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"Nous sommes d'un vieux pays, comptable d'une longue histoire. Elle nous rend malaisée, plus qu'à d'autres, de choisir, c'est-à-dire de céder quelque chose qui fut pour faire droit à ce qui voudrait être".
Qui s'est jamais tenu en clair connaissance de cause à la hauteur du présent ? Voilà quinze années révolues depuis mon premier passage ici. Peut-on parler de ce qui n'est plus ? Pourrai-je extorquer son essence volatile, précieuse infiniment, au temps irréparable ? La vie s'est faite si âpre, si mouvementée qu'à peine je suis accessible à ce qui a pu arriver du cercle exigu étouffant où je me démène. Une rage me gagne qui précède ou accompagne les grands renoncements
Ce qui a changé c'est que nous savons.
Le dernier directeur des forges dialogue à Pierre Bergougioux : "Voilà, cet outil qui est arrêté. -Mais on a l'impression qu'il s'est arrêté il y a dix minutes. C'est fou non ? - il nous semble que tout pourrait reprendre - Vous savez qu'il s'est arrêté le 11.12.2008. C'est un peu, c'est presque macabre mais à 12h25, c'est assez précis ; les gars ont souhaité marquer ce moment, voilà c'est un peu d'émotion - un peu seulement ? - un peu.
Le dialogue se poursuit ; le directeur explique comment il fallait travailler de tout son corps ; "une sorte de danse du feu" assure Bergounioux qui s'étonne pourtant de ce travail au XX siècle, avec des machines du XIX, dans un bâtiment du XVIIIe.
Des projections d'images du temps de l'activité des forges sur les machines d'aujourd'hui semblent leur redonner vie.
Il pleut, Pierre Bergounioux visite les communs d'où il regarde le laminoir. "Le monde reste une énigme. Il est neuf chaque jour et il nous appartient de le déchiffrer. C'est notre affaire à nous les vivants, d'interroger ce mystère. Et même si nous échouons finalement, au moins aurons-nous livré bataille. Pendant quatre siècles on a forgé à Syam, en dépit des lois bien plus dures que le fer qui régissent l'activité économique. Une poignée d'hommes, les mêmes longtemps, de père en fils, puis d'autres venus des confins ont dansé le feu de part et d'autre du laminoir. Dans ces bâtiments perdus en pleine campagne, c'est à l'activité majeure du monde moderne qu'on s'adonnait, son matériau stratégique qu'on élaborait".
Puis à sa table, il écrit avec une lampe allumée. "Je retrouve les bâtiments : le porche étroit, la grande cour, la halle de laminage dallée de fonte. Un reste de clarté s'attarde au droit du clocheton de l'usine. Les choses sont restées en l'état où l'a figé le verdict financier. Le travail, semble-t-il, pourrait reprendre, des cheminées vomir du feu, de la fumée, l'air retentir du fracas des machines. Mais un ennemi invisible, impalpable, les circonvient, les ronge. L'air atmosphérique a paré d'or les renforts triangulaires des cheminées, corrodé le bardage de tôles des laminoirs. Je travaille avec les moyens du bord. Voir clair est le seul remède, l'unique moyen de composer, de s'affranchir, de survivre.
Le matin au chant des oiseaux, la nature vibre au soleil. Deux ouvriers expliquent le travail en commun qu'ils effectuaient au mépris du danger, les billettes de fer de 60 kg à 1200 degrés, "le roi des métaux" pour Pierre Bergounioux qui recueille ce témoignage de la force qu'il fallait, du danger, du travail d'équipe, de la passion pour le fer de la jeune génération. le jeune ouvrier qui a désormais comme métier l'artisanat d'art, ne le considère pourtant pas comme au-dessus du laminoir.
Des enfants jouent. De nouveau des projections d'images du temps de l'activité des forges sur les machines d'aujourd'hui qui semblent leur redonner vie. "Ce que ni les révolutions, ni les guerres, ni les crises qui ont marqué l'histoire des deux derniers siècles n'avaient pu, la mondialisation l'a accompli en deux ou trois décennies. L'arrêt des forges le 11 décembre 2008 à 15h25 ne résulte pas seulement de la décision inopinée, brutale, d'un dirigeant du conseil d'administration d'une holding mais d'une loi fondamentale du capitalisme qui est la baisse tendancielle du taux de profit. Rien ne résiste à la logique comptable, au froid calcul des chances de profit qui gouverne la décision du régime capitaliste. A moins que ne s'y opposent un esprit opiniâtre, irrédentiste, qui émane du temps sous le temps, des choses, des vivants qu'ils ont su, contre toute attente, gagner à leur cause".
Le directeur veut bien admettre qu'il y aurait pu avoir une autre approche ou une approche un peu différente, envisager une réflexion un peu utopique au-delà de ce qui a été réussi. L'entreprise industrielle pourrait être autre chose, ne pas fonctionner que pour le profit; "du sur-travail qui été extorqué aux producteurs et qui n'a pas été rémunéré" précise Bergougnoux. L'entreprise pourrait le placer ailleurs, dans le respect du travail, dans le respect des gens, dans le bien-être des gens. Bergougnoux aurait aimé que cette part soit mesurée, intégrée au compte d'exploitation et différente du seul taux de profit qui a emmené "40 types à la rue" comme il l'avait pressenti 15 ans auparavant.
Un galetas de Soho
Bergougnoux devant la voie ferrée :" Les bois jaunissent, des vapeurs s'accrochent au versant de la vallée. Des impressions remontées de l'enfance me saisissent impunément : les enseignes colorées, la vie quiète et somnolente où j'ai baigné avant de partir de chercher désespérément à comprendre de quoi il retournait. Pas la force d'écrire, d'affronter l'ombre et le mystère de nos jours, l'arrière-plan confus et changeant le passage l'immédiate, l'obsédante proximité d'union déconnectée comme chaque fois pour les retrouvailles avec le dehors des vivants, le réel. Un demi-siècle que je les ai quittés pour les livres, la réclusion, la solitude et le silence. On ne prend pas impunément pareil chemin".
Puis chez lui, le soir "Le désespoir se glisse avec l'obscurité : un poignant désir de fuir, de m'absenter, de cesser d'exister. Avec la conscience du monde et de soi viennent s'affirmer l'urgence, la révolte vide, impuissante, la cuisante impatience. Il faut fixer la teneur de ce temps de peur que l'oubli n'emporte tout.
Bergounioux va voir un ancien ouvrier chez lui puis ils franchissent les portes d'un hangar devant les profils de pièces sortis des laminoirs : des plus anciennes sorties des laminoirs en 1910 aux pennes de serrure des 4L chez Renault.
"1813. Un certain Claude Jobez fait construire l'édifice aux allures de couvent, d'orphelinat, de ferme dont l'entrée porte ses initiales. Pour comprendre ce qui se passe alors sur la terre, il faut sans doute être allemand, juif et philosophe, avoir l'œil perçant, la barbe des prophètes, embrasser leur vie errante, persécutés, quitter Berlin pour Paris, Paris pour Londres. C'est dans la misère, au fond d'un galetas de Soho, que Marx écrira Le capital. Ce qui compte en dernière instance, ce n'est pas ce que les hommes pensent mais ce qu'ils font.
Dans les bureaux des forges, nouvelle discussion avec le directeur qui explique qu'il employait ceux qui en avaient le plus besoin, offrait la culture à ceux qui n'y avaient pas accès avec des tableaux dans les ateliers, du théâtre avec la mise en scène des Misérables.
Le grand devenir
"Au moment où Claude Jobez fait graver ses initiales dans la pierre, un professeur allemand, Hegel, s'interroge sur le sens de l'histoire. Dans le grand devenir, il croit discerner la marche impétueuse d'une entité souveraine dont les étapes successives s'illuminent avant de s'en retourner à l'obscurité. L'intuition hégélienne a pris corps, un même esprit a conquis la terre mais ce n'est pas celui pur à quoi songeait notre philosophe. Non, c'est l'esprit de lucre et la soif effrénée du gain pécuniaire. On connaît la suite : 40 gars à la rue dont beaucoup avaient touché le fond avant de retrouver aux forges, avec un emploi, leur dignité, des compagnons, une fierté.
Nouvelle discussion avec le directeur face à la forêt pour parler de la fin qui eu lieu, de la séparation. Un marocain avait dit "mon corps saigne".
"Le monde est une construction transitoire. Il naît de nos actes. Nos mains, notre esprit lui confèrent jour après jour sa consistance et ses contours, ses permanences, son devenir. Il se peut que la mondialisation engendre bientôt un homme global, hédoniste et calculateur surinformés cosmopolite interchangeables, affranchi des vieilles attaches qu'on avait avec un lieu. Nous sommes à la veille d'une ère planétaire qui verra les standards néolibéraux supplanter l'infini bigarrure des civilisations. L'émergence du non-lieu contemporain : grandes surfaces entourées de leurs parkings, coiffés des sigles en lettres géantes lumineuses, clignotantes, des firmes de la bouffe et des fringues ; immeubles de bureau en verre fumé, en moquette beige ; ordinateur et plantes en pot ; barres et tours ; voies rapides, guichets automatiques, musique d'ambiance, air conditionné ; dépersonnalisation généralisée de la société de masse. Vers quel temps énigmatiques cela nous entraîne t-il ? C'est ce qu'il est impossible de nous représenter. Mais à peine l'emprise de la civilisation matérielle triomphe ces dernières décennies, soyez certains que la patiente nature, le temps irréparable sont déjà à l'œuvre pour emporter nos traces. Resterait le silence et le vide que nous avions troublé
Fête dans le village où, ouvriers et ouvrières se retrouvent devant le bâtiment du laminoir.
"Est-ce la profonde vallée, la cour fermée, est-ce le métal qui par magie sympathique a communiqué sa ténacité aux âmes comme une réponse à l'esprit mauvais qui souffle sur le monde ? Ce qu'on observe à petite échelle n'est intelligible que dans le plan général, lequel n'est perceptible qu'à hauteur d'homme. De fil en aiguille, c'est la question agitée par Lénine en 1902 qui se pose à nouveau, fraîche en 2017. Que faire ? Une même répugnance, un même effroi entoure la mort des hommes et celle des choses. Les titans de béton et d'acier, quoique éteints, leur âme absentée, défient le temps de leur masse. Ils nous disent dans leur langue rouillée que nous sommes entrés dans un autre âge, le nôtre, l'esprit du temps, l'individualisme, l'impossible changement politique se sont répercutés jusque dans les derniers replis des cerveaux et des cœurs. Quelque chose demeure pourtant qui nous a pris dès le début : le désaveu, le refus que ce monde nous inspire, la déconvenue, l'espoir, la volonté d'une vie autre, ouverte, éclairée, dans toute la mesure où cela se peut.
Nul ne peut dire ce que dureront les fantômes de l'ère industrielle. C'est l'étrange destin de notre génération qu'ils perpétuent, ses espoirs et cette désillusion, cette colère, ces regrets, son trouble, tandis que demain déjà se compose, ailleurs, un visage.
Quinze ans après, l’écrivain Pierre Bergounioux revient sur les lieux qui lui ont inspiré un livre, Les forges de Syam (éditions de l'Imprimeur, 2001). L’usine dont il faisait une métaphore de résistance a fermé. Au gré de ses pérégrinations, de ses rencontres, de ses carnets, il questionne le présent, jusque dans l’acte d’écrire.
Les forges de Syam
Dans son livre de 2001, Bergounioux évoque l'histoire des forges de Syam. Atelier de fabrication de faux au XVIIIe, c'est à Claude Jobez, qui doit sa fortune à la commercialisation des horloges comtoises et différentes participations dans le capital d'autres ateliers sidérurgiques, que l'on doit les forges de Syam. L'usine construite entre 1811 et 1820 sort 400 tonnes dès 1820 et le tonnage double dès 1840.
La concurrence des fontes au coke du Royaume-Uni, moins chères que la production au bois de Syam, entraîna la mauvaise santé de l'entreprise. La création d'une clouterie en 1864, donna un nouvel élan à l'entreprise qui périclitait. L'effectif passa de 40 à 70 ouvriers. Alphonse Jobez, le directeur, avait pris fait et cause pour les thèses fouriéristes ; il les appliqua à Syam en créant une cité ouvrière jouxtant l'usine, favorisant l'installation d'une école, d'un dispensaire ; un bureau de poste fut installé avec le télégraphe en 1885, etc. Parallèlement, dans la ferme du domaine et dans d'autres lui appartenant, il introduisit du bétail exotique. Homme extrêmement cultivé, Alphonse installa au premier étage de la villa, une bibliothèque de 30 000 volumes.
La clouterie ferma en 1914. La grande spécialisation des produits sortant de Syam, sans grande concurrence, permit à l'entreprise de surmonter les deux guerres mondiales. En 1945, le fabricant de limes UMAS d'Arc-et-Senans devient le principal actionnaire de Syam ; le groupe fait faillite en 1976. À partir de 1969, une partie de la main-d'œuvre vient du village d'El Hajjyenne, au Maroc. En 1976, les forges sont rachetées par Experton-Revollier, groupe de l'Isère. Un processus de modernisation absolument nécessaire devant l'absence de pont roulant, d'énergie électrique (les transmissions se font par courroies) va de pair avec le maintien de l'outil laminoir, le dernier de ce type en France et un des derniers en Europe. À la fin du XXe siècle, ce vestige de l'industrie sidérurgique du XIXe siècle alimente le marché en produits très spéciaux, notamment dans la serrurerie, l'automobile ou les ascenseurs.
Syam ou le temps forgé
Au début de 2009, le groupe Experton-Revollier décide la fermeture du site jurassien. Les perspectives de reprise par d'autres industriels ne se concrétisent pas. C'est dans ce contexte que Bergounioux revient passer quelques jours à Syam, le temps d'un film pour reprendre contact avec cette nouvelle réalité.
Il y exprime sa fascination continue pour le fer, roi des matériaux mais acte la difficulté à se réapproprier un constat lucide sur le monde alors qu'il s'est réfugié depuis longtemps dans l'écriture. Tout en étant à l'écoute du directeur et des ouvriers, il semble accepter une forme d'effacement : si ce monde de titans des forges s'est effondré, le nôtre le sera aussi et un nouveau visage se dessinera.
Pour accompagner cette élégie, Philippe Worms compte principalement sur le texte mais aussi la voix de Bergounioux, envoûtante, en adéquation avec cette évocation des fantômes passés et de fantômes que nous serons pour l'avenir. La dimension fantastique se manifeste aussi par les projections d'images du temps de l'activité des forges sur les machines d'aujourd'hui. Mais ce sont aussi les images de la nature sous la pluie ou le soleil, se réappropriant les lieux qui disent le plus poétiquement que l'histoire n'est pas terminée et qu'à défaut de savoir "Que faire?" Il faut laisser la porte ouverte vers l'avenir, dernier plan du film.
Jean-Luc Lacuve, le 25 août 2026