Guermantes

2021

Avec : Christophe Honoré (Lui-même), Mickaël Pelissier (Le valet de Marcel), Stéphane Varupenne (Marcel), Claude Mathieu (La grand-mère), Anne Kessler (La comtesse de Marsantes), Éric Génovèse (Le père de Marcel et Legrandin), Florence Viala (La princesse de Parme), Elsa Lepoivre (La duchesse Oriane de Guermantes), Julie Sicard (Françoise et la comtesse d'Arpajon), Loïc Corbery (Charles San), Serge Bagdassarian (Le Baron de Charlus), Gilles David (Le comte de Norpois), Sébastien Pouderoux (Robert de Saint-Loup), Laurent Lafitte (Le duc Basin de Guermantes), Dominique Blanc (La marquise de Villeparisis), Yoann Gasiorowski (Bloch et le Prince Von), Rebecca Marder (Rachel). 2h19.

14 Juillet 2020. Paris Théâtre Marigny. Stéphane Varupenne (Marcel) prend sa guitare et chante « My Lady d’Arbanville » de Cat Stevens alors que passe La duchesse Oriane de Guermantes.

L'administrateur a saisi le comité pour savoir si le spectacle aurait lieu. A une voix près, c'est non.

Tu n'as pas de choses plus sérieuses à faire que de te poster sur le chemin d'une femme qui se moque de toi (G. p.239)

Une troupe répète une pièce d’après Marcel Proust. Claude voudrait au moins finir la répétition entamée

Stéphane Varupenne (Marcel) : Quand je me promenais enfant, il y avait autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes. (DCCW p179

Denis Podalydes a accepté de jouer Cyrano, spectacle distancié

A Combray adolescent, je rêvais que Mme de Guermantes m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir, me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait, le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces rêves m’avertissaient que, puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l’empêchait de naître. (DCCW p229)... Il me semblait alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire(DCCW p230) .

Claude vient sur scène annoncer à Honoré la décision du comité. Le metteur en scène n'a reçu aucune instruction de Rueff. Déjà interrompu en mars, spectacle compliqué, Honore veut continuer même s'il sait que des discussions ont lieu sur la manière de jouer à la rentrée. Le théâtre appartient aux comédiens et est dirigé par le comité (8 comédiens sur 60). Ii ne veut pas créer un spectacle asservi ou adapté. Terminer pour nous comme un geste qui serait une douceur

Dominique Blanc est contente sans le crier trop fort au téléphone que le spectacle soit annulé. Laurent Laffitte montre la bande annonce de L'origine du Monde.

Répétition Marcel-Charlus : Ah ! Voilà, en effet, j’avais certaines choses à vous dire, mais je ne sais trop si je vous les dirai. Certes je crois qu’elles pourraient être pour vous le point de départ d’avantages inappréciables. Mais j’entrevois aussi qu’elles amèneraient dans mon existence, à mon âge où on commence à tenir à la tranquillité, bien des pertes de temps, bien des dérangements. Je me demande si vous valez la peine que je me donne pour vous tout ce tracas, et je n’ai pas le plaisir de vous connaître assez pour en décider. Peut-être aussi n’avez-vous pas de ce que je pourrais faire pour vous un assez grand désir pour que je me donne tant d’ennuis, car je vous le répète très franchement, Monsieur, pour moi ce ne peut être que de l’ennui. (G, p134)

La perche, maniée par Robin, pour signifier que Charlus prend Marcel dans ses filets; pas seulement un outil de cinéma ou gadget permet de ne pas projeter la parole come au théâtre mais de garder le coté intime de la conversation

Les comédiens sont septiques. Honoré est partie Serge Bagdassarian révèle qu’il joue Ragueneau, le pâtissier dans Cyrano, discute du confinement de l'hôtel de Cabourg. Eric appelle. Honoré sort, suivi de la troupe. Il leur dit de revenir ou non le lendemain. Dans la fosse du théâtre un technicien danse en solo au casque sur Crystal truth/Don't wake the dead".

15 juillet 2020. Mort de la grand-mère. Françoise, Marcel, son valet et son père.

Basin : je suis en bras de chemise mais je voulais être le premier à vous adresser mes condoléances; c'était une femme remarquable. Madame Amédée n'est pas encore morte. Nous en rirons. C’est cocasse. Pardonnez-moi, je suis en bras de chemise.

Ca y est c'est fini. Claude nue sur le lit est transportée sur un divan mais se révolte, ne veut pas qu'on la regarde. Angoissée par les présences trop proches avec la covid. Claude Mathieu réclame le besoin de sortir, jardin, s'enferme dans les toilettes publiques. Julie Sicard besoin de téléphoner : elle veut quitter ce qu'elle fait depuis si longtemps; elle devra rembourser une somme, en liquide. Elle se croit seule mais le son remonte sur la scène où Dominique Blanc l'entend

Marcel joue à la Lazy d'Irving Berlin. Florence Viala, seule dans sa loge, écrit une lettre de rupture. Marcel colle la vue de Delft et son petit pan de mur jaune

Pendant une réception et petits fours servis par le valet de Marcel : "Si, au moins, j’avais pu commencer à écrire ! Mais quelles que fussent les conditions dans lesquelles j’abordasse ce projet (de même, hélas ! que celui de ne plus prendre d’alcool, de me coucher de bonne heure, de dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement, avec méthode, avec plaisir, en me privant d’une promenade, en l’ajournant et en la réservant comme récompense, en profitant d’une heure de bonne santé, en utilisant l’inaction forcée d’un jour de maladie, ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c’était une page blanche, vierge de toute écriture, inéluctable comme cette carte forcée que dans certains tours on finit fatalement par tirer, de quelque façon qu’on eût préalablement brouillé le jeu. Je n’étais que l’instrument d’habitudes de ne pas travailler, de ne pas me coucher, de ne pas dormir, qui devaient se réaliser coûte que coûte ; si je ne leur résistais pas, si je me contentais du prétexte qu’elles tiraient de la première circonstance venue que leur offrait ce jour-là pour les laisser agir à leur guise, je m’en tirais sans trop de dommage, je reposais quelques heures tout de même, à la fin de la nuit, je lisais un peu, je ne faisais pas trop d’excès ; mais si je voulais les contrarier, si je prétendais entrer tôt dans mon lit, ne boire que de l’eau, travailler, elles s’irritaient, elles avaient recours aux grands moyens, elles me rendaient tout à fait malade, j’étais obligé de doubler la dose d’alcool, je ne me mettais pas au lit de deux jours, je ne pouvais même plus lire, et je me promettais une autre fois d’être plus raisonnable, c’est-à-dire moins sage, comme une victime qui se laisse voler de peur, si elle résiste, d’être assassinée. (G p182)

Ma tante, J'ai entendu que vous refusiez l'amie de Robert...je crois que vous n'avez rien à regretter, vous savez que c'est une horreur, elle n'a pas l'ombre de talent, et en plus elle est grotesque...« Je ne peux pas comprendre, reprit la duchesse, comment Robert a jamais pu l'aimer. Oh ! Je sais bien qu'il ne faut jamais discuter ces choses-là », ajouta-t-elle avec une jolie moue de philosophe et de sentimentale désenchantée. « Je sais que n'importe qui peut aimer n'importe quoi. Et, ajouta-t-elle – car si elle se moquait encore de la littérature nouvelle, celle-ci, peut-être par la vulgarisation des journaux ou à travers certaines conversations, s'était un peu infiltrée en elle – c'est même ce qu'il y a de beau dans l'amour, parce ce que c'est justement ce qui le rend “mystérieux”....Du reste, au fond, on ne sait pas pourquoi une personne en aime une autre ; ce n'est peut-être pas du tout pour ce que nous croyons ...Ah ! Swann ce n'est pas du tout le même cas, protesta la duchesse. C'était très étonnant tout de même parce que c'était une brave idiote, mais elle n'était pas ridicule et elle a été jolie.... Avec toute la politesse du monde je me suis permis d'insinuer que cela étonnerait peut-être un peu. Et elle m'a répondu textuellement : “Il faut toujours dire une chose comme si on était en train de la composer soi-même.” Si vous y réfléchissez, c'est monumental, cette réponse. (G p216-217)

Honoré est content de cette scène dans le salon Villeparisis et le dit aux acteurs. Ils ont arrêté en mars alors qu'il restait trois semaines de répétition. Spectacle mort-né mais répéter encore deux trois jours c'est garder vos personnages encore vivants. Projets avortés autour de l'œuvre de Pouts au cinéma. Visconti aux repérages, Losey a fait écrire un scenario à Pinter. Faire un spectacle stérile avec une vraie beauté. Ce que vous m'avez donné après huit semaines de répétition, vous soyez près à le donner à des gens que vous ne connaissez même pas.

Repas du soir dans le jardin, traiteur libanais, Florence Viala se plaint d'avoir été laissé à l'écart. Dominique Blanc révèle que Julie veut quitter la troupe. En fait, elle quittait son psy. L'ami de Serge, Leolo, vient le retrouver. Honoré, quitte la soirée sans dire au revoir. Anne Kesler est saoule. Sébastien Poudroux chante Le film de Polanski d'Yves Simon.

Claude va se coucher dans son lit de scène et rencontre Mickaël Pelissier qui danse en slip près du tableau. Marcel remercie qu'on lui ait confié le rôle. Gilles David, répète son rôle de Norpois, dreyfusard, certains jouent au ballon, Lepoivre et Lafitte discutent, Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux ramènent des matelas de la fosse, ils discutent de Bergotte et de son petit pan de mur jaune ;  donner son œuvre pour un pan de mur jaune; crème de noix de coco. Yoann Gasiorowski et Lafitte proteste contre l'usage des décors, Cyrano et pisse. Mickael, Julie et Claude écoutent un disque: "Où sont mes amants", chanté par Berthe Sylva et fument un pétard.

Je ne peux pas vous dire comme cela m’amuse que ce soit sa photographie, parce que nous habitons maintenant dans sa maison et j’ai appris sur elle des choses inouïes (j’aurais été bien embarrassé de dire lesquelles) qui font qu’elle m’intéresse beaucoup, à un point de vue littéraire, vous comprenez, comment dirai-je, à un point de vue balzacien, vous qui êtes tellement intelligent, vous comprenez cela à demi-mot ; mais finissons vite, qu’est-ce que vos amis doivent penser de mon éducation ! — Mais ils ne pensent rien du tout ; je leur ai dit que vous êtes sublime et ils sont beaucoup plus intimidés que vous. — Vous êtes trop gentil. Mais justement, voilà : Mme de Guermantes ne se doute pas que je vous connais, n’est-ce pas ? — Je n’en sais rien ; je ne l’ai pas vue depuis l’été dernier puisque je ne suis pas venu en permission depuis qu’elle est rentrée. — C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot. — Cela, je ne le crois pas : Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide. — Vous savez que je ne tiens pas du tout en général à ce que vous publiiez les bons sentiments que vous (G p124-126)

Julie récite : Où sont les Aliscams, Quand l’ombre est rouge, sous les roses, Et clair le temps, Prends garde à la douceur des choses. Lorsque tu sens battre sans cause Ton cœur trop lourd ; Et que se taisent les colombes : Parle tout bas, si c’est d’amour, Au bord des tombes (Paul-Jean Toulet, En Arles Romances sans musique, 1915)

"Tout ce que j'ai dit d'Yves Simon, par Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux. Florence qui dormait dans les rangs vient les rejoindre. Lafitte répète Cyrano épris de Christian, Elsa croit voir son père

16 juillet 2020. Café de la comédie fantômes dans Paris et le monde dans l'hôpital, des centaines de patients qui avaient tous la même maladie ce qui n'était jamais arrivé. Moment historique .On ne peut pas laisser ça sans témoignage contacté début avril pour regard extérieur et sentiment. On va transformer en légende. Serge retrouve Anne, Norpois amène les croissants. jeu d Ping-pong

Dominique Blanc : on reste trois jours encore. Serge confidences à Elsa sur Leolo. Honoré avec moustache de Molière à Proust, une phrase tirée de La Recherche

— Est-ce que tu es invitée chez Lady Israël ? demanda Mme de Villeparisis à la duchesse, pour changer la conversation.
— Mais, Dieu merci, je ne la connais pas, répondit Mme de Guermantes. C’est à Marie–Aynard qu’il faut demander cela. Elle la connaît et je me suis toujours demandé pourquoi.
— Je l’ai en effet connue, répondit Mme de Marsantes, je confesse mes erreurs. Mais je suis décidée à ne plus la connaître. Il paraît que c’est une des pires et qu’elle ne s’en cache pas. Du reste, nous avons tous été trop confiants, trop hospitaliers. Je ne fréquenterai plus personne de cette nation. Pendant qu’on avait de vieux cousins de province du même sang, à qui on fermait sa, porte, on l’ouvrait aux Juifs. Nous voyons maintenant leur remerciement. Hélas ! Je n’ai rien à dire, j’ai un fils adorable et qui débite, en jeune fou qu’il est, toutes les insanités possibles, ajouta-t-elle en entendant que M. d’Argencourt avait fait allusion à Robert. Mais, à propos de Robert, est-ce que vous ne l’avez pas vu ? demanda-t-elle à Mme de Villeparisis ; comme c’est samedi, je pensais qu’il aurait pu passer vingt-quatre heures à Paris, et dans ce cas il serait sûrement venu vous voir.

En réalité Mme de Marsantes pensait que son fils n’aurait pas de permission ; mais comme, en tout cas, elle savait que s’il en avait eu une il ne serait pas venu chez Mme de Villeparisis, elle espérait, en ayant l’air de croire qu’elle l’eût trouvé ici, lui faire pardonner, par sa tante susceptible, toutes les visites qu’il ne lui avait pas faites.

— Robert ici ! Mais je n’ai pas même eu un mot de lui ; je crois que je ne l’ai pas vu depuis Balbec.
— Il est si occupé, il a tant à faire, dit Mme de Marsantes...

— Oriane, dit à mi-voix Mme de Marsantes, vous disiez que vous alliez voir Mme de Saint–Ferréol, est-ce que vous auriez été assez gentille pour lui dire qu’elle ne m’attende pas à dîner ? Je resterai chez moi puisque j’ai Robert. Si même j’avais osé vous demander de dire en passant qu’on achète tout de suite de ces cigares que Robert aime, ça s’appelle des «Corona», il n’y en a plus. Robert se rapprocha ; il avait seulement entendu le nom de Mme de Saint–Ferréol. — Qu’est-ce que c’est encore que ça, Mme de Saint–Ferréol ? demanda-t-il sur un ton d’étonnement et de décision, car il affectait d’ignorer tout ce qui concernait le monde. — Mais voyons, mon chéri, tu sais bien, dit sa mère, c’est la sœur de Vermandois ; c’est elle qui t’avait donné ce beau jeu de billard que tu aimais tant. — Comment, c’est la sœur de Vermandois, je n’en avais pas la moindre idée. Ah ! Ma famille est épatante, dit-il en se tournant à demi vers moi et en prenant sans s’en rendre compte les intonations de Bloch comme il empruntait ses idées, elle connaît des gens inouïs, des gens qui s’appellent plus ou moins Saint–Ferréol (et détachant la dernière consonne de chaque mot), elle va au bal, elle se promène en Victoria, elle mène une existence fabuleuse. C’est prodigieux.

Dispute Anne et Sébastien

Puttin' on the Ritz d'Irving Berlin,par Judy Garland. Marcel descendait au Ritz pour manger des soles et boire de la bière

Nuit Honoré, Proust à Hahn : "Notre amitié n'a plus le droit de rien dire ici, elle n'est pas assez forte pour cela ... reste pour la nuit

Julie mange la sole, serge et Florence son appelé à rejoindre la chambre 203.

«trois mélodies, après un rêve de Gabriel Fauré, par Yoann Gaslorowsk dans la salle de bain.

17 juillet 2020. Marigny Paris

Christophe Honoré, qui a notamment porté à l’écran La Princesse de Clèves dans La Belle Personne et récemment mis en scène ses Idoles, a choisi d'adapter La Recherche par le milieu avec Le Côté de Guermantes. Marcel n’est pas seulement fasciné par Oriane de Guermantes : avant tout il fascine. Le Narrateur n'est pas ici souffreteux, précieux ou anémié. Il est beau et fume. Se détachent aussi Sébastien Pouderoux, en Saint Loup, Elsa Lepoivre en duchesse de Guermantes et Laurent Lafitte qui invente un Basin de Guermantes comique et cruel.

Jean-Luc Lacuve, le 6 novembre 2021.