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La bande des quatre

1988

Avec : Bulle Ogier (Constance Dumas), Benoît Régent (Thomas), Laurence Côte (Claude), Fejria Deliba (Anna), Bernadette Giraud (Joyce), Ines d'Almeida (Lucia), Nathalie Richard (Cécile), Dominique Rousseau (Pauline), Pascale Salkin (Corinne), Agnès Sourdillon (Jeanne), Françoise Muxel (Valérie), Irène Jacob (Marina), Caroline Gasser (Raphaële), Karine Bayard (Sophie), Florence Lannuzel (Louise), Irina Dalle (Esther, la postulante). 2h40.

Claude, Anna, Joyce et Lucia forment une "bande des quatre" qui vit en communauté dans une grande maison de la banlieue parisienne. L'une après l'autre, les quatre filles rencontrent un inconnu, Thomas (Benoît Régent), qui emprunte à chaque fois une identité nouvelle afin de les mettre en garde sur le danger que court une de leurs amies, Cécile (Nathalie Richard), également élève du cours. Depuis quelque temps, Cécile semble préoccupée, plus intéressée par une mystérieuse histoire d'amour que par ses cours de théâtre. Son amant serait-il la clef permettant d'expliquer à la fois l'enquête de Thomas, le silence de Cécile, mais aussi le secret qui semble peser sur Constance Dumas elle-même ?

La Bande des quatre est sans doute l'un des films les plus évidents, mais aussi les plus secrets de Jacques Rivette. Evident par son thème explicite, qui reprend et résume toute l'oeuvre du cinéaste, depuis son premier long métrage, Paris nous appartient : la question du théâtre, autrement dit moins celle de la représentation ou de la fiction que celle de la vérité même du cinéma, observée à travers son double ou son frère ennemi. Dans La Bande des quatre, le dispositif théâtral (le "documentaire" sur un cours de théâtre dirigé par Constance/Bulle Ogier) donne lieu à quelques scènes magnifiques dans lesquelles Rivette explore le langage de certains de ses auteurs favoris, Marivaux ou Racine. Mais ce théâtre est aussi un gynécée qui, comme la maison en banlieue, deuxième décor du film, est un monde sans hommes. Il y a seulement deux hommes dans La Bande des quatre : l'un est un fantôme, celui d'un évadé en fuite qu'on ne verra jamais, mais qui sera à la fois l'amant d'une des jeunes filles (Nathalie Richard) et le "macguffin" de l'intrigue ; l'autre (Benoît Régent) est un manipulateur universel (" On trouve tout chez cet homme là, c'est la Samaritaine ! " s'exclame une des jeunes filles), flic et voyou, menteur et honnête, cynique et amoureux et, jusqu'à la fin de l'histoire, opaque. Mais surtout, l'homme est un intrus, et La Bande des quatre raconte la manière dont, dans l'univers rivettien, les filles conspirent à éliminer des hommes qui sont toujours de trop. Ce film réussit ainsi une sorte d'équilibre miraculeux et gracieux entre une fable politique (le film est dédié " aux prisonniers, à celles et ceux qui les attendent "), un thriller balzacien (c'est dans La Bande des quatre qu'on entend pour la première fois parler du Chef-d'oeuvre inconnu, la nouvelle de Balzac qui servira de point de départ à La Belle Noiseuse), un documentaire nervalien sur Paris et ses marges, et une observation, digne de Marivaux, des différents âges de la femme, et surtout des métamorphoses enchanteresses des actrices.

Jacques Rivette, Libération, 10 février 1989, entretien avec Louis Skorecki
« J'ai longtemps voulu filmer une histoire autour d'un cours d'art dramatique. Plus récemment, j'ai eu envie de parler d'une femme qui serait professeur dans ce cours en m'attachant à sa vie privée. C'est Jeanne Moreau qui devait jouer le rôle. Je ne sais pas si elle s'est fâchée ou quoi, mais elle a disparu à quelques semaines du tournage. À ce moment, j'ai proposé le rôle à une autre actrice, tout en étant certain, parce que le personnage était pensé pour Jeanne, que cette actrice allait refuser. C'est exactement ce qu'elle a fait. J'ai alors décidé de faire le contraire et de reconstruire l'histoire à partir des élèves. (...) Chaque fois qu'un personnage est seul sur l'écran, nous entrons dans sa tête. C'est ce qu'il voit que nous voyons. Nous sommes avec lui. (...) L'une des plus belles scènes de La Bande des quatre s'éclaire : la petite Portugaise est seule dans sa chambre, d'horribles bruits de lutte et de mort déchirent la bande-son. Lucie prie, fait des incantations rituelles, se recueille. Au-dessus d'elle, soudain, le vacarme cesse. Une clé tombe dans la cheminée. Plus de vampire, ils ont passé le pont, tout le monde peut dormir. (...) C'est elle qui entend ce son terrifiant, nous sommes entrés dans sa tête, elle avait peut-être envie de fantômes cette nuit-là. (...) Celui de mes films qui ressemble le plus à La Bande des quatre, c'est peut-être Le Pont du Nord. Une femme plus âgée essayait d'en protéger une plus jeune; c'est le contraire ici mais il y a, encore, la présence de Bulle Ogier. (...) La Bande des quatre, c'est une répétition, ce n'est pas encore du théâtre. Le théâtre viendra plus tard dans la fiction, quand on n'y sera plus, une fois le film terminé. Le travail est toujours plus intéressant à montrer que le résultat. Un chaudronnier dans un film de Rouquier, je peux le regarder trois heures. Un chaudron, même si c'est le plus beau du monde, j'en ai fait le tour en trois minutes. »

Jacques Rivette, Les Cahiers du cinéma, n°416, février 1989, entretien avec Marc Chevrie
« Si on prend un sujet qui traite du théâtre de près ou de loin, on est dans la vérité du cinéma. Parce que c'est le sujet de la vérité et du mensonge et qu'il n'y en a pas d'autre au cinéma : c'est forcément une interrogation sur la vérité avec des moyens qui sont forcément mensongers. (...) Le théâtre, c'est la version civile du cinéma, c'est son visage de la communication avec le public; alors qu'une équipe de film, c'est un complot, c'est complètement fermé sur soi, et personne n'est encore arrivé à filmer la réalité du complot. »

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