What You Will), film anglo-américano-irlandais de Trevor Nunn
2001 : Noche de reyes, film espagnol de Miguel Bardem
2003 : Twelfth Night, or What You Will, téléfilm britannique de Tim Supple
2006 : Andy Fickman, She's the Man. Avec : Amanda Bynes (Viola Hastings), Channing Tatum (Duke Orsino), Laura Ramsey (Olivia Lennox), Vinnie Jones (Dinklage). 1h45.

2011 : Skins Saison 05 épisode 07, série britannique

2- Résumé

Acte I : rescapée d’un naufrage, Viola parvient en Illyrie où, pour se protéger de toute mésaventure, elle décide de revêtir l’apparence d’un frère jumeau qu’elle croit mort, Sébastien. Elle entre au service du duc Orsino, qui, charmé par sa candeur, lui demande d’intercéder auprès d’Olivia, jeune femme en deuil également d’un frère. Aussitôt, Viola-Césario tombe amoureuse d'Orsino. Lorsque Olivia voit Viola-Césario, elle s’éprend à son tour immédiatement de lui (d'elle).

Acte II : Viola-Césario tente tant bien que mal de repousser les avances d’Olivia et se désespère de ne pouvoir être aimée de son maître sous son apparence d’homme. Sur les conseils de Sir Toby Belch, oncle d'Olivia, Sir Andrew Aguecheek, un piètre prétendant d'Olivia, décide de provoquer en duel Viola-Césario, décidément trop proche de sa belle. Une autre intrigue se déroule parallèlement. Elle implique Sir Toby Belch, Sir Andrew Aguecheek, Fabian et Maria, les serviteurs d'Olivia, et le clown Feste. Les joyeux lurons préparent un guet-apens à Malvolio, l'intendant d'Olivia qui en est amoureux. Malvolio est très orgueilleux et prétentieux. Maria lui écrit une lettre d'amour qu'elle signe du nom d'Olivia. Elle demande à Malvolio de toujours sourire lorsqu'il la voit, de porter des chaussettes jaunes et des jarretières croisées pour lui signifier qu'il a reçu son message.

Acte III : Sir Andrew n'est pas très courageux et regrette de s'être engagé dans ce duel contre Viola-Césario, qui n'est pas plus encline à se battre. Entre-temps, Sébastien, le jumeau de Viola, qui a été repêché par les marins du capitaine Antonio, se retrouve en Illyrie. Malvolio se laisse prendre au piège tendu par Maria et en rajoute lorsqu'il voit Olivia. Croyant qu'elle a maintenant affaire à un fou, Olivia demande qu'on s'occupe de Malvolio. Sir Toby le fait enfermer dans une pièce obscure jusqu'à ce qu'il recouvre ses esprits.

Acte IV : Sébastien est pris pour Viola-Césario et est forcé au duel contre Sir Andrew à qui il assène un coup sur la tête. Pensant qu'il s'agit de Viola-Césario, Olivia lui demande de l'épouser. Surpris, Sébastien acquiesce immédiatement. Malvolio finit par être libéré par le clown Feste.

Acte V : l’histoire s'éclaircit lorsque les deux jumeaux se retrouvent enfin. Ayant perdu Olivia, Orsino se retourne vers Viola qui l'aime toujours. Ils décident de se marier. À sa grande déception, Malvolio découvre le complot à son endroit et apprend qu'Olivia est mariée à Sébastien ; il jure malédiction à la joyeuse compagnie.

 

3 - Sources et interprétations

Les sources probables de Shakespeare sont Les Ménechmes de Plaute (vers 215 avant J.-C.) et surtout une comédie italienne jouée à Sienne en 1531 dont le titre, Inganni (« Les Erreurs »), n’est pas sans rappeler une autre comédie de Shakespeare, La Comédie des erreurs. L’auteur d’Inganni est demeuré anonyme mais sa pièce a été réécrite par deux Italiens, Nicolo Secchi à Florence (impression en 1562) et Curzio Gonzaga à Venise (1592).

Shakespeare reprend certains thèmes mais opte pour des faux jumeaux. En outre, il enrichit l’intrigue principale d’une intrigue secondaire : farce ourdie par Maria qui fait croire à Malvolio, l’intendant secrètement amoureux de sa maîtresse Olivia, que cette dernière lui a écrit un billet doux.

Le titre anglais Twelfth Night, La Douzième Nuit , (suivi du sous-titre What you will, « Ce que vous voudrez ») fait référence à la douzième des “nuits de Noël” dont la première est le 25 décembre. Cette date correspond au 6 janvier, fête de l’Épiphanie, qui commémore la venue des rois mages conduits dans la nuit par une étoile vers l’enfant nouveauné, Jésus ; d’où l’allusion dans le titre habituel en français à “La nuit des rois”. Ces douze nuits de la tradition chrétienne s’accompagnaient dans toute l’Europe d’alors de manifestations de joie collective, de “masques et mascarades” et de représentations théâtrales. Il s’agit d’un héritage sans doute des traditions festives des “Douze Nuits”, propres aux calendriers celte et germanique et de la tradition romaine antique des Saturnales ou Calendes de janvier. Nombre de pièces de théâtre aux titres et aux sujets les plus divers furent créées pour ces fêtes de Noël et la comédie La Nuit des rois a été jouée à la cour d’Élisabeth Ire un soir de “douzième nuit”, le 6 janvier 1601, date de sa première représentation.» Il ne s'agit donc pas d'une célébration de l’Épiphanie mais de l’univers de l’illusion et de la mascarade. Le coeur de la pièce est la subversion des apparences et du langage. L’intrigue repose sur les malentendus et la révélation d’une identité à reconquérir : grâce à son travestissement, Viola finit par trouver l’amour.

Une interprétation du sous-titre « Ce que vous voudrez » est avancée par l'universitaire anglais Liam Dunne : selon la tradition scolastique, la discussion dialectique (la disputatio) était un des moyens de la recherche universitaire. Pour la fête des rois, l’Épiphanie, les étudiants avaient le droit de bouleverser l'ordre établi de la disputatio et une disputatio de quolibet avait lieu. Au lieu de recevoir l'enseignement des maîtres, les étudiants avaient le droit de leur poser les questions selon leur gré. Le sujet pouvait être « n'importe quoi » : de quolibet ad voluntatem cuiiuslibet. On appelait ces questions-là les quaestiones quodlibetales, du latin quodlibet, « ce qui te plaît ». Autrement dit, en anglais, what you will. Le sous-titre aurait donc un sens dans la tradition scolastique de l’Épiphanie.

On relèvera la variété des émotions ou sentiments suscités dans cette comédie : l‘incantation lyrique du duc Orsino, amant mélancolique, le pathétique d’Olivia portant le deuil de son frère, la farce du faux duel ou le burlesque de Toby, amoureux de la boisson et de la bonne chère. Autant de variations qui viennent enrichir un dénouement certes heureux mais ponctué d’une malédiction, celle de Malvolio criant vengeance, et d’une chanson aux accents tristes, celle de Feste.

Contrairement à ce que suggère son nom (Feste signifie « la fête »), par sa danse macabre et sous les apparences d’un fou, il est chargé de dire en toute liberté la folie du monde. C’est bien cette qualité première que loue Viola (III, 1). Cette perspicacité permet au bouffon de dépasser les facéties habituelles pour gagner en subtilité et en virtuosité. « Ce corrupteur de mots », selon l’expression de Viola, se joue à merveille des raisonnements spécieux et nous apprend à nous défier des discours séduisants et des leurres (« Rien n’est de ce qui est », IV, 1 et 8) ou par Viola (« Je ne suis pas ce que je suis », III, 1). Dans La Nuit des rois, Feste apparaît fréquemment sur scène. Il se fait le plus souvent le commentateur et l’observateur de cette comédie festive dont il garantit le climat de liesse tout en se défiant des illusions.

4 - Mises en scène au théâtre

1961 : mise en scène par Jean Le Poulain, Théâtre du Vieux-Colombier

1982 : mise en scène par Ariane Mnouchkine : Richard II, La Nuit des rois et Henri IV, première partie, sont montés, respectivement en 1981, 1982 et 1984, dans un décor unique (plateau clair et nu, à longues raies noires et grands rideaux de soie en fond de scène). Les influences orientales sont sensibles dans les costumes (tenues de samouraïs pour Richard II, costumes persans pour La Nuit des rois) comme dans la mise en scène, qui s’inspire du nô et du kathakali. D’une somptueuse lenteur, plus de quatre heures, La Nuit des rois de Mnouchkine fait alterner des scène guignolesques, des scènes muettes et la musique de Jean-Jacques Lemêtre : des percussions étonnantes et des cordes indiennes.

1992 : mise en scène par Jérôme Savary, Théâtre national de Chaillot. le décor présente une Illyrie de théâtre, avec des voiles carguées au-dessus de la salle. Oscillant entre burlesque et romanesque, cette mise en scène est restée en mémoire par la beauté de ses décors modulables et ses musiciens, mimes, danseurs qui ont accompagné les acteurs durant tout le spectacle.

1998 : mise en scène par Hélène Vincent, Théâtre national Marseille La Criée. Une mise en scène qui se caractérise par une grande subtilité dans la maîtrise et la composition de la lumière (les éclairages géométriques mettent peu à peu en place les pièces du puzzle), dans l’harmonie des couleurs seyant aux costumes, dans la sobriété symbolique et onirique des décors. Un jeu de masques permettait les jeux de travestissement. Comme pour dire un kaléidoscope des désirs et des identités, Hélène Vincent a délibérément inscrit le jeu de ses comédiens dans un registre où l’imaginaire du spectateur doit se fondre avec la multiplicité des volontés subjectives. Servie par la traduction de Jean-Michel Déprats, cette mise en scène non dépourvue d'ambiguïté vient souligner le jeu d'ombre final avec le bouffon et Sir Andrew. Cette dernière image reprend en effet le motif des marionnettes déjà évoqué à la fin de la gigue finale, quand Malvolio se joint soudainement à la fête à laquelle il n'a pas été invité. Les scènes comiques sont particulièrement bien réussies. La musique joue à juste titre un rôle important dans cette mise en scène

2008 : mise en scène par Eric Sanjou, Théâtre Sorano à Toulouse. Tout se joue sur un plateau blanc sur lequel tombe sans fin des flocon de neige, nu et incliné, tel un morceau de banquise, à la dérive sous la nuit étoilée. Comme dans un conte, le metteur en scène nous entraîne dans la nuit lumineuse du théâtre. La projection sur ce plateau/écran d'une nappe de « nuages » en perpétuel mouvement accentue encore cette impression d'infini et de temps suspendu. Le spectacle s'ouvre sur l'apparition de huit personnages identiques, clones shakespeariens ; cinq d’entre eux portent des masques. L’ensemble du spectacle s’accompagne de musiques et d’environnement sonore mais également d’images en vidéo. Dans cette mise en scène, très moderne, le rire côtoie le cauchemar pour mieux dire « le bonheur et la déchirure d’aimer »


2014 : mise en scène par Clément Poirée, Théâtre d'Ivry
2015 : mise en scène par Virginie Fouchault, Théâtre d'Air, avec Cédric Zimmerlin