2001, l'Odyssée de l'espace :
une des plus belles ellipses du cinéma
L'Homme de Rio :
Tout est possible

L'ellipse vient du mot grec signifiant "manque" et constitue la figure la plus importante du récit. La grande majorité des récits se servent en effet d’ellipses fonctionnelles pour ne pas exposer les actions qui n’apportent rien à la narration où à la caractérisation des personnages.Mais il existe aussi des ellipses créatrices et des ellipses expressives.

Le cinéma primitif des années 1890, celui de Laurie Dickson ou Louis Lumière ne dispose pas de cette possibilité. Les films ne sont alors composés que d'une vue. L'action dure le temps du passage dans la caméra d’une bobine de pellicule vierge (10 à 20 mètres, soit de trente secondes à une minute). Il n’est alors question d’aucune sorte d'ellipse, mais quelques exceptions existent. Ainsi, dans Barque en mer (1896), un opérateur de la Société Lumière filme une barque s’approchant de la côte. Le ressac retarde l’opération, et l’opérateur, comprenant que sa bobine de moins d’une minute ne va pas suffire pour impressionner la scène jusqu’à l’accostage de la barque, arrête de mouliner sa manivelle. Quand l’esquif est tout près, il continue sa prise de vues. Le négatif comporte deux plans, aux cadrages distincts, reliés par une "collure" (soudure à l'acétone). La collure de barque en mer introduit une ellipse fonctionnelle.

1-1 L'ellipse fonctionnelle : elle sert souvent à changer de lieu quand l'action n'y est plus intéressante. Elle s'accompagne alors aussi souvent d'une ellipse temporelle. Elle peut aussi servir à raccourcir une action simple et à "gagner du temps" en ne gardant de l'action que ce qui en permet la compréhension. Au cinéma ce temps gagné peut l'être même dans une séquence. Si on peut écrire "Le personnage monta un escalier" on ne montre souvent que le moment où il gravit les premières marches, et on raccorde avec le même personnage arrivant sur le palier de l'étage. Un raccord dans le mouvement est alors nécessaire.

L'ellipse peut être explicitée à l'aide d'artifices : le "carton" des premiers films, la surimpression d'un texte sur l'image, un fondu-enchainé ou de signes plus subtils (une horloge, une cigarette se consumant dans un cendrier, le passage du jour à la nuit...)

L'ellipse fonctionnelle est désormais le plus souvent implicite, comprise par le spcetateur après coup.  Les spectateurs contemporains s'habituent aux sautes dans le temps et dans l’espace. C’est plutôt la redondance des actions qui leur est insupportable.

1-2 L'ellipse créatrice permet de donner du rythme et de l'intérêt en ne gardant d'une action que des "temps forts" dont le rapprochement fait sens.

Le passage des Etats-Unis à l'Amérique du Sud des 3 héros du Butch Cassidy et le Kid, fait d'une succession d'images fixes rappelant les photographies sépia de l'époque, ou le montage "en accolade" des génériques de feuilletons policiers américains.

2001, l'Odyssée de l'espace : une des plus belles ellipses du cinéma, un saut de plusieurs centaines de milliers d'années alors qu'un os est lancé en l'air par un primate à l'aube de l'humanité» pour se transformer en satellite dans l'espace.

Effet comique : Amadeus : Salieri laisse entendre à la cantatrice qu'elle ne chantera certainement pas dans le prochain opéra de Mozart, qui se passe dans un bordel. La scène suivante la montre chantant L'Enlèvement au sérail.

L'Homme de Rio : on demande à Adrien Dufourquet (Belmondo) quelle couleur il préfère pour la voiture qu'on va lui fournir. Excédé, il répond « Rose, avec des étoiles vertes ! ». La scène suivante le montre roulant dans une telle voiture

1-3 L'ellipse expressive, à l'inverse de l'ellipse créatrice, ne garde que les moments secondaires en ne montrant pas les moments essentiels, afin de suggérer, de dramatiser.

Par un homme portant chapeau est sur le parapet d'un pont ; au plan suivant, on entend le bruit de la chute d'un corps tandis qu'un plan serré de la surface de l'eau permet de voir entrer dans le champ le chapeau flottant et filant, entraîné par le courant. La scène du viol dans Un tramway nommé Désir fut fortement remise en question par la censure. Tennessee Williams refusa de transiger et Kazan tourna deux plans célèbres encadrant l'ellipse : le miroir et la rue nettoyée à grandes eaux.

Une ellipse dans le fondu au noir entre ces deux plans

Ainsi, dans Vers sa destinée (John Ford, 1938) la mort d'Ann Rutledge, la fiancée du jeune Abraham Lincoln, est signifiée par une ellipse entre deux scènes, l'une de conversation entre les deux jeunes gens, l'autre de monologue de Lincoln devant une tombe. L'idée-force (la mort d'Ann, décisive pour la carrière ultérieure de Lincoln) est rendue de façon plus expressive que si elle avait été filmée explicitement.

Dans Certains l'aiment chaud, Jerry cède à la proposition de son ami de jouer sur une course de lévriers : ils n'ont que leur manteau à perdre dit-il. Le plan d'après les montre sans manteau dans le froid. Dans Haute Pègre, sept volets rapides pour un effet de comique à répétition.

Dans Citizen Kane dix années se sont engouffrées dans le champ contre-champs dans lequel Kane âgé répond "bonne année" à un Theacher jeune qui vient de lui souhaiter "joyeux Noël".

Ainsi du fréquentatif qui symbolise l'étiolement des relations entre Charles et sa femme incarnée dans la séquence des petits déjeuners. Les époux sont d'abord proches autour d'une petite table décorée de fleurs puis de plus en plus loin autour d'une table de plus en plus grande et de plus en plus sévère.

Bibliographie : Gérard Genette, figures III, chapitre Ordre.

 

Ellipses cinéma :
       
Rester vertical Alain Guiraudie France 2016
Amadeus Milos Forman U.S.A. 1984
2001 l'odyssée de l'espace Stanley Kubrick U.S.A. 1968
L'homme de Rio Philippe de Broca France 1964
Certains l'aiment chaud Billy Wilder U.S.A. 1959
Un tramway nommé Désir Elia Kazan U.S.A. 1951
Citizen Kane Orson Welles U.S.A. 1941
Vers sa destinée John Ford U.S.A. 1939
Haute Pègre Ernst Lubitsch U.S.A. 1932
Barque en mer Louis Lumière France 1896