Une femme mariée
1964

Le film commence par une suite de plans qui représentent le corps de Charlotte en fragments juxtaposés. Mariée avec Pierre, pilote de ligne, Charlotte a un amant, Robert, acteur qui lui demande de quitter son mari ("C'est drôle, les femmes ne vivent que pour les hommes et ne font rien pour eux".)

En compagnie de son petit garçon Nicolas, elle se rend à l'aéroport pour accueillir Pierre. Les époux s'embrassent furtivement. Pierre présente son compagnon de voyage, Roger Leenhardt, qui revient d'une séance du procès d'Auschwitz.

Leenhardt s'est rendu à l'invitation du couple. Confortablement installés dans le living-room, les trois personnages entament une discussion au cours de laquelle Pierre parle de la mémoire, Charlotte improvise sur le présent, tandis que Leenhardt définit l'intelligence et fait l'éloge du compromis.

Après une séance de piscine, Charlotte se rend chez son médecin, elle apprend qu'elle est enceinte de trois mois, sans bien savoir quel est le père. Elle rejoint Robert dans le cinéma du hall d'Orly, où se joue Nuit et brouillard. Robert doit partir pour quelques jours; le couple se réfugie dans une chambre d'hôtel. Une longue conversation s'engage sur le thème du théâtre et de l'amour.

La fin du film trouve Charlotte aussi indécise qu'au début.

Alors que Bande à part est présenté au festival de Cannes de mai 64, Godard promet au directeur du festival de Venise de lui réserver un film pour septembre, quatre mois plus tard. Il tient parole et réalise son premier film sociologique et son premier film traitant de la Shoah. De plus, la censure, qui propose rien moins que d'interdire le film lors de son exploitation en salle, fait de Godard le nouvel héros du cinéma français, le symbole de l'art de gauche contre le pouvoir gaulliste

L'amour et la shoah

La Columbia accepte de financer le film pour la même somme que pour Bande à part : 100 000 dollars. Godard réalise le premier des films qui s'inscriront dans la veine sociologue, radar de son temps, de tout ce qui traverse la société française au cœur de trente glorieuses.

Si le tourisme de masse est condamné (1er juillet, premiers départs en vacances, 200 000 policiers pour contrôler l'exode massif. 14h30, 1 723 morts et 132 blessés, bilan provisoire de la première journée de vacances, journée rouge), au sein de la société de consommation, Godard se concentre sur les bouleversements autour de la sexualité. C'est la première fois que l'on évoque la pilule dans un film alors que ce sera un enjeu politique fort lors de l'élection prudentielle de 65. Avec une attention d'entomologiste, de scientifique, Godard scrute les rapports d'une jeune femme avec son mari et son amant. Le film s'organise ainsi en trois parties, dans l'appartement de l'amant, dans celui du mari, et dans un hôtel à Orly, symbole de la modernité des années 60.

Si Charlotte est une jeune femme libérée, c'est aussi une parisienne écervelée qui ne comprend rien de la catastrophe historique de la shoah, omnubilée qu'elle est par le soin porté à effacer toute trace de son escapade amoureuse.

Roger Leenhardt, première des grandes apparition des grandes personnalités godardiennes qui gardent leur nom, joue un grand reporter qui revient d'Allemagne où il a assisté au procès d'Auschwitz où furent condamnés 23 gardes du camp. Ce procès a eut lieu le 23 décembre 1963, quelques mois après le procès Eichmann. La société française en plein consumérisme ne comprend pas. Comme partout comme en Pologne on peut y raconter cette blague, tristement universelle que rappelle ici Leenhardt : un dictateur propose de tuer tous les juifs et tous les coiffeurs. Charlotte revenant sur la chute, "Pourquoi les coiffeurs ?" pose à nouveau la question faisant preuve du même "antisémitisme naturel" que porte la société française. Elle passe à côté des grands enjeux politiques et éthiques du siècle.

De la pornographie à l'anti-gaullisme

Le film a connu un retentissement important au festival de Venise de septembre 64. Et c'est avec stupéfaction que l'on apprend que la commission de censure juge le film pornographique et émet un avis interdiction auprès du ministre de l'information, Alain Peyrefitte. Celui-ci sait qu'une part de l'électorat peut être choqué par le discours du film mais il ne veut pas être vu comme l'adversaire des artistes et sans doute de l'artiste majeur du cinéma français. Peyrefitte reçoit Godard en octobre 64 et lui demande de présenter un nouveau montage à la censure. Godard accepte mais ne change pas grand choses. Il change le titre, La femme mariée devient Une femme mariée. L'adultère est ainsi euphémisé : il devient un cas d'espèce au lieu d'une généralisation. Godard supprime seulement la scène des seins nus sur la plage tournée par Jacques Rozier.

Assez curieusement le film est encore aujourd'hui interdit au moins de seize ans alors qu'il ne contient aucun plan de sexe. Certes une bonne moitié du film est composé de fragments de corps qui se rapprochent mais jamais on ne voit de corps qui s'étreignent. Le film est empli de douceur (Macha Meryl, jeune actrice d'origine russe, model du photographe Richard Avedon possède un corps harmonieux et doux) dans ses dialogues et sa musique et est bien plus proche d'un blason poétique. La fragmentation du corps menace toutefois toujours de se transformer en pièce d'échange, en signe pour une société de consommation façonnée par la publicité des magazines.

Le film attire 80 000 spectateurs, soit un succès confortable pour son budget. Mais, bien plus important, la mobilisation de la presse qui fait de Godard une victime de la censure, le statufie aussi comme le nouvel héros qui se dresse contre le pouvoir gaulliste. Godard devient le héros de la gauche alors que ses positions politique étaient jusque là ambigües. Certes Le petit soldat est interdit par la censure mais son héros est un militant de l'extrême droite. Il était plutôt classé comme un hussard de jeune droite, provocant. Il bascule ici à gauche.

Le Monde, Le nouvel observateur, qui remplace France observateur en automne 64, Les cahiers dirigés par Rivette, Les lettres françaises dirigées par Aragon font de Godard l'emblème de l'opposition au gaullisme. Il devient aussi célèbre que Sartre. Le phénomène Godard est né.

 

critique du DVD
Editeur : Gaumont. Novembre 2010. Coffret 10DVD. 80 €.
Analyse DVD

Neuf films : Une femme mariée, Bande à part, Week-end, Tout va bien, Sauve qui peut (la vie), Je vous salue Marie, Soigne ta droite, JLG/JLG, For ever Mozart.

Suppléments : Letter to Jane, Scénario de sauve qui peut (La vie), Le livre de Marie, Scénario de Je vous salue Marie, La paresse, Le grand escroc, Anticipation, Lettre à Freddy Buache, Meetin' WA. "Conversation avec JLG" : Entretien exclusif avec Jean-Luc Godard.

 

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Avec : Bernard Noël (Robert), Macha Méril (Charlotte), Philippe Leroy (Pierre), Christophe Bourseiller (Nicolas), Roger Leenhardt (Lui-même). 1h38.

Genre : Drame social
Voir : photogrammes
dvd chez Why not productions cahier du cinéma