La cantatrice chauve par Nicolas Bataille, 1957
La cantatrice chauve par Jean-Luc Lagarce, 1991

Eugène Ionesco, né Eugen Ionescu à Slatina en Roumanie le 26 novembre 1909 et mort à Paris le 28 mars 1994 est un auteur dramatique et écrivain français d'origine roumaine.

Il est le fils d'un juriste roumain travaillant dans l'administration royale, et de la fille d'un ingénieur français des chemins de fer qui a grandi en Roumanie. En 1913, la jeune famille émigre à Paris où le père veut passer un doctorat. Quand, en 1916, la Roumanie déclare la guerre à l'Allemagne et à l'Autriche, le père revient au pays, coupant rapidement tous les liens avec sa famille ; il demande le divorce et se remarie.

Ionesco reste avec sa jeune sœur et sa mère qui fait vivre ses enfants comme elle peut à Paris, grâce à des travaux occasionnels et à l'aide de leur famille française. Il est placé dans un foyer d'enfants auquel il ne peut s'habituer. Aussi, de 1917 à 1919, sa sœur et lui sont confiés à une famille de paysans de La Chapelle-Anthenaise, un village proche de Laval (Mayenne). Cette période restera dans son souvenir comme un temps très heureux.

En 1925, le frère et la sœur retournent chez leur père à Bucarest où ils apprennent le roumain. Leur père a obtenu leur garde mais ils ne trouvent aucune sympathie chez leur belle-mère restée sans enfant. En 1926, Ionesco se fâche avec son père, apparemment très autoritaire, et qui du reste n'a que du mépris pour l'intérêt évident que son fils porte à la littérature : il aurait voulu en faire un ingénieur. Ionesco entretiendra une relation exécrable avec ce père opportuniste et tyrannique. Ce même père, magistrat, se rangera tout au long de sa vie du côté du pouvoir, et adhérera successivement au nazisme puis au communisme. Ionesco n'acceptera jamais le manque d'amour et le rejet infligés par son père.

Il retourne chez sa mère, revenue elle aussi en Roumanie, et a trouvé un poste acceptable à la banque d'État roumaine. En 1928, il commence des études de français à Bucarest et il fait la connaissance d'Émile Michel Cioran et de Mircea Eliade, ainsi que de sa future femme, Rodica Burileanu, une étudiante en philosophie et en droit appartenant à une famille roumaine influente. Parallèlement, il lit et écrit beaucoup de poésie, de romans et de critiques littéraires (en roumain). Après avoir terminé ses études en 1934, il enseigne le français dans différentes écoles et dans d'autres lieux de formation, puis se marie en 1936. En 1938 il obtient une bourse du gouvernement roumain afin de préparer une thèse de doctorat sur les thèmes du péché et de la mort dans la poésie moderne. Au début de la guerre il vit à Marseille où il s'intéresse alors à Kafka, Proust et Dostoïevski. De retour à Paris en 1945 il exerce divers métiers avant de travailler comme correcteur dans une maison d'édition administrative.

En 1938, Ionesco reçoit de l'institut de Français à Bucarest une bourse pour se perfectionner en France, ce qui lui permet d'échapper à l'atmosphère étouffante d'une Roumanie nationaliste, qu'en tant qu'intellectuel plutôt à gauche, il supporte mal. De Paris, il fournit des informations aux revues roumaines sur les évènements littéraires de la capitale.

Après la défaite de la France lors de la Blitzkrieg de mai-juin 1940, lui et sa femme rentrent en Roumanie. En août 1940 le pays a dû céder le Nord de la Transylvanie à la Hongrie et la Bessarabie à l'Union soviétique, mais au moins il est en paix. Considéré comme roumain Ionesco doit passer le conseil de révision, mais n'est pas incorporé dans l'armée.

Tout change après l'alliance de la Roumanie avec l'Allemagne et son entrée en guerre contre l'Union Soviétique ; cette fois Ionesco préfère revenir en France, en 1942 ou en 1943. C'est à présent la France qui est plus calme et il y reste définitivement avec son épouse, d'abord à Marseille, puis à Paris. C'est là que naît leur unique enfant, Marie-France, en 1944. Le couple connaît alors une période de grande gêne financière ; Ionesco entre comme correcteur au service d'une maison parisienne d'édition juridique et il y reste jusqu'en 1955.


En 1947, inspiré par les phrases d'exercices de L'Anglais sans peine de la méthode Assimil, Ionesco conçoit sa première pièce La Cantatrice chauve, qui est jouée en 1950 et à défaut d'attirer immédiatement le public, retient l'attention de plusieurs critiques, du Collège de 'Pataphysique, et de plusieurs amateurs de littérature, comme son amie Monica Lovinescu. En 1950, il prend la nationalité française. Il continue d'écrire des pièces, comme La Leçon (représentée en 1951) et Jacques ou la soumission qui font de lui un auteur de théâtre français à part entière et un des dramaturges les plus importants du théâtre de l'absurde.

En 1951 suivent Les Chaises, Le Maître et L'avenir est dans les œufs. En 1952 il a l'idée de Victimes du devoir. La même année voit la reprise de La Cantatrice chauve et de La Leçon. 1953 est l'année de la reconnaissance : Victimes du devoir est représentée pour la première fois, accompagnée d'une série de sept sketches, et reçoit un accueil favorable. Le premier recueil en un volume de ses pièces est imprimé. Ionesco rédige encore Amédée ou Comment s'en débarrasser et Le Nouveau Locataire.

Ionesco est alors reconnu comme un auteur jouant spirituellement avec l'absurde, et il parvient presque à vivre de ses pièces. En 1954, il écrit Le Tableau et le récit Oriflamme, et il fait à Heidelberg son premier voyage de conférences à l'étranger. En 1955 il rédige L'Impromptu de l'Alma et voit jouer pour la première fois une de ses pièces à l'étranger (Le Nouveau Locataire). En 1957, il devient Satrape du Collège de 'Pataphysique. La Cantatrice chauve et La Leçon reçoivent une nouvelle mise en scène au petit Théâtre de la Huchette à Paris ; elles figurent depuis lors sans interruption au programme de cette salle.


En automne 1957, paraît Rhinocéros, nouvelle pièce dans laquelle Ionesco manifeste son effroi devant l'éclatement contagieux du patriotisme chauvin et du racisme qui saisissait la France à l'occasion de la « Bataille d'Alger » (hiver 1956/1957) où l'armée française voulait voir le tournant décisif de la guerre d'Algérie (1954-1962)[réf. nécessaire]. À l'automne 1958, la pièce Rhinocéros reprend, avec de légères modifications, l'action et les personnages de la nouvelle et montre à nouveau l'inquiétude de l'auteur[réf. nécessaire] devant « la confiscation du pouvoir » par le général de Gaulle dont beaucoup de partisans espéraient qu'il établirait un régime autoritaire de droite. La pièce est adaptée par Jean-Louis Barrault : c'est pour Ionesco la consécration.

Comme la pièce touche en France des sujets trop délicats, c'est à Düsseldorf qu'elle est représentée pour la première fois en 1959, et le public allemand y voit pour sa part une critique du nazisme - interprétation qu'on se hâte de reprendre en France quand Rhinocéros est mis en scène en 1960, à Paris, qui a retrouvé son calme. Pendant l'hiver 1958-1959 Ionesco développe la pièce Tueur sans gages à partir du récit Oriflamme.

En 1961-1962 naît Le Roi se meurt, allusion voilée au déclin de la puissance coloniale française ; en 1962, c'est Délire à deux, une nouvelle, et Le Piéton de l'air, une pièce de théâtre.

En 1962 également, paraît sous le titre Notes et contre-notes une collection d'articles et de conférences de Ionesco sur son théâtre. En 1964, Düsseldorf est une fois de plus témoin d'une première de Ionesco : La Soif et la faim. Pour la première fois dans la même année, une de ses pièces, Rhinocéros est mise en scène dans son pays natal, la Roumanie.

Un peu malgré lui, Ionesco entrait maintenant dans le personnage de l'écrivain établi, invité à des conférences, comblé des prix et d'honneurs (« Au pluriel, au pluriel », disait Péguy) et accédait en 1970 à l'Académie française. Dans la dernière partie de sa vie, il s'essaya également au genre romanesque et termina en 1973 Le Solitaire, où un personnage à la fois marginal et insignifiant passe en revue son passé vide de sens et son présent.

Comme dramaturge, Ionesco transforme en pièce le roman Ce formidable bordel ! (1973). Dans cette pièce, il fait jouer au personnage principal un rôle tout à fait passif, presque muet et tout de même impressionnant. Comme la pièce ne se prive pas de jeter des sarcasmes sur les soixante-huitards, ceux-ci le traitent d'auteur fascisant, lui qui avait été longtemps considéré comme le porte-parole d'une critique radicale de la société moderne.

En 1975 il donne sa dernière pièce, L'Homme aux valises. Après quoi Ionesco campe sur sa position d'auteur de théâtre reconnu, jouissant d'une gloire incontestée, et se tourne davantage vers d'autres genres, en particulier l'autobiographie.

Dans les années 1980 et quatre-vingt-dix, Ionesco, dont la santé est de plus en plus mauvaise, sombre dans la dépression. Il utilise alors la peinture comme thérapie.

Quand il meurt à Paris, à l'âge de 84 ans, pour être enterré au cimetière du Montparnasse, il est non seulement roi sans couronne du théâtre de l'absurde, mais il est aussi considéré comme l'un des grands dramaturges français du vingtième siècle.



Les Pièces de Eugène Ionesco


1950 : La cantatrice chauve
1950 : Les Salutations
1951 : La Leçon
1952 : Les chaises
1953 : Le Maître
1953 : Victimes du devoir
1953 : La Jeune Fille à marier
1954 : Amédée ou Comment s'en débarrasser
1955 : Jacques ou la soumission
1955 : Le Nouveau Locataire
1955 : Le Tableau
1956 : L'Impromptu de l'Alma
1959 : Tueur sans gages
1959 : Scène à quatre
1959 : Rhinocéros
1960 : Apprendre à marcher
1962 : Délire à deux
1962 : L'avenir est dans les œufs
1962 : Le Roi se meurt
1963 : Le Piéton de l'air
1965 : La Soif et la Faim
1966 : La Lacune
1966 : L'Œuf dur, Pour préparer un œuf dur
1970 : Jeux de massacre
1972 : Macbett
1973 : Ce formidable bordel !
1975 : L'Homme aux valises
1980 : Voyage chez les morts
199x : La Photo du colonel
199x : La Colère
199x : Le salon de l'automobile
199x : Pour préparer un œuf dur
199x : La vase


La cantatrice chauve
1950
En Angleterre, seule la marine est honnête ! .. Mais nous ne sommes pas des marins ?

Il est neuf heures du soir‚ dans un intérieur bourgeois de Londres, le salon de M. et Mme Smith. La pendule sonne les « dix-sept coups anglais ».

M. et Mme Smith ont fini de dîner. Ils bavardent au coin du feu. M. Smith parcourt son journal. Le couple se répand en propos futiles, souvent saugrenus, voire incohérents. Leurs raisonnements sont surprenants et ils passent sans transition d’un sujet à un autre.

Ils évoquent notamment une famille dont tous les membres s’appelent Bobby Watson. M Smith, lui, s’étonne, de ce qu’on mentionne « toujours l’âge des personnes décédées et jamais celui des nouveau-nés». Un désaccord semble les opposer, mais ils se réconcilient rapidement. La pendule continue de sonner « sept fois », puis « trois fois », « cinq fois » , « deux fois »...

Mary, la bonne, entre alors en scène et tient, elle aussi, des propos assez incohérents. Puis elle annonce la visite d’un couple ami, les Martin. M et Mme Smith quittent la pièce pour aller s’habiller.

Mary fait alors entrer les invités, non sans leur reprocher leur retard.

Les Martin attendent dans le salon des Smith. Ils s’assoient l’un en face de l’autre. Ils ne se connaissent apparemment pas. Le dialogue qui s’engage leur permet pourtant de constater une série de coïncidences curieuses. Ils sont tous deux originaires de Manchester. Il y a « cinq semaines environ » , ils ont pris le même train, ont occupé le même wagon et le même compartiment. Ils constatent également qu’ils habitent à Londres, la même rue, le même numéro, le même appartement et qu’ils dorment dans la même chambre. Ils finissent par tomber dans les bras l’un de l’autre en découvrant qu’ils sont mari et femme. Les deux époux s’embrassent et s’endorment.

Mais, Mary, la bonne, de retour sur scène , remet en cause ces retrouvailles et révèle au public qu’en réalité les époux Martin ne sont pas les époux Martin. Elle même confesse d’ailleurs sa véritable identité : « Mon vrai nom est Sherlock Holmes.».

Les Martin préfèrent ignorer l’affreuse vérité. Ils sont trop heureux de s’être retrouvés et se promettent de ne plus se perdre.

Les Smith viennent accueillir leurs invités. La pendule continue de sonner en toute incohérence. Les Smith et les Martin parlent maintenant pour ne rien dire. Puis par trois fois on sonne à la porte d’entrée. Mme Smith va ouvrir, mais il n’y a personne. Elle en arrive à cette conclusion paradoxale : « L’expérience nous apprend que lorsqu’on entend sonner à la porte, c’est qu’il n’y a jamais personne». Cette affirmation déclenche une vive polémique. Un quatrième coup de sonnette retentit. M. Smith va ouvrir. Paraît cette fois le capitaine des pompiers.

Les deux couples questionnent le capitaine des pompiers pour tenter de percer le mystère des coups de sonnette. Mais cette énigme paraît insoluble. Le capitaine des pompiers se plaint alors des incendies qui se font de plus en plus rares. Puis il se met à raconter des anecdotes incohérentes que les deux couples accueillent avec des commentaires étranges.

Réapparaît alors Mary, la bonne, qui souhaite, elle aussi raconter une anecdote. Les Smith se montrent indignés de l’attitude de leur servante. On apprend alors que la bonne et le pompier sont d’anciens amants. Mary souhaite à tout prix réciter un poème en l’honneur du capitaine. Sur l’insistance des Martin on lui laisse la parole, puis on la pousse hors de la pièce. Le pompier prend alors congé en invoquant un incendie qui est prévu « dans trois quart d’heure et seize minutes exactement». Avant de sortir il demande des nouvelles de la cantatrice chauve. Les invités ont un silence gêné puis Mme Smith répond : « Elle se coiffe toujours de la même façon ».

Les Smith et les Martin reprennent leur place et échangent une série de phrases dépourvues de toute logique. Puis les phrases se font de plus en plus brèves au point de devenir une suite de mots puis d’onomatopées . La situation devient électrique. Ils finissent par tous répéter la même phrase : « C’est pas par là, c’est par ici ! »

Ils quittent alors la scène, en hurlant dans l’obscurité.

La lumière revient. M. et Mme Martin sont assis à la place des Smith. Ils reprennent les répliques de la première scène. La pièce semble recommencer, comme si les personnages, et plus généralement les individus étaient interchangeables. Puis le rideau se ferme lentement

La Cantatrice chauve est la première pièce de théâtre écrite par Eugène Ionesco. Mise en scène par Nicolas Bataille, la première eut lieu le 11 mai 1950 au théâtre des Noctambules. Elle fut publiée pour la première fois le 4 septembre 1952 par le Collège de 'Pataphysique. Depuis 1957, La Cantatrice chauve est jouée au théâtre de la Huchette devenant l'une des pièces comptant le plus de représentations en France. , fidele texte et à l'esprit

 


Les chaises
1952

Un couple de vieillards reçoit des invités, des fantômes, des paroles sans auteur, des présences sans personne, des êtres dans le néant. La vieille et le vieux décrivent leur fils totalement différemment. Le vieux , bien que très vieux, n'a jamais eu d'amis, n'a rien connu, et dont le produit de toute son existence (95 ans) est le fameux « Message » que les invités sont censés entendre à la fin de la pièce. Hélas, comble de l'ironie, l'orateur qui doit le leur dire, est muet. Ainsi tous ces mots, tous ces actes sourds, finissent par un silence. La vieille apporte un nombre incroyable de chaises, pour essayer de faire s'asseoir tous les invités invisibles .Et, le vieux et la vieille, avant que le mutisme de l'orateur ne soit révélé, se jettent à travers des fenêtres opposées.

Les Chaises est une pièce de théâtre en un acte écrite par Eugène Ionesco en 1951, créée au Théâtre Lancry le 22 avril 1952, et publiée en 1954.

1952; mise en scène Sylvain Dhomme. Avec Pierre Chevalier (le vieux), Tsilla Chelton (la vieille), Sylvain Dhomme (l'orateur).

Ionesco met en scène un mécanisme de prolifération, figurant très fortement la sensation d'étouffement, de perte du contrôle, de cauchemar pour ceux qui ne voent pas le néant de leur


Rhinocéros
1952

Acte I. Les rhinocéros en liberté provoquent tout d'abord l'étonnement et choquent les personnages. Jean ne parvient pas à croire que ce qu'il a vu était réel, il énonce même clairement « cela ne devrait pas exister ». L'épicier jette un cri de fureur (révolutionnaire) en voyant la ménagère partir avec son chat ensanglanté « Nous ne pouvons pas nous permettre que nos chats soient écrasés par des rhinocéros ou par n'importe quoi ! ». Comme à la montée de chaque mouvement politique extrême et totalitariste, les gens sont tout d'abord effrayés.

Acte II . Les habitants commencent à se transformer en rhinocéros et à suivre la rhinocérite. C'est là que l'on relève les premières oppositions clairement marquées, selon Botard c'est « une histoire à dormir debout ! », « c'est une machination infâme ». Ce dernier ne veut pas croire en la réalité de la rhinocérite (comme certains ont pu nier la montée des extrêmes). Mais pourtant lui aussi va se transformer en rhinocéros malgré ces préjugés, comme quoi même les plus résistants se font avoir par les beaux discours de la dictature. Les personnes commencent à se transformer en rhinocéros : c'est le cas de Monsieur Bœuf, rejoint ensuite par sa femme, « je ne peux pas le laisser comme ça » dit-elle pour se justifier. Les pompiers sont débordés, le nombre de rhinocéros augmente dans la ville. Ensuite, Jean, personnage si soucieux de l'ordre au départ et si choqué par la présence de rhinocéros en ville, se transforme lui-même en rhinocéros, sous les yeux désespérés de son ami Bérenger. On assiste ainsi à la métamorphose d'un être humain en rhinocéros. Jean est tout d'abord malade et pâle, il a une bosse sur le front, respire bruyamment et a tendance à grogner. Puis il verdit de plus en plus et commence à durcir, ses veines sont saillantes, sa voix devient rauque, sa bosse grossit de plus en plus pour former une corne. Jean refuse que son ami appelle un médecin, il parcourt sa chambre tel une bête en cage, sa voix devient de plus en plus rauque et Jean émet des barrissements. Selon lui, il n'y a rien d'extraordinaire au fait que Bœuf soit devenu rhinocéros, « Après tout, les rhinocéros sont des créatures comme nous, qui ont le droit à la vie au même titre que nous ! », lui qui était si cultivé, si littéraire, il proclame soudain « l'humanisme est périmé ! Vous êtes un vieux sentimental ridicule. »

Acte III. Au dernier acte, tout le monde devient rhinocéros, même Daisy et Dudard (un collègue de travail et un « scientifique »). Bérenger est le seul à réagir humainement et à ne pas trouver cela normal. Il s'affole et se révolte contre la rhinocérite. Dudard minimise la chose puis devient rhinocéros car son devoir est « de suivre [ses] chefs et [ses] camarades, pour le meilleur et pour le pire ». Et Daisy refuse de « sauver le monde » pour finalement suivre les rhinocéros qu'elle trouve soudainement beaux, dont elle admire l'ardeur et l'énergie. Finalement, après beaucoup d'hésitation, Bérenger décide de ne pas capituler : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas ! »

Pièce en quatre tableaux pour trois actes (le deuxième est divisé en deux tableaux), chacun montrant un stade de l'évolution de la « rhinocérite », en prose, créée dans une traduction allemande au Schauspielhaus de Düsseldorf le 6 novembre 1959, publiée en français à Paris chez Gallimard

Pièce emblématique du théâtre de l'absurde au même titre que La Cantatrice chauve, la pièce dépeint une épidémie imaginaire de « rhinocérite », maladie qui effraie tous les habitants d'une ville et les transforme bientôt tous en rhinocéros.

Cette pièce est généralement interprétée comme une métaphore de la montée des totalitarismes à l'aube de la Seconde Guerre mondiale et aborde les thèmes de la conformité et de la résistance.

Il s'agit d'une fable dont l'interprétation reste ouverte. Beaucoup y voient la dénonciation des régimes totalitaires (nazisme, stalinisme et autres) et celle du comportement grégaire la foule qui suit sans résister. Ionesco dénoncerait ainsi plus particulièrement l'attitude des Français aux premières heures de l'Occupation, mais aussi le fait que tous les totalitarismes se confondent pour attenter à la condition humaine et transformer en monstre le meilleur des hommes, qu'il soit intellectuel (comme « le Logicien »), ou celui qui, comme Jean, est épris d'ordre. Bérenger, dont le spectateur découvre la mutation tout au long de la pièce est le seul à résister face à l'épidémie de « rhinocérite ». C'est le seul à avoir des réactions normales face à cette épidémie : « Un homme qui devient rhinocéros, c'est indiscutablement anormal ». Il représente la résistance qui, petit à petit, se forme lors de la Seconde Guerre mondiale.

Le phénomène minoritaire mais violent entraîne l’incrédulité des habitants qui le rejettent dans un premier temps ; cependant ce rejet est suivi d’une indifférence quand le phénomène s’amplifie, les gens commençant à s’habituer à ce qui les repoussait. Un point crucial mis en avant par Ionesco est la passivité du peuple qui assiste à cette montée en puissance.

Par la suite un basculement important s’opère à savoir l’extension du mouvement qui rallie de plus en plus de personnes ; Ionesco souligne bien la capacité d’un tel phénomène à rallier des gens différents autour d’un thème central (ici la sauvagerie) et le fait qu’il profite des frustrations et autres déceptions de chacun.

Enfin, une fois le phénomène étendu, l’auteur suggère l’uniformité, la masse ayant adhéré en totalité, ne restant qu’une seule personne, celle dont justement on raillait la rêverie et l’inaction, pour résister et s’opposer lucidement face à cette folie collective.
Comme dans la plupart des pièces de Ionesco, l'auteur utilise pour symboliser une dérive d'un mode de pensée, un dérèglement de la parole. Ce dérèglement apparait à plusieurs reprises dans la pièce, mais le passage le plus significatif est le discours du logicien au vieux monsieur. En effet ce passage est une série de faux syllogismes utilisés par le logicien pour « séduire » le vieux monsieur et le convaincre de la grandeur de la logique.

On peut rapidement remarquer que les personnages présents dans la pièce (à l'exception de Bérenger) sont enfermés dans un esprit de système. En effet le logicien ne pense et n'analyse la situation qu'en utilisant la logique, laquelle lui permettrait de tout comprendre. Il ne peut analyser que par une approche de logicien, tout comme monsieur Papillon ne le fait que par une vision de directeur. On remarque aussi que Jean analyse la situation en termes d'extrême droite (grandeur de la force, de la volonté) tandis que Botard aboutit à la même conclusion avec une approche plus voisine du gauchisme qui sera plus tard nommé soixante-huitard (expression sans restriction des désirs et besoins de l'individu). Ionesco suggère ainsi que l'esprit de système, quel qu'il soit, peut conduire de proche en proche à la justification de l'inacceptable - symbolisé dans la pièce par la transformation en rhinocéros.

Contrairement aux pièces classiques, dans lesquelles le registre utilisé apparaît dès la scène d'exposition, Rhinocéros est caractérisé par différents registres. Tout d'abord le registre fantastique. En effet, l'apparition d'un rhinocéros est celle d'un élément surréaliste dans un cadre réaliste. De plus, le registre comique, par le comique de gestuelle, de langage (la faillite du langage), répétition, mais aussi par l'impression de désordre qui caractérise la pièce, est présent. Enfin le registre tragique est annoncé dès la première scène par la perte progressive du langage, et par le décalage d'attitudes entre Bérenger et les autres personnages.


Le roi se meurt
1962
Jorge Lavelli (1977)
Georges Werler (2005)

Au lever du rideau, le Garde annonce solennellement la Cour, le roi Bérenger Ier entre dans la salle du trône et sort, il est suivi des deux reines, Marguerite et Marie, de Juliette et du Médecin. La situation est préoccupante : le froid s’est installé, le chauffage refuse de fonctionner, le soleil se rebelle et les murs du palais se lézardent. La reine Marie qui pleure devant cette dégradation se fait tancer par la reine Marguerite pour sa frivolité. Il est convenu que le roi doit être informé de cet état et que la fin de son règne est proche, mais la reine Marie refuse de croire à l’irréversibilité des choses. La reine Marguerite insiste : le sol est mou, il n’a pas d’armée dans le royaume, la population vieillit, le roi est malade. C’est assuré par le Médecin qui rapporte que les astres sont formels, c’est la fin.

Bérenger Ier entre dans la salle du trône et se plaint de sa santé, de l’état de l’Univers, du royaume, ce que le Médecin confirme en l’informant de sa mort prochaine. Le roi refuse d’admettre la réalité, même s’il convient que tout n'est pas pour le mieux, d’ailleurs il n’a pas encore décidé de mourir. Toute la cour, à l’exception de la reine Marie, s’emploie à lui décrire sa décrépitude et celle du monde. Dès lors, son comportement va être une suite de revirements face à l'inéluctable, pour finalement l’admettre. Tout au long de cette pièce, le roi contestera ce que le médecin lui dira alors qu'il devrait l'écouter. Il essayera à plusieurs reprise de se relever mais il n'y parvient pas. Il ne peut même plus donner d'ordre. A la fin de la pièce, les éléments du décor disparaîtront peu à peu jusqu'à ce que le roi disparaisse lui-même. On peut constater que tout le royaume meurt avec le roi lors de la dernière réplique.

Pièce de théâtre en 1 acte, créée à l'Alliance française le 15 décembre 1962 dans une mise en scène de Jacques Mauclair.

Le thème central de la pièce est annoncé dans le titre : Le Roi se meurt, et le roi c’est chacun d’entre nous. Ionesco nous donne à voir le comportement et les manières habituelles du comportement de l’individu confronté à sa propre fin. On distingue schématiquement trois attitudes successives face à une vérité choquante : - la dénégation, la révolte et la résignation. Dans un premier temps, Bérenger Ier refuse d’admettre qu’il est à l'agonie. - Puis il se révolte, non seulement contre le caractère inéluctable de sa fin, mais aussi contre lui-même qui n’a pas su réfléchir à sa propre condition. - Dernier stade, la résignation qui ne peut intervenir qu’après un cheminement intellectuel. Inclusivement, c’est aussi une réflexion sur l’écoulement du temps et la décrépitude, ainsi que sur la perception du réel.

On peut aussi voir trois sentiments successifs qui sont la surprise (ou étonnement marqué par la colère, l'énervement du souverain, son entêtement), l'impuissance qui amène logiquement le troisième : la peur (crainte du personnage désemparé).

En conclusion, la mort est scandaleuse parce qu'on n’a pas pris le temps d’y penser. Le déroulement de la mort du roi dans un laps de temps aussi court fait à la fois ressortir l'absurde et donne toute sa force face à cette vérité ignorée et pourtant toujours présente, celle de la fin, jamais préparée, toujours repoussée alors qu'inéluctable. Elle est aussi représentée comme un spectacle, d'où le deuxième titre que Ionesco avait initialement choisi : La Cérémonie.

Les personnages de la pièce sont des personnages-types de la tragédie. On y présente un roi (Bérenger 1er) et sa cour. Le Roi est un personnage noble portant le sceptre, symbole de son pouvoir. Il a un caractère puéril, il se conduit comme un enfant. Il a passé sa vie à s'amuser avec Marie, à faire la fête etc. Il n'a pas songé à mourir un jour. Il refuse d'ailleurs de voir la réalité en face lorsque Marguerite et le Médecin lui annoncent sa mort prochaine. Il prend ça pour une blague, une plaisanterie de mauvais goût puis comme une information qu'on lui répète depuis très longtemps. Après quoi, lorsqu'il se rend compte que son destin en peut en être autrement, il dévoile un caractère encore plus enfantin, capricieux et égoïste. Il désespère et refuse de mourir. Mais le temps passe et il commence à se résigner, doucement. Vers la fin, il oublie tout son entourage, se recentre sur lui-même et accepte son sort.

La Reine Marguerite est la première épouse du Roi Bérenger. Dans la pièce, elle symbolise la raison, le réalisme. Elle a un caractère froid mais lucide. C'est elle qui accompagne Bérenger jusqu'au bout, luttant contre ses caprices enfantins, sa volonté de vivre, et aussi contre les tentatives désespérées de Marie de garder le Roi auprès d'elle. Marguerite est accompagnée du Médecin, docteur, bourreau, astrologue, etc, de l'État. C'est l'argumentation de ce dernier qui aide Marguerite à faire en sorte que le roi se résigne. Le Médecin est un homme de sciences, il est du côté de la raison .

Marie est la seconde épouse, et favorite, du Roi. Son caractère s'oppose à celui de Marguerite. Elle est aussi puérile que le Roi et tente à chaque confrontation avec l'autre reine, de contrer ses arguments (on peut prendre en exemple la description du royaume : Marguerite dit que la population vieillit, que des gens ont migré, Marie riposte en disant qu'il n'y avait plus de place...etc).

Répondant aux ordres de Marie et Marguerite, nous trouvons le Garde et Juliette. Le premier est un personnage neutre, symbole de l'armée, donc de la puissance du royaume. Le fait qu'il ne puisse plus répondre aux ordres du Roi est significatif : le Roi n'a plus de puissance militaire, il n'a plus d'influence ! Le garde n'a pas vraiment de caractère. Il se contente d'annoncer le "bulletin de santé du Roi", et, par la même occasion, donner chaque étape de l' "agonie" du Roi. Juliette, pour finir, représente le peuple. Elle est la femme de ménage du palais en plus de l'infirmière, jardinière, et cuisinière. Elle raconte sa vie au Roi qui s'émerveille de son quotidien, sans vraiment l'écouter. Elle ne répond plus non plus à ses ordres, tout comme le garde.