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Le Sud

1983

(El Sur). Avec : Omero Antonutti (Agustín Arenas), Sonsoles Aranguren (Estrella à 8 ans), Icíar Bollaín (Estrella à 15 ans), Lola Cardona (Julia, la femme d'Agustín), Germaine Montero (Doña Rosario), Rafaela Aparicio (Milagros), Aurore Clément (Irene Ríos / Laura). 1h35.

En 1957, Estrella, une jeune fille vivant dans le nord de l'Espagne, apprend à son réveil la mort de son père, Agustín. Sept ans auparavant, il exerçait la médecine et pratiquait la radiesthésie, localisant les nappes phréatiques à l'aide d'un pendule. Un soir, à son retour, Estrella tente de monter dans le grenier paternel, mais sa mère, Julia, l'en empêche. Parallèlement, sa mère lui enseigne la calligraphie et la littérature. Elle apprend de Julia que son père a vécu dans le sud de l'Espagne – « El Sur » – durant son enfance, mais qu'il est parti après une dispute avec son grand-père.

Quelques mois plus tard, la grand-mère d'Estrella, Rosario, et son amie, Milagros, arrivent pour assister à sa première communion. Un soir, avant le coucher, Milagros explique que pendant la guerre civile espagnole, son grand-père a soutenu Francisco Franco, tandis qu'Agustín était républicain. À la fin de la guerre, Franco ayant pris le pouvoir, Agustín a juré de ne jamais retourner dans le Sud. Estrella poursuit sa cérémonie de communion et danse ensuite avec son père. Peu après, elle entre dans le bureau de son père et y découvre des dessins qu'il a faits de son ancienne amante, Irène Ríos.

Plus tard, Estrella arrive au cinéma et découvre qu'Irène Ríos est une actrice dont le nom figure sur une affiche. Elle demande le programme au guichet et observe son père entrer dans la salle pour voir le film. Il part plus tôt et se rend dans un café où il écrit une lettre à Irène, de son vrai nom Laura, pour savoir où elle est. Quelques jours plus tard, Irène lui répond, curieuse de savoir pourquoi il la contacte après plusieurs années. Elle lui raconte également ses difficultés professionnelles et ses expériences de vie depuis leur rupture. Abattu, Agustín part, mais rentre le lendemain matin sans que personne ne le remarque et cesse d'utiliser son pendule. Frustrée, Estrella se cache sous son lit pendant des heures, ce qui incite sa mère et leur bonne, Casilda, à la chercher. Julia finit par la retrouver, tandis qu'Agustín reste isolé.

En 1957, Estrella entre dans l'adolescence. Chez elle, un jeune homme, surnommé "El Carioco", la courtise. Elle parcourt le théâtre à la recherche d'affiches de films où figure le nom d'Irene, mais en vain. Son père l'invite au Grand Hôtel où elle lui raconte la nuit où elle l'a suivi au théâtre et au café. Elle s'en va, et quelque temps plus tard, Agustín se suicide au bord d'un lac. Estrella trouve un reçu de communication interurbaine parmi les affaires de son père, mais décide de n'en parler à personne. Elle tombe malade et sa mère l'autorise à séjourner chez sa grand-mère dans le sud de l'Espagne pour se rétablir.

Après L’esprit de la ruche (1973), Victor Erice enchaîne les projets qui ne parviennent pas à se concrétiser et survit en tournant des publicités. Il décide alors d’adapter le roman El Sur d’Adelaïda García Morales qui est alors sa compagne. Victor Erice revient vers le producteur de son premier film, le très influent Elías Querejeta. Pourtant, comme le roman est touffu, le scénario de près de 400 pages est divisé en deux parties qui évoquent d’abord l’enfance et l’adolescence de la petite Estrella dans le nord du pays, en Castille, puis sa descente dans le sud, en Andalousie, où elle découvre le passé de son père.

Le tournage débute en 1982 où la petite Estrella de huit ans est interpretée par Sonsoles Aranguren, âgée de dix ans, et l’adolescente de quinze ans par Icíar Bollaín pour la suite de l’intrigue. Dans le rôle du père, Victor Erice parvient à obtenir la contribution essentielle du comédien italien Omero Antonutti qui a joué dans Padre Padrone (Taviani, 1977) et celle d'Aurore Clément pour interpreter son amour malheureux. Mais, lorsque le tournage de la première partie est achevé, Elías Querejeta déclare renoncer à financer la suite. Les deux hommes passent un accord : Victor Erice doit monter El Sur comme un film autonome, le présenter tel quel au Festival de Cannes et si des acheteurs se font connaître, il pourra en tourner la suite. La déception sera de mise puisque cette seconde partie ne verra pas le jour. Le spectateur est donc invité à combler les trous de la narration en imaginant cette histoire à partir des quelques indices disséminés çà et là durant le film... ou à lire le roman.

Dans L’esprit de la ruche, Ana restait dans les ombres et lumières de l'enfance, survivait à sa peur, et y trouvait l'énergie de vivre. Ici, Estrella accomplit le parcours initiatique de l'enfance à l'adolescence, de l'admiration inconditionnelle pour le père à une relative indifférence quand elle le decouvre moins fort, puissant et magique qu'elle le croyait et que les pulsions physiques deviennent plus vives. Les ouvertures et fermetures au noir qui assurent les transitions expriment ces brisures du temps qui éloignent inexorablement les personnages. Sans doute la seconde partie, au soleil de l'Andalousie aurait reveillé cet amour paternel qu'on voit ici fragilisé dans la dernière rencontre.

Le Sud, sorti presque une décennie après la fin du franquisme, repose autant sur les vides et les non-dits que L’esprit de la ruche, qui fut confronté à la censure d'un régime finissant. Les récits partagent un même cadre marqué par la répression : à l’issue de la guerre civile pour l’un (1940), au cœur de la dictature pour l’autre (1957). La guerre civile est à la source du traumatisme des adultes. Ils restent fermés ou opaques, retranchés dans leur solitude, et la famille se fait l’incarnation d’une société clivée repliée sur elle-même, incapable de communiquer.

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