Les films de ma vie

François Truffaut

Editeur : Flammarion. 1975 et 2007 en poche. 360 pages. 8€

Recueil de critiques rédigées entre 1954 et 1958 par François Truffaut, Les films de ma vie est un hymne aux génies du cinéma qui savent faire vibrer un film.

Ce livre rassemble les articles que Truffaut avait lui-même sélectionnés : Capra, Hawks, Hitchcock, Kubrick, Wilder - Clouzot, Cocteau, Ophuls et Guitry notamment pour les Français, sans oublier les textes sur ses " copains de la Nouvelle Vague " -, ainsi que des articles consacrés à ses réalisateurs préférés : Ingmar Bergman, Jean Renoir, Charlie Chaplin, Orson Welles, Luis Bunuel, Carl Dreyer, Jean Vigo... Le premier de ces écrits : "A quoi rêvent les critiques ? " analyse l'ambiguïté des relations entre les créateurs et ceux qui les jugent. "

Article : A quoi rêvent les critiques ?

Lorsque j'étais critique, je pensais qu'un film, pour être réussi, doit exprimer simultanément une idée du monde et une idée du cinéma ; La règle du jeu ou Citizen Kane répondaient bien à cette définition. Aujourd'hui, je demande à un film que je regarde d'exprimer soit la joie de faire du cinéma, soit l'angoisse de faire du cinéma et je me désintéresse de tout ce qui est entre les deux, c'est-à-dire de tous les films qui ne vibrent pas.

Article : Mon Oncle

...Deux seuls réalisateurs pratiquent cette politique du contrôle absolu, Robert Bresson et Jacques Tati. Voilà où je voulais en venir: dans les circonstances actuelles, étant donné la manière hasardeuse, chanceuse, miraculeuse, approximative, confuse et loufoque dont se font les films, une oeuvre de Bresson ou de Tati est forcément génial a priori, simplement par l'autorité rarissime avec laquelle s'impose de la première à la dernière image jusqu'au mot fin, une volonté unique et absolue, celle qui devrait en principe devrait ordonner n'importe quelle oeuvre à prétention artistique...

L'humour de Tati est extrêmement restrictif, ne serait-ce que parce qu’il se limite volontairement au seul comique d’observation à l'exclusion de toutes les trouvailles qui ne relèveraient que du burlesque pur. Même à l'intérieur du comique d'observation, Tati opère une seconde censure, celle de l'invraisemblance... Son comique ne porte que sur des faits de la vie courante, légèrement déviés, mais placés en situations toujours crédibles...

Comme Chaplin avec Les temps modernes, comme rené Clair avec A nous la liberté, Tati entreprend le brassage des idées générales avec un film qui concerne notre époque mais sans la montrer puisque les deux mondes en opposition sont celui d'il y a vingt ans et celui dans lequel, on vivra dans vingt ans. Toute la partie Saint maur, la vie des petites gens de la rue, le marché, les enfants, est charmante, jolie, agréable à regarder, vraiment réussie. La partie moderne, la maison de la famille Arpel, l'usine sont parfois insistantes, gênantes sans doute par souci d'aller jusqu'au bout. Le canevas n'a beau constituer qu'un prétexte, il ne laisse pas plusieurs fois d'être encombrant; la cuisine ultra-moderne est drôle la première fois, un peu moins la seconde, plus du tout la troisième. Tati ne tolère pas l'ellipse et cela le conduit à une surcharge qui endommage la pente du film. Ainsi le poisson métallique qui crache de l'eau automatiquement chaque fois que quelqu'un vient, sauf s'il s'agit de Mr Arpel devient franchement superflu aux deux tiers du film lorsqu'on a compris le principe et épuisé toutes les ressources. cependant, Tati ne peut enlever ce poisson du décor, ni renoncer à s'en servir, ce ne serait plus logique ; simplement faudrait il l'escamoter , ce qui est impossible dans la mise en scène qu'il pratiques: larges plans fixes qui correspondent à la vision des visiteurs, pas de gros plans parce que "dans la vie, on ne s'approche pas sous le nez des gens"(dernier article de La génération du parlant : Les Français. p. 257-259)

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