Non seulement Road Moie, USA est un beau livre, superbement illustré de photogrammes souvent pleine page, de photographies, et de cartes des USA où sont figurés les trajets des road movies, mais c'est aussi un essai très documenté sur la civilisation américaine et un ensemble d'analyses de films pertinentes et stimulantes.

Découpée en quatre grandes parties, subdivisés elles-mêmes pour former quinze chapitres, la structure du livre ne se laisse pas deviner avant lecture. La première partie, America ! America ?, pose au, travers d'une trentaine de films analysés, un certain nombre de questions : A quoi sert-il de prendre la route ? New York est-elle la porte du paradis ? Le rêve d'intégration est-il permis ? Pourquoi tout road movie, du moment qu'il choisit d'être historique se retourne-t-il volontiers vers les années de la grande crise ? Le désert est-il métaphysique ? La seconde partie, Nouvelles frontières, après un chapitre consacré au très mental, La mort aux trousses, est centré sur le genre du western et de la notion de frontière et sur les possibilités d'élargissement de celle-ci. Sur la route est la partie la plus attendue pour qui connait déjà Le cinéma américain des années 70 de Jean-Baptiste Thoret. Il reprend en la développant sa thèse d'un road movie, genre forgé comme une connaissance de soi désespérée. La quatrième partie, Lost highways, analyse les road movies des années 80.

Des doubles pages intitulés "bord cadre" et un seizième et dernier chapitre, en forme de citations illustrées, ponctuent l'ensemble de ces 240 pages, désormais indispensables à toute culture cinéphile.

I - America ! America ?

1 - Le principe d'Oz : Le magicien d'Oz (Victor, Fleming, 1939), Bertha Boxcar (Martin Scorsese, 1972), Abattoir 5 (George Roy Hill, 1972), L'épouvantail (Jerry Shatzberg, 1973), Apocalypse now (1979), Sailor et Lula (David Lynch, 1990), Tueurs né (Oliver Stone, 1994).

2 - Ellis Island : la porte du paradis ? : L'émigrant (Charlie Chaplin, 1917), Detour (Edgar G. Ulmer, 1945), America, America (Elia Kazan, 1963), Cinq pièces faciles (Bob Rafelson, 1970), Point Limite zéro (Richard Sarafian, 1971), Italianamaerican (Martin Scorsese, 1974).

3 - Charlot ou le mythe exemplaire : le vagabond (1915), Les temps modernes (1936), Monsieux Verdoux (1947), La prisonnière du désert (1956), Easy rider (1969).

4 - Les enfants de Tom Joad : Les raisons de la colère (John Ford, 1940), Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967), Dillinger (1973), Nous sommes tous des voleurs (Robert Altman, 1974), En route pour la gloire (Hal Ashby, 1976).

5 -Le desert est un loup métaphysique : fast and Furry-ous (Chuck Jones, 1949), Ready, Set, Zoom !(Chuck Jones, 1955), Sugarland Express (Steven, Spielberg, 1974).

II - Nouvelles fontières

6 - En route vers le réseau : La mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959).

7 - western/Road movie : la prisonnière du désert (John Ford, 1956), les Cheyennes (1964), L'homme sans frontière (1971), Jeremiah Johnson (Sidney Pollack, 1972), Josey Welles, hors la loi (Clint Eastwood, 1976), Bronco Billy (Clint Eastwood, 1980)

8 - Nouvelles frontières : La conquête de L'ouest (1962), 2001, l'odyssé de l'espace (Stanley Kubirck, 1968), Easy rider (Dennis Hopper, 1969)

9 - A contre-courants (trois histoires d'eau) :

III - Sur la route

10 - "We blew it !"

11 - Sisters of the road

12 - Ensembles ?

IV - Lost Highways

13 - Outsiders

14 - Voyages de somnanbules ou l'Amérique en rêve

15 - Où est passé le Road-movie ?

16 - La carte et le territoire

Bord cadre : de père en fils : Honkytonk man (Clint Eastwood,1982) Alice's restaurant (Arthur Penn,1969), La barbe à papa (Peter Bogdanovitch, 1973)

 

Notes de lecture.

I-1
Le magicien d'oz : quitter un domicile trop étouffant car "over the rainbow", il existe un pays merveilleux où l'on est heureux. A première vue, Oz apparait comme une doublure de son Kansas : qu'il s'agissent des personnages, joués par les mêmes acteurs (Miss Gulch/ la sorcière de l'ouest, professeur merveille/ le magicien, Hunk, Zeke et Hickory devenus l'Epouvantail, le Lion peureux et l'Homme en fer blanc) des lieux (la maison du Kansas/ la cité d'Emeraude ou de l'esthétique (Un film en noir et blanc et en couleurs) tout indique deux réalités en miroir, l'une comme la réalisation de l'autre. Serait-ce le principe indépassable du road movie : atteindre là-bas une version amélioré de l'ici ?

Fallait-il prendre la route pour réaliser qu'il ne fallait pas la prendre ("Il n'y a pas de meilleur endroit que chez soi"). Nature mentale du pays d'Oz, espace utopique situé au fond de soi. Utopie enchanteresse que promet la route pour ceux qui la prenne.Tous croient au pouvoir du magicien, à sa capacité à leur procurer la pièce qui manque à leur bonheur (le courage pour le lion, une cervelle pour l'épouvantail, un cœur pour l'homme de fer blanc, le retour à la maison pour Dorothy)

Mais contrairement au voyage allégorique de l'antique pèlerin John Bunyan, trouvant dans la cité céleste rien moins que Dieu (Le voyage du pèlerin, 1678) Dorothy tombe sur un piètre magicien. Mais en offrant à ses hôtes la reconnaissance et la conscience de soi qui leur manquaient, il justifie le trajet parcouru. Tous avaient déjà en eux l'objet de leur quête

Le principe d'Oz, qui au terme de son voyage l'homme du road movie découvert si souvent un magicien bedonnant (la mort, le vide, un mirage, une famille disparue, un Eden envolé) c'est la croyance ou la foi en un horizon tangible qui lui a permis d'avancer et, ainsi de trouver ce qu'il cherchait vraiment : l'autre part de lui-même, parfois un double qu'il n'avait pas su ou osé regarder en face. C'est en prenant la route qu'on identifie réellement l'objet de son désir

Dans l'Epouvantail, Francis est nommé Lion par son compagnon de route. Mais son chez lui n'existe plus. Dans Bertha Boxcar, Barbara Hershey porte la coiffure de Dorothy dans la scène d'ouverture. Dans la scène du bordel, il y a la réplique : "Ne faites pas attention à l'homme derrière le rideau". Abattoir 5 relecture désenchantée du film.

Scorsese filme et interroge son père et sa mère qui, à leur tour, évoquent leurs parents et le long et pénible voyage en bateau depuis la Sicile dans Italiananamerican, un documentaire qui s'insinue entre deux road movies, Bertha Boxcar et Alice n'est plus ici.

I-2

Lorsque, à seize ans, le jeune Karl Rossmann, que ses pauvres parents envoyaient en exil parce qu'une bonne l'avait séduit et rendu père, entra dans le port de New York sur le bateau déjà plus lent, la statue de la Liberté, qu'il observait depuis longtemps, lui apparut dans un sursaut de lumière. On eût dit que le bras qui brandissait l'épée s'était levé à l'instant même, et l'air libre soufflait autour de ce grand corps...". Quand il écrit les premières lignes du Chauffeur, nouvelle publiée de son vivant (mai 1913) et premier chapitre d'un roman inachevé, édité trois ans après sa mort sous le titre de L'Amérique, Franz Kafka n'a jamais mis un pied aux Etats-Unis. Mais rien n'empêche ce Juif né à Prague, de songer à vivre ailleurs.

Ellis Island : îlot dans la baie de Manhattan et, de 1892 à 1924, vaste corps de bâtiment, centre d'accueil et de contrôle des flux des arrivants sous la responsabilité du secrétaire d'Etat à l'immigration. Ainsi, sur cet étroit banc de sable à l'embouchure de l'Hudson, à quelques encablures de la statue de la liberté alors toute récente, se sont rassemblé pour un temps tous ceux qui, depuis, ont fait la Nation américaine (G. Perec et R. Bober, Récits d'Ellis Island, 1980).

Pas plus que ceux qui s'embarquaient vraiment à la fin du XIXe siècle, Kafka ne pouvait ignorer l'existence Ellis Island, mais il n'en fait pas mention dans son roman - à moins de considérer l'épée, qu'il met (malencontreusement ?) dans la main de la statue à la place de la torche éclairant les ténèbres comme une métonymie de la loi sur Ellis Island pouvant s'abattre sur n'importe quel étranger. Même occultation dans l'Émigrant (Charlie Chaplin, 1917) et même force de l'image pour remplacer le lieu manquant : une corde tendue à même le pont du navire par des fonctionnaires zélées du bureau de l'immigration, encercle de pauvres hères éperdus d'émotion au plan précédent d'avoir vue la statue de la liberté qui semblait leur avoir fait un signe de la main et, déjà, s'éloigne.

Elia Kazan né en Turquie de parents grecs et arrivé à New York à l'âge de quatre ans à la suite de son oncle dont il fait, cinquante ans plus tard, le héros de America, America (1963). Elia Kazan consacre l'essentiel du récit de trois heures à montrer le trajet d'avant, faisant de ce déséquilibre même le centre de gravité de son film : le dangereux périple de Stavros, un paysan grec sous domination turque, quittant son village d'Anatolie jusqu'à Constantinople et, de là, après maints déboires, hésitations et difficultés, s'embarquant pour New York. La superbe séquence à Ellis Island -pourtant reconstituée dans un vieux poste de douane en Grèce- occupe seulement le dernier quart d'heure, et la vie sur le sol américain, l'ultime séquence.

I-3

Dans Les temps modernes, Charlie Chaplin et Paulette Goddard s'éloignent, de dos, vers le fond du plan et une ligne d'horizon qui porte en elle la promesse de jours meilleurs. L'image finale des temps modernes figure le rêve d'intégration de Charlot. Charlot prend la route dans la lumière du jour naissant, avec pour une fois à son bras une sorte de double féminin ("la gamine", Paulette Goddard. De dos et à pied -des pieds à 90°- un baluchon et sa canne dans sa main gauche, il s'éloigne à perte de vue, suit la ligne blanche comme une flèche qui pointe à l'infini, traverse idéalement la profondeur de champ, dépasse les collines, sort du ruban de pellicule et se confond avec l'azur : "the sky is the limit" dit l'expression américaine. En 1936, Chaplin rejoue et décuple la puissance d'un final déjà célèbre imaginé vingt ans auparavant dans La vagabond (1915) où le petit personnage 's'éloignait à l'ultime plan en suivant le tracé incertain d'une route poussiéreuse

I-4

Les raisins de la colère. Tom Joad, de face, revient chez les siens mais chassé de ses terres se résout à reprendre la route. Plutôt que d'accompagner par un mouvement de caméra le départ du camion, Ford choisit de cadrer la maison abandonnée

I-5

Chuck Jones créé à la Warner Wile E. Coyote, un coyote famélique, obstiné et incorrigible qui à partir de 1949 et jusqu'en 1965 traque en vain et dans près de cinquante films de six minutes, un géocoucou supersonique et tout bleu, plus connu sous l'interjection de "Bip ! Bip !". Le désert encore réaliste devient à partir de Ready, Set, Zoom ! (1955) de plus en plus stylisé

II-6

La mort aux trousses ou la route comme quête identitaire. Partir de New York et plus précisément du siège des Nations Unis où a lieu un meurtre, passer par Chicago jusqu'au Dakota du sud et son célèbre Mont Rushmore où entre 1927 et 1941 furent sculptés les visages de quatre présidents américain, dont celui d'Abraham Lincoln qui faillit donner son titre au film (The man in Lincoln's nose). Après la spirale de Sueurs froides et sa dynamique centripète, voici la ligne droite de La mort aux trousses, film solaire et métallique grâce auquel Hitchcock renoue avec la grande forme du film d'espionnage. Roger O. Thornhill parcourt le territoire américain "In the Northwestly direction" (premier titre de travail du film).

Madison Avenue à une heure de pointe. Un geste anodin, une main levée au mauvais moment est peut-être un acte manqué puisque c'est en voulant prévenir sa mère de son retard au théâtre que Thornhill déclenche la folle aventure œdipienne qui lui permettra de s'en débarrasser

Etrange direction promise par le titre (Hitchcock s'est senti obligé de justifier le titre en introduisant un panneau "Northwest" juste au-dessus du comptoir où Thornhill rencontre enfin le chef du FBI) le personnage retrouve son Nord mais après avoir réglé tous ses Nord Ouest. Atteindre el Nord par el Nord ouest signifie atteindre l'original (Thornhill) par son double (Kaplan) puisque c'est en traquant ce dernier que Thornhill accède à lui même ("Thorn" constitue l'anagramme de "North" et la poursuite finale, nœud de résolution tous les conflits, se déroule sur une montagne "Hill")

IV-16

Paradoxe de voyages qui en chemin n'en finissent pas de retrouver les traces du passé. Paradoxe d'aventures qui se révèlent toutes, pour le meilleur et pour le pire, une expérience intérieure, un aller sans retour, voire une hallucination. paradoxe de films qui voudraient prendre la mesure d'un pays gigantesque comme une carte rêve de correspondre à son territoire.

Jean-Luc Lacuve le 5/05/2012

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Road Movie, USA
Editeur : Hoëbeke. 240 pages au format 28 X 24 cm. Octobre 2011. Prix public : 46 € .
Bernard Benoliel et Jean-Baptiste Thoret