Obsession

1976

Voir : Photogrammes
Genre : Film noir
Thème : Psychanalyse

Avec : Cliff Robertson (Michael Courtland), Geneviève Bujold (Elizabeth Courtland / Sandra Portinari), John Lithgow (Robert Lasalle), Sylvia Kuumba Williams (la domestique), Wanda Blackman (Amy Courtland), J. Patrick McNamara(kidnapeur), Stanley J. Reyes (Inspecteur Brie), Nick Kreiger (Farber), Stocker Fontelieu (Dr. Ellman), Don Hood (Ferguson), Andrea Esterhazy (D'Annunzio). 1h38.

dvd

Nouvelles-Orléans, 1959. Le richissime promoteur immobilier Michael Courtland fête avec son épouse Elizabeth dix ans d'un bonheur sans mélange. Mais, sitôt la soirée terminée, sa vie bascule dans un cauchemar : Elizabeth et sa fille, Amy, sont kidnappées. L'opération menée par la police pour les récupérer tourne au carnage : en fuyant en voiture, elles périssent dans un accident avec un camion citerne. Seize ans plus tard, lors d'un voyage d'affaires à Florence avec son associé Lasalle, Courtland retourne dans l'église San Miniato al Monte où il avait rencontré son épouse et rencontre son sosie en la personne de Sandra, une jeune étudiante en histoire de l'art.

Il la ramène à la Nouvelle-Orléans pour l'épouser. Sandra s'identifie avec Elisabeth jusqu'à demander une nouvelle demande de rançon après sa disparition. Elle est en fait la fille de Michael, Amy, manipulée par son Robert Lasalle, l'assosié de son père qui 16 ans plus tôt avait déjà manigancé l'enlèvement d'Elizabeth avec l'accord de celle-ci.

Toute la mise en scène de l'enlèvement était destinée à la petite Amy qui n'était pas partie dans la voiture mais était restée avec un kidnapeur dans la maison. Après l'accident tragique, celui-ci avait éloigné la fillette l'élevant dans la haine de son père. Quinze ans plus tard, Il l'avait convaincu de se venger de celui-ci mais échoue finalement car Amy comprend le traumatisme de son enfance et veut retrouver l'amour de son père.

En 1974, le cinéaste éprouve un choc en voyant une copie restaurée de Vertigo. En sortant de la projection, il ébauche en compagnie de Paul Schrader le scénario initialement intitulé Déjà vu. De Palma change ce premier titre car il craint que le public n'en comprenne pas le sens et se demande s'il ne s'agit pas d'un film français.

Comme le film d'Hitchcock, Obsession relate la quête d'un homme qui, après avoir perdu la femme aimée, croit la retrouver des années plus tard et tente de renouer avec elle le fil de leur histoire. Il ne s'agit que d'une illusion créée par une troisième personne.

De Palma comprend si bien Vertigo qu'il parvient à intensifier le scénario en modernisant l'obsession maladive des personnages, à intensifier la portée réflexive que le film porte sur le cinéma et à intensifier les mouvements d'appareils du film d'Hitchcock. Cette triple réussite en fait l'un des sommets de son art.

De la nécrophilie à l'inceste

Dans Vertigo, Scottie assumait pleinement de remodeler Judy à l'image de Madeleine afin de coucher une nouvelle fois avec celle qui était morte. De Palma affirme avoir déplacé le point de vue du film du personnage masculin vers celui de Amy. Même si cela n'est pas très convaincant, il est évident que le traumatisme se trouve cette fois du côté de l'enfant qui accepte une relation incestueuse pour se venger de son père.

Le film est produit de manière indépendante pour 1,4 millions d'euros ce qui signifie la nécessité de trouver ensuite un distributeur. Ceux-ci refusent que l'inceste soit explicite. De Palma tourne donc le mariage et la nuit de noce comme un rêve fait par Michael. Une phrase du dialogue entre Amy et Lassale dans l'aéroport met les points sur les i de la morale en faisant dire à ce dernier "Ce qu'il y a de bien, c'est que tu n'as pas eu besoin de coucher avec lui". Ceci est evidemment faux et l'équilibre mental d'Amy est ébranlé par l'amour qu'elle éprouve pour son père, d'où sa tentative de suicide.

L'intense pouvoir de Vertigo

C'est dans une veille maison espagnole que Madeleine est censée être obsédée par son aïeule Carlotta Valdès. Chez De Palma, c'est l'église de San Miniato al Monte qui joue ce rôle. Elle est montrée dès le générique, puis, sous forme du mausolée dans le Pontchartrain Memorial Park sans que l'on en comprenne là non plus le sens. C'est lors du voyage à Florence que Lasalle explique que c'est là que Michael a rencontré Elizabeth. Lors de cette troisième occurrence, Michael rencontre Sandra. Il y revient une quatrième fois avec Lasalle puis une cinquième fois pour discuter du tableau de Daddi et obtenir un rendez-vous et une sixième fois en se promenant et prenant des photos avec Sandra.

Vertigo : maison de Carlotta Valdes

Parce qu'un film pornographique avait été tourné dans une église de Florence, De Palma n'a pu obtenir le droit de filmer l'intérieur de San Miniato al Monte. De Palma avait vu l'église de la Collegiata étant jeune et c'est cette église de San Gimignano qu'il filme les plans d'intérieur, s'attardant d'abord longuement sur les scènes de la vie du Christ de Lippo Memmi. Le tableau que restaure Sandra se trouve dans une troisième église, celle d'Orsanmichele à Florence. La Vierge à l'enfant avec des anges de Bernardo Daddi a été peinte sur deux images miraculeuses. Entre la fin du moyen-âge et la Renaissance, on considérait la reconstitution ou le remplacement d'une ancienne peinture comme un acte accompli en hommage de celle-ci. On croyait que la nouvelle peinture héritait de la puissance de l'original et gagnait ainsi un surcroit d'intensité. Ce fut le cas avec cette monumentale Vierge à l'Enfant de Bernardo Daddi qui a été parmi les œuvres les plus vénérés de la ville de Florence.

Trois églises pour une métaphore picturale
Michael monte les escaliers vers San Miniato al Monte à Florence. Une fois la porte franchie, il se retrouve...
 
dans la collégiale de San Gimignano où il admire Les scènes du nouveau testament de Lippo Memmi
 
puis aperçoit Sandra qui est dans une chapelle de l'église Orsanmichele de Florence où elle restaure La vierge à l'enfant (1347) qui recouvre deux anciennes images pieuses.

De Palma modifie le contexte historique pour proposer une thématique différente qui sert son propos. Sandra explique : "Il y a quelques années bien après les inondations, l'humidité s'est infiltrée dans le retable qui a commencé à s'écailler, révélant un tableau plus ancien. Alors les historiens d'art ont dû prendre une décision. Fallait-il détruire l'œuvre de Daddi pour mettre à nu une ébauche rudimentaire ou conserver le tableau sans chercher à savoir ce qui se cache dessous ?" En d'autres termes, ceux à appliquer au film, la question devient : faut-il chercher à retrouver l'ancienne Elizabeth ou admirer le jeune Sandra et jouir de sa beauté ?

Beaucoup de commentateurs ont vu aussi une réflexion de De Palma sur son travail vis à vis d'Hitchcock : faut-il absolument chercher à voir Vertigo ou faut-il jouir de la beauté d'Obsession ? Cette explication rendrait De Palma bien présomptueux et peu respectueux de l'œuvre qu'il admire. Mieux vaut sans doute revenir au contexte historique du tableau : Obsession tire une partie de sa force de l'œuvre cachée en dessous de lui.

Le motif de l'apparence recouvrant des choses cachées se trouve déjà mais de façon dégradée avec les prostituées d'un soir des hommes d'affaires qui leur font oublier leur femme méritante dont ils ne gardent que la photo dans leur portefeuille. Il n'est pas jusqu'aux conditions de tournage qui transforment les apparences. C'est à Pasadena que sont filmées les scènes à l'étage de la maison de La nouvelle Orléans. L'accident est filmé sur le Pont de Terminal Island et l'aéroport est celui de Los Angeles.

Echos plus discrets de Vertigo, la filature avec le Ponte Vecchio, la montée des escaliers vers la chambre. L'apparition de la femme aimée ouvrant la porte de la chambre pour venir faire l'amour et sa reprise seize ans plus tard avec Amy. Le chef opérateur prétend utiliser l'image diffuse pour ne pas rendre trop sensible le passage entre les deux époques qui se trouvent ainsi uniformisées. Cette image diffuse fait baigner tout le film dans l'univers mental alors qu'Hitchcock n'utilisait un filtre que lors de la séquence du rêve dans le cimetière.

La filiation avec Hitchcock est renforcée par le recours à la musique qui, comme celle de Soeurs de sang est signée Bernard Herrmann. C'est son avant-dernière composition, couronnée par un Oscar, avant Taxi Driver et sa disparition fin 1975.

Voir avec les yeux d'Hitchcock et les siens propres

Au-delà de ces rapprochements thématiques, c'est la volonté de De palma de dépasser son maître qui frappe. La figure majeure de Vertigo est la spirale, celle du chignon de Madeleine, des cercles concentriques du tronc du sycomore, du travelling circulaire pour le baiser avant la montée au clocher.

De Palma fait, dès lors, du travelling circulaire la figure majeure du film. C'est le panoramique du Pontchartrain mémorial Park où, une fois le travelling circulaire accompli, seize ans se sont passés. Il s'agit en fait de deux travellings circulaires raccordés sur le monument pour passer d'un paysage à l'autre. C'est Sandra-Amy découvrant la chambre laissée intacte de sa mère. Ce sont enfin les cinq tours et demi autour d'Amy et son père dans l'aéroport qui constituent le plan final.

Les trois grands travellings circulaires du film
Une fois le travelling circulaire accompli, seize ans se sont passés
 
un tour et demi à l'intérieur de la chambre : voir contexte
 
cinq tours et demi autour d'Amy et son père pour le plan final : voir contexte

Dans Vertigo, la surimpression joue un role majeur pour figurer les obsessions de Scottie et Madeleine. Ici c'est le fondu-enchainé (plus actif, plus salvateur, figure majeure de La mort aux trousses) qui est utilisé : celui qui suit le plan du passage du temps au Pontchartrain Park avec la reprise de l'arbre pour grimper jusqu'aux bureaux de Michael et Lasalle.

Dans le fondu-enchainé, un arbre prend la place d'un autre

Mais surtout le plan de dos en plongée pour aboutir à la photo d'Elizabeth tenue à la main par Michael qui décide de retrouver Elizabeth-Sandra à San Miniato el Monte.

Obsession ne se fait ainsi pas faute de s'inspirer aussi des splendeurs d'autres films d'Hitchcock. L'identification de Sandra à Elisabeth renvoie à celle de Rebecca pour la première femme du Comte et l'on retrouve la présence marquée du tableau (peint par Barton de Palma, le frère de Brian, peintre et enseignant) intimidant en contre-plongée ainsi que de la servante inquiétante. La clé fait penser aux Enchainés. On trouvera également cités de façon plus anecdotique L'ombre d'un doute (Oncle Bob), Le crime était presque parfait (meurtre en légitime défense avec une paire de ciseaux) et Psychose (le cri de Sandra enfant lorsque le couteau en gros plan s'approche pour défaire les liens de sa mère, la chaise roulante de Sandra).

Plus net est le rapprochement qui pourrait se faire avec Marnie. Les deux scènes dans l'aéroport évoquent la scène finale de Marnie dans la maison de sa mère près du port où elle se souvient du traumatisme de son enfance. Sandra est rapetissée sur un fond rouge par un plan en plongé et se retrouve, petite fille, en criant mamy-mamy comme Marnie. Puis lorsque Mike vient dans l'intention de la tuer, les flashs bleus des lumières de l'aéroport renvoient aux flashes rouges de Marnie. Samuel Blumenfeld soutient que si De Palma se prétend du côté de Geneviève Bujold, de l'enfant vengeur de la mère, c'est lié à une origine biographique : sa mère lui a demandé d'espionner son père pour accumuler des preuves lui permettant de gagner son divorce.

Ainsi, sous Vertigo pourrait aussi se cacher une référence plus secrète à Marnie, façon d'amplifier encore la force de ce film où presque tous les plans contiennent une idée de mise en scène.

Jean-Luc Lacuve le 03/07/2012

Test du DVD

Editeur : Wild side Video, juillet 2012. Nouveau master restauré, version originale, sous-titres français. 20€

Suppléments : Obsession revisité (35'). Entretien avec Samuel Blumenfeld (26'). 2 court-métrages du réalisateur : Woton's wake (1962) et The responsive eye (1966). Bande annonce