Le Dahlia noir
2006

Los Angeles, 1946. Bucky se prépare avant un match de boxe. Il se souvient. Quelque temps plus tôt, une bataille rangée où marins et zazous s'affrontent sous l'œil goguenard de la police. Lee, pour tirer un parti médiatique de cette affaire, arrête Dos Santos, un petit gangster, avec l'aide de Bucky qu'il avait déjà repéré comme boxeur.

L'intention de Lee est de faire organiser par ses supérieurs un match de boxe qui suscitera un engouement pour la police capable de lever des fonds pour améliorer le financement de celle-ci. Fonds qui seront encore plus sûrement levés en truquant le match. La police, Bucky et Lee misent donc sur Lee et celui-ci remporte le match. Bucky perd ses dents mais peut payer ses dettes, faire soigner son père débile et entrer comme inspecteur dans la prestigieuse section des "mandats" sous l'ovation de ses collègues. (voir : suite de l'histoire / comparaison roman).

Brian de Palma a repoussé à l'arrière plan l'enquête sur le Dahlia noir et la description ses mondes dépravés chers à James Ellroy pour privilégier la tragique marche vers la lumière que l'on trouve plus volontiers dans l'ensemble de ses films et dans L'homme qui rit, le roman de Hugo. Bucky comme Gwynplaine, le héros de Hugo, se trouve, lorsqu'il est transplanté dans un monde qui n'est pas le sien, confronté à des antithèses (beauté/difformité, pureté/perversion, pauvreté/richesse, bonheur/malheur) dont il sent si bien la réversibilité qu'il hésite à faire un choix.

L'homme qui rit est abondamment cité : le film de Paul Leni (1928) où Kay saisit la main des deux hommes qu'elle aime, la peinture moderne chez les Linscott et sa caricature dans la cabane de Georgie ainsi que les déformations des visages de Ramona Linscott et de Elizabeth Short. Mieux même, le choix central que doit effectuer Bucky entre Kay et Madeleine est celui que Gwynplaine, le personnage du roman, doit aussi faire entre la perverse duchesse et la pure et aveugle Déa…sauf qu'ici Kay est loin d'être pure et Madeleine peut-être pas aussi dépravée qu'on pourrait le croire !

Réinterprété de façon expressionniste, la figure grimaçante de l'homme qui rit devient, comme le Joker du Batman de Tim Burton, la métaphore de l'homme tragique, non réconcilié, entre les larmes et le rire. Cette figure domine Le dahlia noir bien plus que le meurtre de Betty Short repoussé à l'arrière plan. Ce meurtre est en effet introduit par un mouvement de grue qui part de la façade de l'immeuble devant lequel Lee et Bucky planquent en voiture pour s'élever par dessus le toit où croassent deux corbeaux pour cadrer le champ vide où une femme poussant un landau découvre le corps. Avant qu'elle n'ait rameuté tout le monde, elle échoue à stopper une voiture qui nous ramène devant l'immeuble pour assister à ce que l'on ne sait pas encore être la supercherie montée par Lee pour abattre Ficht. Ce n'est qu'après la fusillade devant la façade que l'on revient au corps du dahlia noir derrière l'immeuble. De Palma ne saurait sans doute dire mieux qu'au premier plan de son film se situe la tromperie dont est victime Bucky et que le meurtre du dahlia noir n'en est que l'arrière plan.

 

Une mise en scène qui oblige à l'interprétation

Brian de Palma se livre ainsi de nouveau à un film où ce qui compte est la réinterprétation mentale et morale du monde qui s'effectue sous la forme d'une épreuve psychanalytique. Comme chez Hitchcock, toute la virtuosité de la mise en scène (et elle est ici importante) est moins mise au service de l'action que d'une interprétation si ce n'est morale du moins mentale par le personnage central.

La monté des escaliers au ralenti de Bucky alors que Lee est victime de deux assassins successifs dont l'un, mystérieux, reste dans le noir puis la longue chute en contre-plongée verticale des deux corps renvoie à l'indécision dont fera preuve Bucky presque jusqu'à la fin. Il est victime non du vertige comme dans Vertigo mais d'une difficulté à choisir son camp dès que des intérêts antinomiques se font jour. Le désir de Kay, comme il se l'avoue plus tard, a peut-être retardé sa vitesse d'exécution. Le choix était plus souterrain que celui que, bonne âme et bon flic, il s'était consciemment fixé de la défense des gentilles mamies et des jeunes noires en traquant Nash.


Même indécision morale avec un flou insistant sur la fenêtre précédant la venue de Kay chez Madeleine. La profondeur de champ saisit ensuite la blonde innocence en premier plan de Kay alors que la brune est renvoyée en arrière plan avec Bucky hésitant entre les deux.

Plus encore que la résolution de l'énigme du meurtre de Betty c'est celui de Lee qui provoque le choix final de Bucky. Il lui faut relire la scène de la planque où il a d'abord cru être sauvé par Lee puis l'utilisation de la boite d'allumettes qui révèle le chantage auquel se livrait Lee et son assassinat par Madeleine. Ces deux flash-back magistraux comptent sans doute déjà parmi les plus importants du cinéma. On admirera plus généralement la prouesse narrative de De Palma enchaînant sans répit un nouveau mystère, un tiroir secret ou un nouvel indice dans chaque séquence.



La succession des antithèses jusqu'au choix mental…plus que moral.

La succession des révélations auxquelles est confronté Bucky sont comme autant de coups qui finissent par le sortir de la crise morale dont il est victime en étant transplanté dans un monde qui n'est pas le sien.

Bucky suit ainsi une véritable cure psychanalytique où la pulsion sexuelle, cache un temps l'ampleur du traumatisme. Les deux étreintes avec Kay puis Madeleine suivent un effondrement moral. D'abord lorsqu'il s'interroge pour savoir s'il n'aurait pas laissé mourir Lee pour profiter de Kay puis lorsque celle-ci lui révèle, fort peu spontanément, l'origine malhonnête de la fortune de Lee. Ces séquences d'amour physique sont immédiatement suivies d'une crise de rage qui relance Bucky sur la piste d'une vérité moins tranchée et structurante qu'il l'espérait.

C'est d'abord l'opposition entre Monsieur Feu et Monsieur Glace auquel il doit cesser de s'identifier complaisamment après la mort de Lee.

C'est ensuite celle entre la pauvreté et la richesse mais surtout rêve et réalité dépravée qui s'incarne dans sa relation avec les Linscott. Ceux ci ont construit Hollywood avec le bois pourri des studios de Max Sennett. La célèbrissime inscription Hollywoodland sur la colline de Los Angeles avec juste en dessous les constructions pourries où a eu lieu le drame figurent la shizophrénie à laquelle est confrontée tout ceux qui fréquentent Hollywood.

Sans doute ici Bucky se montre plus solide que le dalhia noir. Betty Short, dans les mémorables séquences en noir et blanc, se laisse vampiriser par les demandes du producteur. Ne choisssant aucun rôle, se laissant pitoyablement aller à tous les rôles éxigés par la voix sadique de Brian de Palma, interprétant une tristesse qui remonte bien au-delà de la vérité des rôles qu'on lui demande,elle ne pouvait que finir tragiquement.

La proximité de Betty et Bucky est figurée par la fascination de ce dernier pour la jeune fille lors des projections des bouts d'essai mais on note aussi un retour involotaire et violent de celle-ci dans sa pensée Lorsque Madeleine et Bucky sont sur l'oreiller, côte à côte, dans une chambre d'hôtel. Madeleine révèle au creux de l'oreille de Bucky qu'elle a couché une fois avec Betty Short. Réaction double de Bucky à l'annonce faite par Madeleine : d'abord il la serre contre lui avec un large sourire sur son visage, paraissant heureux d'être contre cette fille qui, un, ressemble au Dahlia, deux, a vécu un lien charnel avec la morte, puis soudainement il se lève du lit avant de quitter la chambre en claquant la porte et en traitant Madeleine de putain.

La double réaction de Bucky trouve probablement son origine dans le retour de Betty dans sa pensée, au mal qu'à pu lui faire Madelaine.

La troisième opposition à laquelle est confronté Bucky est celle entre innocence et perversion incarnée puis détruite par les révélations successives sur Kay et Madeleine.

Abattre Madeleine est moins un choix moral que mental. Il n'est en effet pas très moral d'abattre une femme qui n'avait après tout fait que supprimer l'homme qui faisait chanter celui qui était son faux-père et son varisemblable amant. L'abattre est plus une question de survie, l'abandon de l'indécision permanente qui l'aurait amené à toujours osciller dans l'entre deux. Madeleine est bien cet ange noir, titre du film de Roy William Neill (1946) avec Peter Lore que l'on voit inscrit au néon devant le cinéma installé dans la rue des bars lesbiens, le soir où Bucky va rencontrer Madeleine pour la première fois.

On notera aussi la magnifique résolution du traumatisme dans la scène chez les Linscott ou Bucky abat les œuvres d'arts pour faire tomber la vérité puis le flash mental avec le corbeau sur le corps du dahlia noir et enfin le "Come inside" salvateur de Kay après qu'elle ait perdu la blancheur excessive avec laquelle la sur-éclaire une dernière fois Brian de Palma dans une sorte d'adieu définitif à un monde trop contrasté. Faisant fi du contraste entre l'ange noir et l'ange blond, De Palma adoucit la lumière et laisse Bucky entrer dans un réel enfin apaisé où les oppositions se sont atténuées .

J. L. L. le 16/11/2006 (après seconde vision suivant celle de Deauville et discussions sur le forum des Cahiers : merci JM).

 

Genre : Film noir
(The Black Dahlia). Avec : Josh Hartnett (Dwight "Bucky" Bleichert), Aaron Eckhart (Leland "Lee" Blanchard), Scarlett Johansson (Kay Lake), Hilary Swank (Madeleine Linscott), Mia Kirshner (Elizabeth "Betty" Short), Mike Starr (Russ Millard), Patrick Fischler ( Ellis Loew, le procureur adjoint), Fiona Shaw (Ramona Linscott), Rachel Miner (Martha Linscott), James Otis (Dolph Bleichert), John Kavanagh (Emmet Linscott), Richard Brake (Bobby DeWitt), Anthony Russell (Morrie Friedman), Jemima Rooper (Lorna Mertz), John Solari (Baxter Fitch), William Finley (George "Georgie" Tilden), Rose McGowan (Sheryl Saddon), Pepe Serna (Dos Santos). 2h01
Thème : Hollywood