Voir : Films et cinéastes roumains
4 Mois, 3 semaines, 2 jours
(Cristian Mungiu, 2007)
Mère et Fils
(Calin Peter Netzer, 2013)

La première projection cinématographique de Roumanie a eu lieu le 27 mai 1896, avec la présentation de films des frères Lumière, dans les locaux du journal français L'indépendance roumaine, à Bucarest. Le photographe français Paul Menu réalise en 1902 les premières actualités cinématographiques, filmées à Bucarest et à Galati avec un appareil Lumière. Il vend finalement son appareil à un docteur roumain : Gheorghe Marinescu qui sera ainsi le premier au monde à réaliser des films scientifiques.

Mais ce n’est qu’en 1911, que fut produit le premier film de fiction : Amour fatal. En 1912, une plus grosse production voit le jour : Indépendence Roumaine. Ce film reçoit le soutien matériel du gouvernement qui ne mène pas pour autant une politique en faveur du cinéma et n’est à l’origine d’aucun film à cette époque. Les films sont financés par des amateurs. Le studio français Pathé produit à cette période quelques films qui ne sont qu’en partie roumains. On y voit des acteurs roumains médiocres qui jouent devant des images provenant de films français. En réaction à ces films Leon Popescu crée en 1913 la société : Film de arta Leon Popescu qui parvient à sortir plusieurs films sur le marché et qui fusionne finalement avec une autre société : Cipeto. Pendant la Première Guerre mondiale la production se tourne vers des films documentaires ou d’actualité et malgré la défaite, le peu de matériel roumain est conservé à l’intérieur des frontières du pays. La fin de la guerre ne marque pas pour autant une augmentation de la production car Leon Popescu qui était l’une des rares personnes à produire des films, meurt en 1918.

La Roumanie compte alors 250 salles de cinéma, et cela est trop peu à cette époque pour qu’un film produit dans des "conditions normales" soit rentabilisé par sa sortie dans le pays. De plus, aucune politique en faveur de la production cinématographique n’est menée. La production s’organise donc parfois de manière coopérative, presque amateur puisque les équipes (techniciens comme acteurs) ne sont pas rémunérées. Jean Mihail réalisa plusieurs films de cette manière dans les années 1920. D’autres fois le film se fait grâce à l’argent d’un riche particulier comme ce fut le cas pour Lia (1927) de ce même Jean Mihail.

C’est avec l’arrivée du parlant que le cinéma roumain connaît ses premiers véritables succès auprès du public grâce à des comiques populaires tel que Constantin Tanase avec le film Le rêve de Tanase en 1932, ou le duo Stroe et Vasilescu, qui interprète la comédie musicale Bing-Bang (1935). Cependant, le son est un coût supplémentaire pour les productions et le nombre de films baisse chaque année. C’est pourtant en 1934 que, découvrant le pouvoir de propagande du « septième art », le gouvernement fait passer une loi instaurant un fonds de soutien au cinéma. Une taxe prélève alors 1 leu par ticket et 10 lei par mètre de film étranger importé dans le pays. Cette taxe va permettre un premier développement de l’industrie que la Seconde Guerre mondiale ralentira fortement.

Le cinéma roumain de l'après-guerre

La République populaire de Roumanie est proclamée le 30 décembre 1947. Le régime communiste donne rapidement une nouvelle tournure à ce que Lénine considérait comme le plus important des arts. Le 2 novembre 1948, le décret 303 régule toute la filière et instaure la nationalisation de l’industrie. Tout ce qui concerne le cinéma va être progressivement mis sous le contrôle d’une entité unique en relation directe avec l’État. L’aboutissement de cette politique de centralisation est atteint avec la création en 1971 de la Centrala România-Film qui contrôle directement : la production des films, les studios de Buftea, ceux de Sahia (production documentaire), la Cinémathèque, la distribution intérieur du pays, l’exportation des films roumains, ainsi que tout le réseau d’exploitation du pays.

En fait d’art, le cinéma devient, comme dans tous les pays communistes, l’un des principaux outils de propagande du régime. Les actualités, les documentaires et les fictions doivent éduquer le peuple et former l’homme nouveau. L’Institutul de arta cinematografica (ensuite nommée MATC), la seule école du pays, a pour mission de former techniquement comme idéologiquement les futurs employés du cinéma (acteurs, réalisateurs, chef opérateurs, etc.). Des commissaires culturels qui n’ont la plupart du temps aucun lien avec le cinéma ou même la culture sont chargé de contrôler chaque étape de la production. Pour sortir un film national dans la Roumanie de Ceaucscu, il faut ainsi passer plusieurs étapes de contrôle. Tout d’abord, le scénario du film doit être présenté à la maison du film où il est discuté et remanié. Il passe ensuite à la commission du conseil de la culture composée de vingt personnes issues aussi bien de la culture, que de l’armée, ou des finances. Celle-ci amène ses propres modifications et autorise le début du tournage en conservant cependant la possibilité de le suspendre à tout moment. Une fois le film terminé, celui-ci doit être validé par deux commissions successives, parfois trois. Enfin la section culturelle du comité central du parti peut refuser pour tout motif de signer l’autorisation de sortie. Le film Falaise de sable s’est ainsi vu retiré des salles après moins d’une semaine d’exploitation parce que Ceaucescu en personne estimait qu’il dénaturait la réalité du monde ouvrier.

Tout ces contrôles font que les auteurs roumains décident la plupart du temps d’adapter des livres qui ont déjà été validés par le régime. Un certain nombre de films historiques sont également commandés par les communistes. Le cinéma suit donc une forme de standardisation impliquée par la censure.

La Palme d'or du court-métrage accordé au film d’animation Scurta istorie (histoire courte) de Ion Popescu-Gopo convainc les communistes de créer un studio d’animation en 1964 (Animafilm) qui produit aussi bien pour la télévision et pour l’école que pour le cinéma. Mirel Ilesiu remporte la palme de 1969 avec son court Cîntecele Renasterii. Liviu Ciulei reçoit le Prix de la mise en scène à Cannes en 1965 pour La forêt des pendus. Quelques rares films échappent au conformisme imposé par la censure. La figure de cette période la plus connue à l’étranger est Lucian Pintilie. Sa deuxième œuvre, La reconstitution, présente à la quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1970 est censurée en Roumanie, comme ensuite Scènes de carnaval (1980). Le réalisateur est finalement interdit de travail et s’exile en France. Il est suivi par Radu Mihaileanu quia travaillé avec lui qui migre vers Israël, avant de s'installer en France. Elève à l'IDHEC, il travaille dans les années 80 comme monteur, puis assistant réalisateur et acquirrt la nationalité française. En 1993, Radu Mihaileanu tourne son premier long métrage, Trahir. Son deuxième opus, Train de vie, primé à Venise et Sundance lui permet d'acceder à la reconnaissance internationale.

Le cinéma roumain après la dictature de Ceaucescu

Le 25 décembre 1989, à la suite d'un procès expéditif de 55 minutes rendu par un tribunal auto-proclamé Nicolae Ceaucescu et Elena Petrescu, déclarés coupables de génocide sont condamnés à mort et aussitôt fusillés. En 1991, une nouvelle constitution établit la structure de l’État après l’effondrement de la dictature de Ceausescu. La transition vers une économie de marché va mettre à mal la filière cinématographique à tous les niveaux. On peut cependant parler de renouveau grâce à la fin du monopole de l’État dans l’exploitation et au succès des films roumains en festival.

Les entreprises de l’industrie cinématographique restent dans un premier temps le monopole de l’État. Rapidement, un cinéaste est mis à la tête du CNF (Centre National du Film, créé en 1990 et renommé plus tard CNC) et une dizaine de sociétés de production indépendantes apparaissent. Le CNF permet en effet la production et la distribution par des sociétés privées sous réserve d’un contrat avec une filiale de România-Film. Mais, malgré la nouvelle liberté d’expression qu’elle amène, la fin du règne de Ceausescu fait chuter drastiquement la production de films à cause de l’absence de financement. Dans les années 1990, la România-Film ne tourne pas plus de cinq films par an et les sociétés indépendantes pas plus. La production disparaît même presque au début des années 2000. L’évolution générale de l’économie de l’industrie et la possibilité de coproductions avec l’étranger va permettre de faire remonter peu à peu le nombre de films produit chaque année et la production actuelle oscille entre 10 et 20 films par an.

En 1994 trois projets de coproduction avec la France sont concrétisés. C’est le début d’une ère de coproduction avec les partenaires d’Europe de l’Ouest. Lucian Pintilie, qui a pu retourner en Roumanie depuis la chute du régime, ne tourne par exemple plus que des coproductions (Le Chêne en 1992 puis un film tous les deux ans jusqu’au dernier, Tertium non datur, en 2006). Les chiffres du CNC de ces dernières années montrent qu’entre le tiers et la moitié des films produits chaque année sont des coproductions.

C’est donc la difficulté de trouver des financements et non plus la censure qui empêche aujourd’hui les cinéastes roumains de faire plus de films. Le film qui a remporté la Palme d'or, (avec un financement 100 % roumain) a coûté moins d’un million d’euro.

Un accord de coproduction entre la France et la Roumanie a été signé à Cannes le 18 mai 2009. Il permet aux producteurs roumains d’accéder aux fonds du CNC français, tandis que le CNC roumain ouvre ses aides à ceux de l'Hexagone. Les effets de cet accord ont été visibles immédiatement. Cristi Puiu, le premier de la nouvelle génération de cinéastes roumains à avoir reçu un prix à Cannes (Prix un certain regard à Cannes en 2005 pour La Mort de Dante Lazarescu) a pu tourner son dernier film Aurora, grâce à l'appui du CNC français.

Au-delà du rôle notable de la France, c’est plus généralement l’Union européenne qui soutient à travers son programme Eurimage, le développement de coproductions. Comme un certain nombre d’autres pays de l’est tels que la République tchèque, la Pologne ou la Lituanie, la Roumanie accueille depuis les années 2000 un nombre de plus en plus important de tournages de productions étrangères. La Roumanie attire aussi les studios du monde entier, y compris Hollywood, grâce au faible coût de main d'œuvre. Une vingtaine de films étrangers y ont ainsi été tourné entre 1998 et 2005 parmi lesquels on peut noter Borat (Larry Charles, 2006) ou Joyeux Noël (en 2004). Certains parlent même de "Rollywood" pour qualifier l’importance que prennent les studios de Bucarest et de Buftea.

De nouveaux réalisateurs apprennent sur le tas, à l'image de Cristian Mungiu, assistant réalisateur de Radu Mihaileanu sur Train de vie et Radu Jude, assistant-réalisateur sur Amen de Costa-Gavras. Alors qu'ils auraient pu continuer leur carrière en Europe ou aux Etats-Unis, ces réalisateurs ont préféré rester sur leur terre natale pour évoquer leur jeunesse, cette période où il était interdit d'exprimer la moindre opinion. Résultat : l'apparition d'un cinéma "underground", au budget réduit et ayant un seul souci : l'authenticité. Il s'agit d'une vraie nouvelle vague roumaine avec des cinéastes nés à la même période (entre 1967 et 1977) qui ont pratiquement fait les mêmes études et ont travaillé sur de grosses productions européennes.


Le succès d'un certain nombre de films roumains dans les plus grands festivals internationaux vient couronner cette Nouvelle vague.

Tout commence en 2005 avec le prix Un Certain Regard décerné au film La mort de Dante Lazarescu de Cristi Puiu (né en 1967). L’année suivante, c’est Corneliu Porumboiu (né en 1974) qui reçoit la Caméra d’Or pour 12h08 à l'est de Bucarest. 2007 marque la consécration du cinéma roumain avec le prix Un Certain regard pour le film California Dreamin' de Cristian Nemescu (né en 1979) et la Palme d’Or décerné à Cristian Mungiu (né en 1968) pour 4 Mois, 3 semaines, 2 jours. Le film fait 300 000 spectateurs en France mais aussi 89 339 entrées en Roumanie alors qu'aucun film roumain n’avait dépassé les 30 000 spectateurs et ne le fera après (En revanche le vingtième film américain du classement 2009 a atteint 65 482 entrées). Les réalisateurs visent donc avant tout une reconnaissance en festival et un succès à l’international pour espérer rentabiliser leurs films. 2008 marque l’arrivée d’un nouveau réalisateur avec Boogie réalisé par Radu Muntean (né en 1971) sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs (lauréat du Prix CICAE). Au Festival de Cannes 2012, Au-delà des collines de Cristian Mungiu reçoit le prix du scénario et le prix d'interprétation féminine. En 2012 Radu Jude (né en 1977) sort Papa vient dimanche, son troisième film et Paul Negoescu (né en 1984) réalise son premier film Un mois en Thaïlande. En 2013, Calin Peter Netzer (né en 1974) reçoit l'Ours d'or au festival de Berlin pour Mère et Fils, son troisième film.

On peut trouver plusieurs points communs entre ces films : ils font preuve d’un certain minimalisme qui s’accorde avec la minceur des budgets, recours à la caméra à l’épaule ou plans fixes, peu d’ellipses, une musique traditionnelle très présente et aucune exacerbation des sentiments de la part des acteurs.

Leur style est direct et réaliste et s'accompagne d'une dimension spiritualiste qui rappelle la situation du néo-réalisme italien d'après guerre. Sans s'attaquer directement aux grands évènements politiques, les histoires sans véritables héros se passent durant la période communiste et en dénoncent les travers avec un humour souvent sarcastique, ou montre l'absurde, la dérision, la tragi-comédie caractérisant la transition démocratique. Les personnages décalés, désorientés et le plus souvent au bout du rouleau sont légion, tels le présentateur télé de 12h08 à l'est de Bucarest ou le maire du premier des Contes de l'âge d'or. Le réalisateur de La mort de Dante Lazarescu, Cristi Puiu raconte d'ailleurs qu'"en Roumanie, une certaine somnolence nous caractérise. Nous sommes des maîtres dans l'art du dialogue de sourds. Ca donne des situations amusantes qu'on retrouve par moments dans mon film." La nostalgie d’une période qui reste gravée dans la mémoire est aussi présente. Les quatre histoires qui composent Contes de l'âge d'or sont des légendes urbaines se passant en pleine période communiste. Boogie (2008) fait aussi appel aux souvenirs d'un individu comme l'explique le réalisateur Radu Muntean dans sa note d'intention: "Boogie est une réflexion sur le passé et sur la façon dont nous le percevons quand nous prenons un peu de distance. Nous avons souvent tendance à considérer notre passé comme idéal et, si par hasard, nous sommes amenés à le revivre, la déception est grande…"