1997
Genre : Policier
Les pleins pouvoirs

Perfectionniste et solitaire, Luther Whitney pratique en virtuose l'art du cambriolage. Alors qu'il est en train d'opérer dans la luxueuse villa de Walter Sullivan, un influent philanthrope de Washington, il est surpris par un couple éméché : la maîtresse des lieux, Christy Sullivan, et Alan Richmond, le président des États-Unis en personne ! Dissimulé dans la chambre-forte, masqué par un miroir sans tain, Luther, spectateur malgré lui, observe, pétrifié, la scène galante qui dégénère bientôt : Richmond devient violent et Christy ne se laisse pas faire, allant jusqu'à le blesser avec un coupe-papier. Les gardes du corps de Richmond, Burton et Cullin, font alors irruption et abattent la jeune femme. Gloria Russell, la secrétaire particulière du président, présente elle aussi, décide de tout maquiller en... crime de cambrioleur. Mais Luther récupère le butin et le coupe-papier portant les empreintes digitales de Richmond et maculé de son sang.

Fin limier chargé de l'enquête, Seth Frank doute fortement des apparences du crime. Il soupçonne vite Luther du vol, mais pas du meurtre : Luther n'a jamais tué, ce qui lui vaut l'estime du policier. Lors d'une conférence de presse, Richmond, qui doit son élection à Sullivan, l'assure hypocritement de sa compassion. Écœuré, Luther, qui projetait de quitter le pays, y renonce et décide de confondre les véritables assassins.

Or Luther a une fille, Kate, qu'il a négligée jusque-là, et qui est devenue procureur. En visitant avec Seth la maison de son père, Kate découvre qu'il a toujours veillé sur elle de loin. Burton propose à Seth la coopération des services secrets, ce qui lui permet de le mettre sur écoutes, et ainsi d'élaborer un traquenard lorsque Luther se rend à un rendez-vous avec Kate fixé par Seth. Alors que Cullin et McCarty, un tueur engagé par Sullivan, le mettent en joue, Luther échappe miraculeusement à l'attentat et disparaît.

Sur ordre du président, Cullin précipite Kate et sa voiture du haut d'une falaise. Il s'introduit ensuite dans l'hôpital où elle a été transportée; mais Luther le tue avant qu'il ait pu agir. Puis il révèle toute l'affaire à Sullivan et lui remet même le coupe-papier. Pris de scrupules, Burton se tire une balle dans la tête. Seth arrête Gloria. Et on apprend que le président s'est suicidé alors que son vieil ami Sullivan lui rendait une visite inopinée. Quant à Luther, il sait que désormais Seth veillera sur Kate...

Le film appartient à une tradition hollywoodienne, qui est celle des thrillers politico-policiers d'Alan Pakula ou de Sydney Pollack : un cambrioleur, Luther Whitney (Eastwood), est le témoin fortuit d'un meurtre dans lequel est impliqué le président des Etats-Unis (Gene Hackman) et devient la cible numéro un des services secrets.

Scène clé : Kate s'avance dans la maison de son père et découvre, au milieu des peintures de celui-ci, des photos prises au téléobjectif des principales étapes de sa vie auxquelles elle n'avait jamais soupçonné que son père ait pu participer.

Message essentiel : Sur le présent, que nous croyons vivre innocemment, veillent les Anges de l'Histoire qui exterminent les coupables et bénissent les innocents.

Dès la scène d'ouverture, Eastwood nous laisse supposer que son récit va se doubler d'une réflexion sur l'art : on voit Luther, dans les galeries du musée de Washington, une des plus belles collections du monde, copier les toiles de maîtres en se concentrant sur les détails (les yeux et les mains). "Vous êtes un manuel", lui dit alors une jeune femme en regardant ses dessins. Manière pour Eastwood de se rattacher à l'héritage d'une tradition de professionnelle, artisanale du cinéma américain, qui est celle directe, frontale de Hawks ou de Ford. Dans la scène finale de la chambre d'hôpital où il veille sur sa fille il reprendra son carton à dessin. Cette insistance sur le dessin livre probablement la clé du style, si hétérogène, des Pleins pouvoirs. Eastwood est ici autant intéressé par une idée du trait, propre au dessin que par celle de la peinture avec son utilisation de la lumière et de l'ombre. Le dessin autorise une liberté que la peinture empêche parfois.

Le trait, celui de la caricature, est employé ici pour croquer en deux ou trois plans le caractère des personnages secondaires : le président Richardson, Gloria, les deux agents du FBI. Pour le tableau des coulisses du pouvoir Eastwood utilise même un ton satirique très appuyé notamment dans la séquence du bal où Gloria, la conseillère du président réalise qu'elle a été dupée par Luther. Elle frappe par son atmosphère aussi malsaine qu'irréel, il en est de même de la dernière scène de l'assassinat du président. C'est peut-être la limite du film qui sacrifie ainsi beaucoup au souci, si ce n'est de vraisemblance au moins de vérité, que l'on retrouve plus nettement dans les scènes où domine l'inspiration picturale. Elles sont au moins trois où se retrouvent le soin accordé à la mise en place des différents plans et le rôle crucial de la lumière et de l'ombre :

Comme dans Impitoyable et Sur la route de Madison, Eastwood est une fois de plus un fantôme, un revenant. Luther, le justicier, est un anachronisme, un être décalé appartenant au passé, comme les tableaux de maître qu'il admire. Cette relation entre le passé et le présent fait naturellement écho au dialogue entre les vivants et les morts qui s'instaurait dans Sur la route de Madison à travers la correspondance et le journal intime que Meryl Streep laissait en héritage à ses deux enfants.

Dans Les pleins pouvoirs, le lien entre le passé et le présent, entre la vie et la mort, se fait de façon directe dans les rapports que Luther tisse de nouveau avec sa fille Kate. Les photos prises au téléobjectif des principales étapes de sa vie auxquelles elle n'avait jamais soupçonné que son père ait pu participer sont l'occasion de voir que ces liens n'ont jamais été rompus. Celui qu'elle croyait absent veillait toujours sur elle. Cette séquence bouleversante qui s'inscrit dans le droit fil des séquences de L'aventure de Madame Muir , où le fantôme de Rex Harisson veille sur Gene Thierney une fois que celle-ci a renoncé dans sa vie terrestre.... L'émotion bascule toutefois sur un mode nettement plus mineur lorsque Luther s'en prend plus prosaïquement au contenu du frigo de sa fille.

Le passé c'est aussi l'Amérique de Kennedy et de Martin Luther King. Kennedy est l'incarnation d'une sorte d'idéal démocratique qui s'oppose à la figure décadente et tyrannique du président incarné par Gene Hackman, ce qui n'est pas un hasard : l'acteur endossait dans Impitoyable le rôle d'un shérif autoritaire et raciste. Le syndrome Kennedy est au coeur de la longue séquence où on tente d'éliminer Luther, venu retrouvé sa fille dans un café du centre-ville. Il est attendu à son rendez-vous par deux tueurs à gages, et tout le quartier est cerné par les policiers. La configuration géographique de la scène rappelle celle de l'assassinat de Kennedy, reprenant la thèse désormais probable des deux tueurs.

Nicolas Saada, Les Cahiers du cinéma n°513 - mai 1997

(Absolute power). Avec : Clint Eastwood (Luther Whitney), Gene Hackman (Alan Richmond, le président des États-Unis), Ed Harris (Seth Frank), Laura Linney (Kate Whitney), Scott Glenn (Bill Burton), Dennis Haysbert (Tim Collin), Judy Davis (Gloria Russell), E.G. Marshall (Walter Sullivan), Melora Hardin (Christy Sullivan), Kenneth Welsh (Sandy Lord). 2h01.