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Un pianiste célèbre
et vieillissant, Stefan Brand, reçoit un soir une lettre adressée
par une inconnue, Lisa Berndle. Celle-ci lui révèle qu'elle
lui voua, dès son adolescence, un amour exclusif, sans qu'il s'en aperçût
jamais. Elle lui raconte comment, toute jeune encore, elle assista en cachette
à son emménagement dans l'appartement voisin de celui de ses
parents; comment elle rompit ses fiançailles qui s'annonçaient
brillantes, afin de ne pas s'éloigner de lui; comment elle dut travailler
pour assurer sa subsistance. Quelques rencontres furtives, à plusieurs
années d'intervalle, une brève idylle ébauchée
une nuit au Prater, une ultime étreinte un soir de fête, aussitôt
oubliées par l'inconstant, furent les seuls moments de bonheur qu'elle
goûta auprès de son volage amant.
Un enfant lui est né, qui ne connaîtra jamais son père puisqu'il vient d'être emporté par une épidémie de typhus. Lisa entretemps a épousé un riche diplomate, sans lui cacher que son cur était à un autre. À présent, elle-même contaminée par le typhus, ayant fui son foyer, lui écrit d'un hospice... Les dernières lignes sont de la main d'une sur infirmière : la jeune femme est morte avant d'avoir pu terminer sa lettre.
Stefan est effondré à cette lecture. Il comprend tout à coup le sens de la provocation en duel que lui a adressé la veille un diplomate viennois. Il s'y rendra comme à un dernier rendez-vous, non frivole celui-là.
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Deuxième
film américain d'Ophuls. Cette uvre dont chaque plan est "signé
prouverait, s'il en était besoin, les étonnantes facultés
d'adaptation d'Ophuls et l'incroyable aptitude du système hollywoodien
à accueillir d'où qu'il vienne le talent le plus personnel et
à lui donner les moyens de s'épanouir. Ophuls n'a jamais été
plus lui-même que dans cette Vienne admirablement reconstituée
en studio. Il y dessine un portrait de femme amoureuse -amoureuse sans espoir-
dont la délicatesse et la mélancolie glissent lentement et inexorablement
vers le sublime. La caméra ophulsienne se promène dans les couloirs
des maisons, remonte les escaliers, longe les quais des gares, passe d'un
personnage à l'autre avec autant de virtuosité que de naturel.
C'est le triomphe de ce baroque fluide qui capte et communique au public les
émotions les plus intimes des personnages à partir de leur évolutions
et de leurs déplacements dans l'espace. Dans leur jeu de cache-cache
à travers le temps, l'espace et les ombres de la mémoire, Lisa
et Stefan représentent le couple parfait de la gravité et de
la futilité : il existe entre eux uen attirance, une fascination mais
aussi une irrémédiable incompatibilité. La peinture de
Lisa est aussi peu conventionnelle que possible. Son intensité, sa
profondeur sont égales dans toutes les scènes mais celle de
sa première rencontre avec Stefan ("please talk about ourself",
lui demande-t-elle fascinée) est particulièrement inoubliable.
La peinture de Stefan n'a pas moins de finesse et de relief, l'image de la
frivolité étant peut-être encore plus difficile à
saisir que celle de la dévotion incarnée par Lisa. Stefan ressemble
par certains côtés à "l'homme fille" que décrit
Maupassant dans le texte qui porte ce titre. C'est aussi un dandy wildien
et décadent dont l'usure intérieure n'a pas encore abîmé
les traits
L'art d'Ophuls est ici à son comble, jouant aussi bien sur les dialogues et sur l'interprétation que sur l'utilisation du décor et du montage. Voir aussi le superbe fondu entre le plan de Lisa s'éloignant de dos hors de la gare (où elle vient de quitter Stefan) et celui de la religieuse s'avançant face à la caméra vers le lit d'où Lisa a accouché. Par une telle liaison enter deux séquences, à la fois simple, bouleversante et inattendue Ophuls révèle comme tout grand metteur en scène sa nature de démiurge, son aptitude à être, dans son récit le maître du temps aussi bien que des émotions du spectateur.
Jacques Lourcelles, Dictionnaire des films