La Nouvelle-Angleterre, en 1840. Le Diable, alias Mr. Scratch, choisit comme victime Jabez Stone, un pauvre fermier qui, un jour où tout va mal, parle de vendre son âme à Satan. Que n’a-t-il dit là ! Mr. Scratch lui offre en échange un mirifique contrat de sept ans et de l’or à volonté : plus besoin de créer un syndicat avec ses voisins ou de s’en remettre au patriote Daniel Webster pour se défendre. Malgré les risques, Stone accepte, rembourse l’usurier Stevens, et c’est le début d’un apparent bonheur, même si sa mère et sa femme Mary s’inquiètent de ce changement. En effet, Jabez devient égoïste, arrogant et s’écarte du combat pour les fermiers conduit par Webster. Il s’en remet à Mr. Scratch qui, par exemple, épargne sa ferme le jour où un orage de grêle ravage la région.

Quand Mary donne naissance à un garçon, Jabez engage une nouvelle gouvernante, Belle, une envoyée de Scratch qui le conduit vers le vice et la paresse. Ses amis le fuient. Il veut financer la campagne de Webster, qui refuse son argent. Mary Stone croit qu’on peut encore sauver son mari. Webster décide alors de ramener Jabez à la raison, après l’affront subi par ce dernier, organisateur d’une réception dans sa nouvelle demeure, boudée par les invités. Lorsque Scratch presse son client de renouveler le contrat, qu’il devient menaçant et que Mary et son fils s’enfuient, Jabez lui-même demande l’aide de Webster, qui le défend dans un procès contre le Diable. L’avocat gagne la partie en prouvant la moralité douteuse et anti-américaine des témoins venus de l’au-delà et cités par Scratch. Stone, sauvé, retrouve sa famille. Le Diable, dépité, vole un gâteau en cuisine et part à la recherche d’une nouvelle victime. Mais qui ? Il hésite et pointe son doigt sur le spectateur…

Réalisé deux ans après Quasimodo, le plus grand succès de Dieterle, The devil and Daniel Webster est une adaptation de la nouvelle fantastique de Stephen Vincent Benet écrite en 1936. Elle possède aussi une dimension sociale sur les graves problèmes d'endettement des paysans qui touche Dieterle, lui-même ayant vu ses parents, paysans, souffir de problèmes similaires en Allemagne. Il crée donc sa propre société de production pour réaliser ce film, obtenant le soutient de George Schaefer de la RKO pour le distribuer.

Un film fantastique

La nouvelle est une variante de Faust que Dieterle a joué comme acteur de théâtre en 1920 et qu'il mettra en scène en Allemagne lors de son retour dans les années 1960. Le pacte avec le diable doit assurer à Jabez Stone sept ans de chance et tout le pouvoir permis par l'argent.

Le diable envoie aussi à Jabez sa fille, Belle, pour le détacher de sa femme et de sa mère. Simone Simon que Dieterle arrache alors à Jean Renoir qui voulait en faire l'héroïne de La règle du jeu campe un personnage tout aussi séduisant et maléfique que celui interprété par Walter Brennan dans le rôle du diable. Cette prestation convaincante la conduira ensuite à interpréter le rôle mythique de La Féline de Jacques Tourneur. La dimension fantastique la plus originale du film est en effet son apparition devant le feu, la danse avec les spectres qu'elle fait revivre le temps d'une danse alors que les invités de Jabez ont boudé son invitation et sa descente de cheval, splendide, les cheveux défaits devant la femme légitime, armée de sa seule probité morale. Il est d'ailleurs étonnant que les rapports adultères, étalés aux yeux de tous et ainsi manifestés, n'aient pas davantage choqués les censeurs de l'époque.

Satan est lui tour à tour rigolard, moqueur et séduisant puis menaçant, souvent installé dans des clairs-obscurs propices à des équivalences entre lueurs du feu et lueurs des pièces d'or. Dieterle avait aussi obligé le jeune compositeur Bernard Herrmann à être continuellement présent sur le plateau et à visionner les rushes pour des thèmes musicaux tour à tour élégiaques ou dissonants.

... doublé d'un film social.

Dieterle garde le contexte temporel de la nouvelle, située entre 1830 et 1850, et centrée sur le personnage de Daniel Webster, parlementaire du New Hampshire, qui fut secrétaire d'Etat sous Andrew Jackson et dont les talents d'orateur étaient, disait-on, capables d'embobiner le diable lui-même.

Webster se bat pour des mesures gouvernementales qui permettent de rééchelonner la dette des paysans contraints, dans une situation économique difficile, à faire faillite en cas de mauvaise récolte. Il suffit que le diable envoie la grêle pour qu'ils tombent tous sous la coupe des usuriers, ce qui les contraint à la misère et appauvrit l'état. Webster, intègre, sait que ce genre de discours interventionniste risque de lui coûter la présidence à laquelle il pouvait prétendre et n'écoute pas le diable qui lui suggére de renoncer.

De leur coté, les paysans s'organisent en collectivisant les moyens essentiels à leur survie. Ils constituent une "Grange", réserve de semences à disposition de ceux qui auront été victimes de conditions météorologiques aléatoires.

Contexte moral libéral et position socialiste affirmée, le film s'écartait largement du courant dominant de l'époque. Brecht le disait : "chaque film de Dieterle est un acte de courage" notant que, dans Quasimodo, il avait ainsi insisté sur la dimension sociale du texte de Hugo : persécution des gitans et liberté de la presse. Des éléments externes firent aussi obstacle au succès du film. La RKO ne voulait pas du titre original et en a essayé plusieurs : Tous les biens de la terre, Here is a man, Mister Snatch, L'homme qui vendit son âme, hésitation qui provient du mélange entre la dimention fantastique et la dimention sociale. Le film sort aussi au moment de Pearl Harbor. Le film souffre enfin de l'échec public du projet concomitant de la RKO, celui de Citizen Kane. Le président de la RKO est alors remplacé par un homme d'affaire qui mettra à mal La splendeur des Amberson et les prochains films de Dieterle. La société de Dieterle fait faillite et il est ruiné. Le Maccarthisme finira de briser sa carrière en le mettant sur la liste grise, comme Litvak ou Fritz Lang, le contraignant à ne travailler que pour certains producteurs.

The devil and Daniel Webster ressort en 1952 sous le titre Tous les biens de la terre dans une version mutilée réduite à 86 minutes, qui sera celle vue par des générations de cinéphiles. La version de 2010 provient d'une copie intégrale 35 mm, déposée par Dieterle lorsqu'il rentre en Allemagne à la fin des années 50 au musée du cinéma de Munich. Merci aux cinémathèques, merci à Carlotta-Films.

 

Jean-Luc Lacuve le 16/06/2010

Test du DVD

Editeur : Carlotta-Films, juin 2010. Nouveau master restauré, version originale, sous-titres français. 20€

Alalyse du DVD

 

Suppléments :

  • L'entretien exclusif avec Hervé Dumont
  • La version radiophonique

 

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The devil and Daniel Webster
1939
(All that Money Can Buy / The Devil and Daniel Webster). Avec : Edward Arnold (Daniel Webster), Walter Huston (Mr. Scratch), Jane Darwell (Ma Stone), Simone Simon (Belle Dee), Gene Lockhart (Squire Slossum). 1h47.
Genre : Fantastique
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