né en 1963
6 films
   
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Tarantino s'est installé dans les collines de Hollywood au mitan des années 90, pendant les trois ans de pause entre Pulp Fiction et Jackie Brown. " Les autres tournaient des films, moi, je me suis construit une salle ", disait-il à l'époque pour s'excuser déjà d'une trop longue absence. Après Jackie Brown, six nouvelles années ont passé.

Son refuge, aujourd'hui, a le confort et la majesté d'une demeure de maître, dans les collines qui surplombent Hollywood. " Je m'y promène pour mesurer le chemin parcouru, dit-il. Pendant longtemps, j'étais au rebut, j'ai quitté l'école après le collège, je ne suis même pas allé au lycée, j'ai enchaîné les jobs minables... Et maintenant, je contemple tout ça, c'est mon imagination qui me l'a offert. Mon cerveau simplement... " Tout ça, la source de sa jubilation, n'est rien d'autre qu'une fastueuse extension du domaine de l'enfance, un écrin pour la passion dévorante de cinéphile-cinéphage qui sert de matrice à Kill Bill, son flambant hommage aux films de genre, le nouvel opus que son public n'en pouvait plus d'attendre.

" Tout ça " : une salle de cinéma de cinquante places aux portes de sa chambre, des montagnes de CD et de DVD, des écrans vidéo, des pièces pour entasser les bobines de films rares, les photos, les affiches, les costumes, les gadgets, les maquettes, les peluches, les monstres en plastique d'un musée très perso du cinéma bis... Et les trophées-hommages à sa propre gloire, un oscar quelque part, une palme d'or, les sculptures des personnages de Pulp Fiction, film qui a rendu Tarantino célèbre en 1994 (" je suis devenu un adjectif plus vite que je ne l'aurais pensé ", crânait-il alors) et qui a bouleversé le paysage du cinéma indépendant américain. 100 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis pour un budget de 8 millions, un record qui a lancé ses producteurs, Miramax, dans la cour des grands.

A raison de trois ou quatre longs métrages visionnés par soirée pendant de longues périodes, le cinéaste a étrenné sa salle. " J'avais besoin de me replonger dans ma propre histoire du cinéma, dit-il, de redevenir un amoureux des films. " Pour la première fois depuis le choc suscité par le style tendu, audacieux, hyper violent de Reservoir Dogs, son coup d'essai, en 1992, son nom s'est effacé des conversations. On n'en parlait plus. Ou alors des rumeurs : il tournait un film secret, vivait en reclus dans son château, rongé d'angoisse, l'inspiration l'avait fui, il n'en avait jamais eu... " On a dit tout et n'importe quoi. Que j'étais perdu, bloqué, que je passais mes journées à fumer de l'herbe, que j'avais l'angoisse de la page blanche. Foutaises. J'étais certes un peu tendu parce qu'il s'agissait d'accoucher de mon premier scénario original depuis Pulp Fiction [Jackie Brown était une adaptation d'Elmore Leonard], mais à la limite j'aurais bien aimé être en panne. J'ai écrit de quoi faire quatre films. Si j'avais un problème, c'était plutôt celui de ne pas savoir conclure... " Pour garder le contact avec le monde extérieur, Quentin Tarantino organisait des projections chez lui. Au débotté ou selon un rituel qui le met en joie : deux films au menu comme dans les cinémas de quartier, programme, pop-corn et affiche. La salle est à la hauteur du fétichisme : ambiance d'époque, cordons de velours et lampes de cuivre. En général, Tarantino fait un speech à ses invités pour expliquer ses choix, les éclairer sur ses insolites fixations du moment ­ films d'horreur des Philippines, aventures australiennes avec crocodiles... : " Il prend ça très au sérieux, rapporte Julie Dreyfus, une des actrices de Kill Bill. Il organise les projections après avoir vu les films plusieurs fois. Il veut faire partager son intérêt pour ce cinéma de genre, mais il est aussi extrêmement curieux de l'impact des films sur les spectateurs, de ce qui marche et ne marche pas. Il nous regarde regarder. "

Selon les moments, selon les interlocuteurs, Quentin Tarantino s'imagine des destinées divergentes. Sur les braises de cette cinéphilie obsessionnelle qui, comme celle de Scorsese, ne prend aucun genre de haut et trouve un os à ronger dans chaque bobine, il a toujours pensé devenir un cinéaste de feu, maître du collage et de la citation, LE réalisateur moderne qui passe à la turbine de son imagination un siècle de grammaire cinématographique. Il voit tout. Veut tout faire. Mieux que les autres. C'est son ambition. C'est à ça qu'il carbure. Il l'a souvent claironné, " je ne fais pas des films pour aujourd'hui, j'ai toujours pensé que j'étais programmé pour le succès, que je marquerais l'histoire ". Il lui arrive aussi de faire profil bas, de se voir finir pêcheur dans le Montana, cultivant à l'écart son trésor de cinéphile comme une forme de sagesse, dans une ville éloignée dont il tiendrait la salle de cinéma, où il serait l'unique programmateur-projectionniste et discuterait de kung-fu, de Hawks ou de De Palma avec une poignée de convertis.

Ces deux vies ne sont d'ailleurs pas incompatibles. Pendant ces années d'absence, on trouvait souvent Tarantino à Austin, au fin fond du Texas. Il débarquait avec ses bobines sous le bras et organisait avec l'aide de Richard Linklater, cinéaste ami, son propre festival, le QT Film Festival, un raout informel qui a fêté cet été sa cinquième édition. Films d'horreur " psychédéliques ", films de samouraïs, de vengeance ou de prison : Tarantino, impayable bateleur, les présente à la chaîne et passe la nuit dans la salle avec le public. Il parle maintenant d'aller organiser des séances aux quatre coins des Etats-Unis, puis en Europe, pour initier les foules à cette expérience limite de la cinéphilie qu'il compare volontiers à la drogue. " Comme l'ambiance d'un festival-marathon qui me plaisait particulièrement ­ cinquante-deux heures de rang ­, on allait au bout de notre excitation, on s'endormait pendant un film, on se réveillait pendant un autre... "

Le virus de la série Z l'a rattrapé pendant la longue gestation de Kill Bill, mais le réalisateur de Pulp Fiction, qui a baptisé sa société de production Band Apart en hommage au film de Godard, tient à préciser que sa culture ne s'arrête pas aux frontières du film de genre ­ " et d'ailleurs, tous les films sont des films de genre, toutes les histoires ont été contées, on les retrouve déclinées dans tous les styles ". Pour qu'on en soit tout à fait convaincu, il nous refait, en équilibre sur sa chaise, l'intégralité du boniment de loueur de vidéos avec lequel il a converti tout un quartier populaire de Los Angeles aux charmes rohmériens de Pauline à la plage ou des Nuits de la pleine lune.

Les compartiments les plus obscurs de la culture populaire (" obscurs pour qui ? ") sont quand même le premier foyer de son inspiration. A 5 ans, il était fan de films d'horreur et de burlesque, et il avait déjà eu la " révélation " du " film parfait " ­ Deux Nigauds contre Frankenstein, avec Abbott et Costello ­ qui tirait d'un même mouvement les ficelles de l'épouvante et de la comédie. " J'avais une affection particulière pour tous ces films que je découvrais à la télé et je voulais en savoir toujours plus. Je prenais ça très à coeur. Mon beau-père se lançait dans de longues tirades sur les acteurs, les cinéastes, et j'avais le sentiment qu'en apprenant toujours plus sur les films, en devenant expert en la matière, on atteignait l'âge adulte. Et d'ailleurs, c'est ainsi que j'y suis parvenu. "

Pendant des années, Tarantino a séché l'école, assumant son rang de cancre pour passer des heures devant le petit écran et dans les vieilles salles de quartier de Los Angeles où l'on projetait à la chaîne les films de kung-fu ou d'épouvante, les films d'action de la " blaxploitation " ou les westerns spaghettis. Kill Bill prend directement sa source dans le labyrinthe de références de cette éducation parallèle et laisse certains observateurs perplexes. Après une si longue attente, est-ce vraiment une bonne nouvelle de voir Tarantino présenter à 40 ans un nouveau film sur ses marottes d'adolescent ? A-t-il autre chose à offrir qu'une relecture stylisée de ses influences, aussi fourmillantes et décalées soient-elles ? " Son cinéma n'est épique qu'en terme de style, avance l'historien anglais David Thompson. Il a battu en retraite devant le grand sujet qu'il lui faudra aborder un jour ou l'autre s'il veut compter parmi les grandes voix du cinéma américain. "

" Je retrouve ma vitalité, mon énergie quand je vois ces films, je n'aime pas que le cinéma sensationnaliste [son film préféré en 2003 est la comédie romantique feutrée de Sofia Coppola, Lost in translation], mais c'est, pour moi, une expérience sensorielle sans équivalent, explique le cinéaste. Et puis en dix ans de carrière je ne m'étais jamais frotté au cinéma d'action, que je considère comme la forme la plus pure. " Avec l'excitation, Tarantino a retrouvé l'ambition. Le petit film " comman- do " à destination du noyau dur de ses fans est vite devenu une machine infernale. Casting international avec les icônes de la planète kung-fu (Sonny Chiba pour le Japon, Gordon Liu pour Hongkong, David Carradine pour les Etats-Unis) tournage sur plusieurs continents. Deux films au lieu d'un, vu la longueur du premier montage. Le cinéaste s'est mis à parler de son " opus majeur ". " Je voulais que le public soit aussi secoué que lors d'un concert de rock. J'avais envie de les faire décoller, de les coller au mur. "

Pour la très longue scène de combat qui clôt Kill Bill 1 (huit semaines de tournage), il pose les enjeux simplement : " Etais-je capable de produire la meilleure scène d'action jamais filmée ? Quelque chose de grandiose, d'inoubliable... l'équivalent de l'attaque des hélicoptères dans Apocalypse now. " Pense-t-il avoir réussi ? " Si je ne le croyais pas, je serais encore enfermé dans la salle de montage. Ou planqué chez moi. " Tout ça sans effets spéciaux numériques (ou presque). On le sent particulièrement fier de sa fidélité à cette conception puriste ­ et quasi rigoriste ­ du cinéma. Il a volontairement oublié d'effacer au montage quelques câbles qui servaient aux acrobaties. " C'est très romantique, dit Uma Thurman, qui a sué sang et eau sur le plateau. Il ne croit qu'à ce que la caméra peut enregistrer, il ne veut pas y retoucher ensuite, pour lui, c'est à l'intérieur de la caméra que le film vit, qu'il trouve sa dynamique, c'est magique, un peu comme le vinyle pour certains musiciens. "

Il arrive que Tarantino débarque aux conférences de presse californiennes au volant du Pussy Wagon, le van flamboyant que conduit Uma Thurman dans Kill Bill. Il a retrouvé sa morgue et ses éclats de " cinéaste rock star ", et ne renonce pas à son titre flambant de prince des cinéastes indépendants (" c'est moi qui ai bâti Miramax, je suis leur Mickey Mouse "). Il se décrit comme l'électron libre de Hollywood. Un provocateur, doublé d'un génie du marketing et d'un sage entrepreneur qui maîtrise le coût de ses films, " à la manière de Clint Eastwood ", pour qu'on lui laisse une marge de manoeuvre totale. Vu comme ça, Kill Bill semble déjà un succès. " Je n'ai plus rien à prouver désormais, je peux faire ce que je veux. "


Laurent Rigoulet : Télérama n° 2810 - 22 novembre 2003

FILMOGRAPHIE:

1992 Reservoir Dogs

Avec : Harvey Keitel, Tim Roth, Chris Penn, Steve Buscemi, Michael Madsen, Lawrence Tierney, Eddie Bunker

Dans un bar, huit hommes décontractés préparent le hold-up d'une bijouterie. Plus tard, quand l'un d'eux, White, conduit Orange, un comparse gravement blessé qu'il tente de soulager, dans l'entrepôt où devait être partagé le butin, on comprend que ça s'est très mal passé. Ils sont rejoints par Pink, autre rescapé. Des questions surgissent : qui a prévenu les flics, déclenché l'alarme ? Pourquoi Blonde tirait-il partout ? Qui a trahi ?

   
1994 Pulp fiction

Avec : John Travolta, Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Uma Thurman, Harvey Keitel, Tim Roth, Ving Rhames. 2h29.

Pumpkin et Honey Bunny, deux paumés ivres d’amour et de violence, s’apprêtent à dévaliser les clients d’un restaurant… Quelque temps auparavant, Vincent Vega et Jules Winfield, hommes de main de Marsellus Wallace, récupèrent, dans un bain de sang, une mallette au contenu mystérieux.

   
1997 Jackie Brown

Avec : Pam Grier, Samuel L. Jackson, Robert De Niro, Robert Forster, Bridget Fonda, Michael Keaton, Chris T.

Ordell Robbie est un trafiquant d'armes de Los Angele. Afin de rapatrier les sommes qui lui sont versées au Mexique, il utilise les services de Jackie Brown, une hôtesse de l'air jadis condamnée pour avoir transporté de la drogue et aujourd'hui employée par la plus minable compagnie d'aviation du pays.

   
2003 Kill Bill vol. 1

Uma Thurman (la Mariée), Lucy Liu (O-Ren Ishii), Vivica A. Fox (Vipère Cuivrée), Michael Madsen (Budd), Daryl Hannah (Elle Driver).

On l’appelle la Mariée. Au cours de la cérémonie de son mariage, un commando a fait irruption dans la chapelle et a tué tout le monde. Laissée pour morte, la Mariée perd l’enfant qu’elle portait et passe quatre années dans le coma. Quand elle s’en réveille, elle n’a qu’une idée en tête : se venger.

   
2003 Kill Bill vol. 2

Avec : Uma Thurman (la Mariée), David Carradine (Bill), Michael Madsen (Budd), Daryl Hannah (Elle Driver),

Après s'être débarrassée de ses anciennes collègues Vipère Cuivrée et O-Ren Ishii, la Mariée poursuit sa quête vengeresse. Il lui reste à régler le sort de Budd puis de Elle Driver avant d'atteindre le but ultime : tuer Bill.

   
2003 Boulevard de la mort

(Grindhouse: Death Proof). Avec : Kurt Russell (Stuntman Mike), Sydney Poitier (Jungle Julia), Vanessa Ferlito (Arlene). 1h50.

C'est à la tombée du jour que Jungle Julia, la DJ la plus sexy d'Austin, peut enfin se détendre avec ses meilleures copines, Shanna et Arlene. Ce trio infernal, qui vit la nuit, attire les regards dans tous les bars et dancings du Texas. Mais l'attention dont ces trois jeunes femmes sont l'objet n'est pas forcément innocente. C'est ainsi que Mike, cascadeur au visage balafré et inquiétant, est sur leurs traces, tapi dans sa voiture indestructible. Tandis que Julia et ses copines sirotent leurs bières, Mike fait vrombir le moteur de son bolide menacant...