Frontière chinoise
1966

Une horde de barbares chinois sillone la frontière sino-mongole où, en 1935, une mission américaine dirigée par six femmes est installée. L'arrivée d'une autre femme, la doctoresse Cartwright, boulverse leur vie d'une étrange banalité. Cette intruse choque par son irrespect des règles, elle surprend par son efficacité lorsque sévit une épidémie de choléra et révèle les tempérements profonds de ceux qui la jugent.

Si le tension monte irrésistiblement, Ford ne nous prépare pas à la scène finale, la mort de Cartwright qui se suicide après avoir empoisonné le chef des barbares entré dans la mission. Le film se termine aussi brutalement qu'il avait commencé.

Sept femmes (Seven women) est le vrai titre du film. Sur l'image d'un fronton de pagode apparaît le chiffre sept, blanc démesuré. Il barre l'écran où s'inscrit women en lettres rouges. La couleur du sang et du feu recouvre la blancheur du signe. Aussitôt après, les autres noms, toujours en caractères rouges se succèdent sur une plaine immense bordée de rochers. Des hordes de cavaliers surgissent de nulle part ; partant au grand galop, zébrant l'écran large avant de disparaître dans un nuage de poussière. Le générique annonce ainsi l'enjeu apparent du film : que peuvent sept femmes sans armes devant la violence de cas chevauchées plus bestiales que fantastiques ?

Tout se joue en effet entre deux espaces symboliques : le monde extérieur, celui des champs de bataille et des conquérants et le monde du repli et de l'intériorité, temple refuge sacré. Deux espaces fortement sexués. Le premier où se déploient les hommes ; le second où se blottissent les femmes derrière un mur de planches qui ne protège aucunement. Le fil tout entier av se dérouler dans l'espace réduit de la mission. Dès la fin du générique, lorsque la caméra franchit le portique du domaine où nous introduit miss Andrews, responsable de la communauté c'est pour nous y enfermer.

Le film fut tourné à Hollywood dans un coin désaffecté des studios de la Metro avec les accessoires, les restes d'une superproduction ; Ainsi Ford achève sa carrière en témoignant par ce petit film qu'il n'y a plus de place pour lui dans le cinéma américain. Tunga Kahn est l'homme de nulle part, insaisissable méconnaissable il existe par la rumeur ; Moins il se montre plus il fait peur et il n'entre en scène qu'à la 55ème minute du film.

En filmant la petite communauté féminine si mal protégée par ses murs de bois, Ford aurait pu exalter les forces du bien contre celles du mal, la douceur des femmes contre la sauvagerie des hommes, la puissance du désir de paix contre l'horreur de la barbarie. Or, ce qui devait être le lieu de l'héroïsme et de la sainteté va se révéler le théâtre du mensonge et de la folie.

Miss Andrews vient de soigner un blessé, on l'admire. Elle répond que quand on est infirmière d'une mission, on doit savoir faire un peu de tout. Miss Andrews veut être tout. Pas une femme mais tous les rôles pourvu qu'elle les joue à la perfection. Ici elle a joué au médecin avec succès. Pourtant c'est un médecin qu'on attend un vrai et elle le sait. Charles Pether qui a rêvé toute sa vie d'être pasteur sans avoir pu faire ce choix, prêche devant un parterre de petits chinois hébétés. Il joue au pasteur, comme miss Andrews joue au médecin. Le regard cruel de miss Andrews sur le pasteur manqué devant sa classe nous interdit de juger celui-ci et nous le rendrait presque sympathique s'il ne venait dans l'instant d'après à se nier lui-même en tant qu'homme, mari et père. Miss Andrews expédie Charles en ville pour chercher le nouveau médecin. Dès que Charles est parti, elle pénètre sans frapper dans la chambre d'Emma, une adolescente, benjamine de la communauté. On reconnaît Sue Lyon, l'interprète trois ans plus tôt de la Lolita de Kubrick. Irrésistiblement attirée par la jeune fille, miss Andrews lui effleure les cheveux puis son épaule nue, et se retire.

Florrie met en scène sa grossesse dont le spectacle provoque évidemment les autres femmes qui ont fait veut de chasteté. La violence de Tunga Kahn est sans foi ni loi celle que Ford révèle dans la mission, se cache sous les alibis de la foi et de la loi, elle anéantit les personnes. La première tue ; la seconde détruit les liens entre les personnes, le tissu social et spirituel, les formes qui permettent de vivre ensemble. La première défie la loi, la seconde la pervertit. Telle est la violence sournoise des bien-pensants. Ford ne dénonce pas, il confronte deux violences, celle qui a les traits de la bête et celle qui emprunte les figures de l'ange. Miss Andrews, Florrie et les autres se croient au-dessus de Tunga Kahn ; au-dessus des lois, au-dessus de tout comme Tunga Kahn. Or ils sont tous égarés, coupés du réel, perdus dans le mensonge de leur bonne conscience ou de leur orgueil.

Cartwright ne cherche pas à imposer sa loi contre celle de miss Andrews mais montre que miss Andrews se sert de la religion pour "jouer au dictateur " comme elle le lui dira un peu plus tard. Médecin, juge, prêtre ou soldat, le juste pour Ford ne se veut pas un modèle, une parfaite illustration d'une loi avec laquelle il se confondrait. C'est un homme ou une femme qui a des faiblesses et qui els reconnaît. Mais peut être grâce à ses propres misères, grâce à ses imperfections, le juste mesure ce qui le sépare de la loi. Il aspire alors à grandir, à se dépasser pour rejoindre cette loi au-dessus de lui.

Source : Jean Collet : John Ford, la violence et la loi, 2004

 

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Voir : Photogrammes

(Seven women). Avec : Anne Bancroft (Dr D. R. Cartwright), Margaret Leighton (Agatha Andrews), Flora Robson (Miss Binns) 1h26.