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Sur la terre ocre d'un chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest, une femme dépose une branche de palmier sur des traces encore fraîches. Alboury et Nouafia sont allongés sur le sol la nuit. Le premier parle de combat à mener et d'un chien qui risque de les assaillir. Un chien court vers eux, bouche ouverte, les crocs bientôt tachés de sang. Alboury se lève.
Cal, un jeune ingénieur, conduit une voiture à vive allure en écoutant de la musique. Un employé du chantier creuse la terre, découvre un tissu et plante un géranium. C'est bientôt la nuit sur le chantier, les gardes montent sur le mirador.
Horn, repère un homme s’est introduit dans la première enceinte grillagée, avant la seconde réservée aux blancs. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier. Horn reconnaît cet accident mortel dû à un bulldozer, un de plus mais qui reste dans les normes des nombreux accidents du travail ici. Il promet de remettre le corps le lendemain de même qu'une indemnisation pour la famille. Il aimerait que Alboury vienne discuter et accueillir avec lui, sa future épouse qui arrive d’Europe le soir même. Mais Alboury refuse, répétant qu'il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère.
Cal, l'après-midi même avait atteint avec sa voiture le petit aérodrome desservant la région où Leone venait d'arriver. Leone était déçue que ce ne soit pas Horn qui soit venu l'accueillir mais Cal lui assure que Horn avait préféré rester préparer sa venue avec champagne et feux d'artifice. Sur le chemin, il conduit à vive allure et se moque des chaussures de ville que porte Leone et de son sac ornée du prénom Babe, dont il va familièrement nommer sa passagère.
C'est alors que Horn discute avec Alboury qu'ils arrivent à destination. Horn, prévenant, installe Leone dans la chambre de tôles qui jouxte celle de Cal. Malgré la tendresse qu'elle lui manifeste, Il retourne néanmoins discuter avec Alboury pendant qu'elle défait ses affaires. Cal prend sa douche à côté et se souvient qu'avant d'aller chercher Leone, il avait réprimandé un ouvrier sur le chantier qui s'obstinait à partir avant l'heure légale. C'était Nouafia.
Horn essaie toujours de convaincre Alboury de revenir le lendemain alternant compréhension; il faudrait nettoyer le cadavre encore à l'infirmerie et menace de lui faire tirer dessus.Cal pénètre sans gêne dans la chambre de Leone, partie observer son mari et quand elle rentre, il prend prétexte de lui rendre une boucle d'oreille tombée dans la voiture. Il apprend qu'elle a connu Horn à Londres quand il était soigné d'une grave blessure reçue en défendant le chantier. Cal insinue que Horn avait dû lui parler de la grosse somme d'argent que l'assurance allait lui verser. Leone se sentant humiliée lui assure que Horn est un bon coup ; ce que réfute Cal, sachant que sa blessure l'en a rendu incapable. Cal s'en va alors boire le champagne mis au frais par Horn. Il s'inquiète de le voir toujours discuter avec Alboury et réclame, au nom de leur longue complicité, que Horn soutienne sa version du décès accidentel de Nouafia. Horn, exaspéré, lui affirme que tous ont entendu le coup de feu qu'il a tiré dans l'après-midi et lui en veut de le mettre en difficulté. Il exige qu'il aille chercher le corps.
Cal finit par s'y résoudre et part avec un bulldozer là où il a enterré Nouafia et lui extrait la balle tirée. Il s'endort jusqu'au matin chassant les vautours qui déjà déchiquettent le corps. Il l'enveloppe d'une bâche bleue. Leone et Horn, qui excédé par Alboury, s'est muni d'un fusil, voient le bulldozer conduit par Cal foncer vers eux. Horn tire sur Cal qui, blessé à mort, implore le pardon de Leone. La benne du bulldozer libère le corps de Nouafia. Alboury, pleurant, noue sa cravate autour de la bâche qui entoure le corps afin de le porter dans ses bras. Il l'emporte en croisant des enfants qui partent pour l'école. Horn conseille à Leone de repartir.
C'est depuis la mort de Bernard-Marie Koltès (1948-1989) que Claire Denis porte le projet de ce film suivant la promesse qu'elle lui avait faite. C'est par leur ami commun, Isaach De Bankolé, et Michel Piccoli, interprète de la pièce en 1983, que Claire Denis avait emmené Koltes atteint du Sida au Portugal où elle écrivait un scénario sur le trafic d’ivoire. Koltes, très malade, s’était mis à penser qu'elle ne travaillait pas sur ce scénario mais allait tourner Combat de nègre et de chiens. Même à l’hôpital, où rapatrié il est mort dix jours plus tard, il lui disait qu’il fallait vraiment qu'elle termine le film.
Le décalage de la langue
Bernard-Marie Koltès lui avait parlé d’un séjour au Nigeria où il avait été plus ou moins bien accueilli dans un chantier. Au Nigeria, au Ghana, à l’ouest du Cameroun, on parle anglais entre blancs et noirs. Même si elle n'a pu tourner au Nigeria, devenu trop dangereux, Claire Denis a gardé l’anglais pour se rapprocher de tout ce qu'elle a imaginé avant de trouver une coproduction avec le Sénégal. Dans le film, Alboury interprété par Isaach De Bankolé, parle en langue yoruba avec les gardes, langue assez répandue en Afrique de l’Ouest, et langue maternelle d’Isaach. L'anglais rend mieux compte de la politesse excessive entre Horn et Alboury, rageuse, pleine de frustration et parfois de haine. Cette politesse marque une frontière.
Une tragédie sous la menace d'un drame bourgeois
La pièce de Koltès, l’histoire d’une vengeance et d’une cérémonie sacrificielle, emprunte beaucoup à la tragédie classique. Alboury en est le moteur en venant réclamer le corps de son frère comme dans la tragédie grecque. Il remet en question les relations des trois Blancs de l’autre côté de la barrière. Pas parce qu’il est noir, mais parce qu’il réclame justice.
Claire Denis conserve en partie la triple unité de temps, de lieu et d'action. La base abandonnée est une forteresse de grillages et de barbelés, imposant son espace clos comme au théâtre. La nuit domine. Claire Denis rappelle que Bernard-Marie Koltès avait écrit :
"Les gardes, la nuit, pour ne pas s’endormir, s’appelaient avec des bruits très bizarres qu’ils faisaient avec la gorge… Et ça tournait tout le temps. C’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes".
Claire Denis rappelle que la pièce a été traduite en anglais sous le titre Black Battles with Dogs, puisque le mot "nègre" n’était plus possible. Elle a décidé d’oublier ce titre, qui ne correspondait pas du tout à Bernard-Marie Koltès. Le cri des gardes définit un espace nocturne. Le jour, ils n’ont pas besoin de crier.
Claire Denis aère pourtant la pièce avec l'arrivée en avion de Leone et la relation de proximité que lui impose Cal par son langage brutal durant tout le trajet qui les conduit à la base. Sans doute, Cal est-il frustré de l'arrivée de cette femme qui perturbe sa relation avec Horn et est peut-être même à l'origine de son assassinat de Nouafia tant il semble avoir inexplicablement perdu son contrôle de soi dans l'après-midi. Le triangle amoureux sous tension dû à l'impuissance de Horn, prend ainsi une place démesurée par rapport à l'affrontement Horn-Alboury.
On peut d'autant plus le regretter que la séquence de la pose de la palme du martyr qui ouvre le film ainsi que celle du cauchemar de Alboury près du corps de Nouafia alors que s'élance le chien aux crocs ensanglanté était plus en phase avec la tragédie du colonialisme.
Jean-Luc Lacuve, le 9 mai 2026
Source : dossier de presse.