1964

Gustav Kanning, un avocat réputé, rentre chez lui et annonce à sa femme qu'il va devenir ministre. Celle-ci, non seulement ne manifeste aucun enthousiasme, mais déclare qu'elle souhaite le quitter. Elle lui rappelle qu'au moment où ils se sont mariés, ils s'étaient promis une totale liberté de rompre. C'est ce qu'elle lui demande aujourd'hui. Ignorant tout de la situation, la mère de Gustav vient leur rendre une courte visite et rappelle à son fils que Gertrud lui est une épouse parfaite. Gertrud quitte son mari pour aller à l'opéra voir Fidelio.

En fait, elle se rend auprès de son amant un jeune et talentueux compositeur, Erland Jansson, qui ne croit guère à l'amour de Gertrud et ce d'autant plus qu'elle s'est jusqu'à présent refusé à lui. Dans le parc où ils se sont donnés rendez-vous, Il lui déclare aussi être attiré par une soirée chez Constance une demi-mondaine richement entretenue. Gertrud lui rappelle leur première rencontre. Gertrud lui annonce alors qu'elle a repris sa liberté auprès de son mari et qu'elle peut donc faire l'amour avec lui.

Erland l'emmène chez lui et Gertrud se donne à lui. En partant, elle lui demande de ne pas aller chez Constance.

Kanning, qui tient à sa femme, va la chercher à l'opéra et ne l'y trouve pas.

Le lendemain, une réception à la faculté est organisée par le recteur pour le retour de Lidman, "le poète de l'Amour", admiré par la jeunesse. Lorsque Gustav rend hommage à Lidman, Gertrud se sent mal.

Dans la pièce où elle s'est réfugiée, Axel un condisciple de ses années d'études vient la saluer. Son mari lui fait ensuite avouer son infidélité de la veille. Lidman vient lui raconter qu'il sait qu'elle est la maîtresse de Janssen. Celui-ci s'en est publiquement vanté lors de la soirée chez Constance où il s'est finalement rendu.

Le recteur ayant souhaité entendre Gertrud, celle-ci interprète un lied accompagné par Janssen au piano. C'en est trop, elle s'évanouit.

Le lendemain, elle revoit Erland. Elle feint d'ignorer qu'il a passé la soirée de l'avant veille chez Constance et lui demande de partir avec elle. Il refuse et souhaite qu'elle reste sa maîtresse sans quitter son mari. Elle refuse.

En rentrant chez elle, son mari lui propose de garder son amant et de rester sa femme car il va devenir ministre. Lidman essaie de convaincre Gertrud de partir avec lui. Elle refuse et lui rappelle qu'il avait jugé l'amour de la femme et le travail de l'homme incompatible.

Kanning, de retour de son appel téléphonique, leur annonce qu'il est nommé ministre. Lidman s'en va seul et désespéré.

Kanning veut obtenir de sa femme l'aveu qu'elle l'a aimé. Contrainte, elle lui avoue que son cœur était brisé après sa rupture avec Lidman, qu'elle a choisit le plaisir physique mais s'est raccrochée à lui. Kanning la chasse. Elle 'enfuie.

Des années plus tard, Axel vient rendre visite à Gertrud dans sa retraite en province. Elle refuse une dernière fois ses avances et lui réaffirme que dans la vie une seule chose importe : aimer. Aujourd'hui, qu'elle a passé l'âge de l'amour, elle ne souhaite plus qu'une douceur infinie et un bonheur paisible. Elle se dit ainsi résignée à finir ses jours dans le calme, soutenue par les deux mots qu'elle a préparés pour sa pierre tombale : "amor omnia" (L'amour est tout).

Avec une totale économie de moyen, un choix réduit de décors et de personnages, le film explore et met en scène de façon totalement inoubliable la dizaine de décisions que prend Gertrud pour décider de l'orientation de sa vie. Gertrud, après avoir sacrifié sa vie à un amour idéal, maintient la réalité, la positivité de cet idéal en dépit de ses échecs. La vérité demeure la vérité, qu'on l'ait atteinte ou non..

Il s'agit d'un chef d'œuvre de l'abstraction lyrique au sens où l'entend Gilles Deleuze, c'est à dire un film où la lumière décide de l'émotion que l'on ressent à voir un visage prendre une décision.

"La vie est un rêve, une longue suite de rêves". Telle est l'affirmation de Gertrud que vient renforcer la mise en scène de Dreyer. Faite de recadrages successifs sans champs contrechamps, elle est presque invisible avec un minimum de plans, presque tous raccordés dans le mouvement ou séparés par un fondu au noir.

Les lieux de l'action réduit à six (l'appartement familial, un parc, l'opéra, deux pièces à l'université, la retraite de Gertrud), les personnages à cinq (Gertrud et les quatre hommes qui l'aiment) favorisent la plongée dans l'intériorité des âmes.

Dans une atmosphère où l'éclairage par taches des lampes laisse souvent une partie du cadre dans le noir, les accessoires (la statuette en bois, la statue de marbre, les tableaux et le miroir de Lidman) prennent un relief particulier. Dans le silence des lieux, les sons prennent aussi une importance considérable. Ainsi de la cloche qui alerte Kanning lorsque Gertrud part de son domicile ou qui résonne de manière funèbre lorsqu'elle referme la porte au dernier plan.

Le miroir, offert autrefois par Lidman destiné à la chambre de Gertrud afin qu'elle puisse voir quelque chose de beau en se réveillant, est certainement l'accessoire le plus travaillé du film. Gertrud se plaint d'abord de le voir trôner dans le salon. Lidman l'éclairera pour proposer à Gertrud de partir avec lui. Elle apparaît alors dans le reflet. Elle annule ensuite l'éclairage quand elle se refuse à Lidman.

Un des effets de mise en scène les plus voyant consiste à surexposer les deux flash-back du film en les nimbant d'une lumière blanche. On notera aussi le franchissement de porte du premier flash-back où une partie de l'écran devient noir lorsque la caméra franchit le mur-décor du studio.

Embarqué sur le faux rythme d'un rêve, le film n'en est pas moins extrêmement violent, constamment dirigé par la volonté de Gertrud.

La première décision que prend Gertrud est de reprendre sa liberté auprès de son mari. La seconde prend la forme d'un flash-back inondé de blanc lorsque, dans le parc, Gertrud rappelle à Janssen la première fois qu'elle vint chez lui et décida de l'aimer. La troisième consiste à se donner à son amant tout en sachant qu'il la trahira. La quatrième consiste à renoncer à renouer avec l'homme qu'elle aima car ce qui été brisé ne peut se renouer. Cinquième décision : renoncer au compromis de son jeune amant rester sa maîtresse et la femme de son mari. Sixième décision : renoncer au compromis similaire souhaité par son mari. La septième décision est celle rappelée dans le second flash-back inondé de blanc où elle quitta un amant qui était las de son amour et qui ressentait le travail de l'homme comme incompatible avec l'amour de la femme. Huitième décision : quitter sur le champ la demeure conjugale lorsqu'elle en est sommée par son mari. Neuvième décision : renoncer à l'amour d'Axel. Dixième décision enfin : renoncer à l'amour lorsqu'on en a passé l'âge et se préparer à mourir.

L'amour de Gertrud rappelle l'Amour victorieux du Caravage : celui pour lequel, on est prêt à détruire les valeurs les plus hautes de l'humanisme. Pour le Caravage, la culture, l'art et la musique ; pour Gertrud la vie confortable et honorée qui l'attendait.

L'un et l'autre ne sauraient se satisfaire d'un amour platonique et, bien des fois, Gertrud insiste sur le plaisir physique. Le traitement de Dreyer est bien loin de celui du Caravage. Au désir brutal des draps défaits, il met en place un deshabillage mental en ombre chinoise pendant que l'amant attend tranquillement à côté de terminer l'exécution au piano de l'une de ses oeuvres.

Gertrud sait à quoi elle s'expose et le tableau sur lequel elle se retourne lui rappelle son rêve où elle se voyait déchirée par les chiens, sort que Diane faillit réserver à Callisto.


Gertrud ne dissimule pas. Si elle ne dit pas toute la vérité c'est pour ménager les hommes qui l'aiment. Lorsqu'ils la provoquent, elle est cruelle comme la vérité.

Si Gustave se plaint que la chambre de sa femme lui est fermée depuis un mois et dit l'aimer, elle réplique :

Aimer c'est vraiment un bien grand mot. Tu aimes tant de choses. Tu aimes le pouvoir. Tu aimes l'honneur. Tu aimes toi-même, tu aimes ton intelligence ainsi que tes livres et tes cigares. Je suis sure que tu m'as aimé de temps à autres (…) Tu penses à ton travail. C'est pire que de l'indifférence, c'est un manque de sensibilité. (…) Il est dans la nature de l'homme de travailler, de créer mais cela ne doit pas lui faire oublier sa femme. L'homme avec qui je veux vivre doit m'appartenir entièrement (…) La femme qui pourrait te rendre fou n'existe pas (...) Il y a eu quelque chose entre nous qui ressemblait à de l'amour.

Gertrud sait que son dernier amour sera un échec :

C'est un malheur pour moi de t'aimer comme tu es sans bien te comprendre.. Les hommes sont des Judas parce qu'ils veulent croire en ce monde ci. (..) De nouveau je suis seul au milieu de ces gens satisfaits (...) Je savais ce que je risquais mais j'avais si peu à perdre (..) Je voudrais croire en un Dieu pour lui demander de te protéger.

A Lidman :

Te souviens-tu de ta profession de foi (On ne se souvient pas de tout ce qu'on a dit, la voilà ta profession de foi) : je crois aux plaisirs de la chair et à la solitude irrémédiable de l'âme. Tu m'as dit ces mots au moment ou je croyais que notre bonheur était une réalité. Tu m'as arraché à ce rêve et tout fut fini entre nous. Je me noyais dans les plaisirs de la chair et le résultat fut mon mariage. Pour moi il ne reste que la solitude. Tu as fait de moi une femme : tout mon cœur et tout mon être t'appartenaient. L'amour ma purifié de ce qui était bas et laid et m'a fait découvrir ce qui est bon et beau. Tu étais las de mon amour quand je l'ai compris. L'amour de la femme et le travail de l'homme sont ennemis voilà ce que tu écrivais. J'éprouvais le dégoût et la honte d'être femme. J'ai vu comment l'homme qui devient célèbre comprend l'amour. Tu es devenu pareil et je ne t'aime pas. J'ai besoin d'un amour passionné, la célébrité m'indiffère. Il n'existe pas le bonheur en amour, l'amour c'est la souffrance, l'amour c'est le malheur mon cœur est mort Gabriel, complètement brisé.

Le poème lu à Axel :

Regarde-moi,
suis-je jolie ?
Non,
mais j'ai aimé.

Regarde-moi,
suis-je jeune ?
Non,
mais j'ai aimé.

Regarde-moi,
suis-je en vie ?
Non,
mais j'ai aimé.

Kanning avait aussi raison lorsqu'il déclarait : "Il y a des personnes qui passent leur temps à rêver alors que d'autres sont débordantes d'activités. Lentement et inévitablement la vie nous échappe de toute façon." Mais pourrat-il dire, comme Gertrud : "J'ai beaucoup souffert, je me suis trompée, mais j'ai aimé." ?

Jean-Luc Lacuve le 22/06/2006

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Genre : Drame sentimental
Film danois. Avec : Nina Pens Rode (Gertrud Kanning), Bendt Rothe (Gustav Kanning), Ebbe Rode (Gabriel Lidman), Baard Owe (Erland Jansson), Axel Strobye (Axel Nygen). 1h59.
Gertrud
Voir : Photogrammes