Accueil Fonctionnement Mise en scène Réalisateurs Histoires du cinéma Ethétique Les genres Les thèmes Palmarès Beaux-arts

Fjord

2026

Festival de Cannes 2026 Avec : Renate Reinsve (Lisbet Gheorghiu), Sebastian Stan (Mihai Gheorghiu), Ellen Dorrit Petersen (Gunda), Lisa Loven Kongsli (Frida), Lisa Carlehed (Mia), Henrikke Lund-Olsen (Noora), Vanessa Ceban (Elia), Markus Tønseth (Mats), Thorbjørn Harr (Le chef de la police). 2h26.

Mihai et Lisbet Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, Mats et Mia Halberg. Les enfants des deux familles Noora et Elia et son frère, deviennent très proches, malgré des éducations différentes.

Lorsque Frida, la CPE, découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause. Frida et la chargée de la protection de l'enfance, Gunda, interrogent Elia et son frère. Dans les heures qui suivent le chef de la police interroge le père alors que Frida et Gunda viennent chercher les enfants chez Lisbet pour les placer en famille d'accueil...

Dans son film de procès, Mungiu se place délibérément du côté de l'idéologie et non des faits. Le procès qu'il met en scène est légitime et la façon qu'a d'y répondre la société norvégienne risque davantage d'accentuer la fracture entre progressistes et traditionalistes que de la recoudre. Mais trop d'éléments caricaturaux viennent déséquilibrer le propos, rendant le bon sens de la famille bien plus sympathique que le procès en sorcellerie qui est mené contre elle. La part qu'accorde Mungiu aux forces de l'amour et de la mort pour contrebalancer la radicalité des sociétés trouve dès lors une part trop faible, et un peu hors sujet, dans l'amour de Noora pour Elia et la compassion de Lisbet pour Ake, le grand-père handicapé, qu'elle accompagne dans la mort.

Un procès légitime

Il est probable que la version proposée par Lisbet, que sa foi empêche de mentir, soit exacte : elle a provoqué la rougeur sur le joue de sa fille en la repoussant de la cuisine où elle menaçait d'ébouillanter le bébé. Quant aux écorchures et aux bleus sur le dos, ils proviennent probablement de la dispute avec le frère ou d'un autre incident. Rien dans les déclarations des enfants n'indique que les parents aient pu les frapper ;  tout juste reconnaissent-ils des fessées autrefois données et quelques tapes sur les mains. Ce sont donc ces pratiques qui sont mises en procès par l'avocat et la défenseuse des droits des enfants : si les parents les justifient alors ces violences se répéteront et les enfants ne seront pas protégés de coups encore plus graves ainsi que d'un endoctrinement qui pourrait les priver de leur liberté.

Les coups bas de l'enquête et du procès

Si le procès est légitime et rend grâce à une société norvégienne qui protège ses enfants et cherche à exclure toute violence qui contaminera la société, le cas traité souffre de trop de déséquilibres.

L'enquête aurait pu vérifier plus tôt la véracité des propos de Lisbet et interroger les enfants confirmant qu'ils ne subissant pas de coups dans l'immédiat :  les placer en famille d'accueil sur le champ et durant de long mois paraît disproportionné d'autant qu'ils sont séparés dans différentes d'entre elles.

Ces familles d'accueil, du moins celle de Elia et de son frère, est un modèle du genre; maison bien décorée, disposant d'un beau cadre, d'un piano et d'une liberté quant aux téléphone qui ne semble pas avoir d'effets négatifs sur les enfants...presque des vacances.

La hargne de l'avocat en fait un personnage repoussoir plein de morgue et de mépris pour qui ne pense pas comme lui s'acharnant à piéger Mihai en l'obligeant à renier les principes d'autrefois de sa communauté. Gunda semble fermée à toute autre émotion que celle d'une stricte application de la loi. C'est une attitude de protection vis à vis de la maltraitance des enfants qui se justifie par l'ampleur du phénomène. La CIIVISE estime qu’en France 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles, dont une part importante est incestueuse mais les ordres de grandeur ne diffèrent guère en Norvège. En revanche, on voit mal Gunda ne pas distinguer la bonne foi -qui n'excuse pas tout- des Mungiu et s'acharner à allonger l’enquête sous le vague prétexte qu'elle gagnerait quelque chose à ce que le procès pénal précède le procès civil. Coup bas enfin que de la déconsidérer au prétexte qu'elle n'est pas mère elle-même ce qui l'exclurait de compétences dans son métier.

Le recours à la pression de militants de l'extrême-droite caricature encore un peu plus le débat, preuve pour Mungiu que le wokisme ne peut qu’entraîner un retour de bâton ; propos dans l'air du temps dont on se demande s'il est bien utile de le propager.

L'amour et la mort quand même

La mort et l'amour, souvent malheureux, sont des composantes essentielles du cinéma de Mungiu qui viennent englober, surplomber le message social et lui donner sa conclusion notamment dans ses meilleurs films , 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), Au-delà des collines (2012) et R.M.N. (2022).

Ici aussi le plan final voit Noora marcher vainement sur l'eau alors que s'éloigne la grosse masse du ferry emportant Elia. Le plan était préparé par une scène antérieure où Noora avait noté comment Elia "marchait sur l'eau". Il marque la fin de cet amour adolescent dont on aurait aimé suivre le parcours en parallèle à celui du procès. Sans doute, Elia en Norvège, sans rendre son amour à Noora, n'aurait pas suivi l'éducation imposée jusqu'à présent dans la joie par ses parents. Une remise en cause de l'adolescence sans doute plus radicale que celle de la loi assez grossièrement mis en scene par le drapeau qui flotte au vent lors de la visite de Gunda et Frida chez Lisbet.

La mort est ici présente avec celle d'une première patiente de l’Ehpad puis celle de Ake, le grand-père. La radicalité des plans montrant, sans préparation, les corps nus allongés de tout leur long sur la table, tout aussi bien que les plans majestueux du fjord expriment les forces qui dépassent  le sujet du procès et appellent à une appréhension plus grande du monde.

Jean-Luc Lacuve, le 22 août 2026.

 

Retour