Le dos au mur
1980

"Ah, mais madame, l'usine est en grève depuis deux semaines et en occupation" déclare la standardiste qui explique la situation : "41h30, pas de treizième mois, 9 % d'augmentation seulement pour l'année, demande d'une cinquième semaine de congé".... Générique.

Alsthom Saint-Ouen en banlieue parisienne, 2 000 salariés dont 1 100 ouvriers. Sur le même site plusieurs filiales ; Alsthom Unèlec, Alsthom signaux, Alsthom CGEE. Jeudi 11 octobre 1979 après Alsthom Belfort, l'occupation est votée. Les employés et patrons d'une part et les ouvriers s'opposent dans la rue. Le délégué CGT explique comment ils ont forcé ceux qui voulaient continuer à travailler à rester à l'extérieur. Soudeurs et chaudronniers sont partis dans la grève d'abord une à deux heures par jour puis ont décidé l'occupation en bloquant et soudant les portes.

Alsthom Unèlec est le premier exportateur français de transformateurs et de réducteurs de moyennes et hautes tensions, filiale d'Alsthom atlantique, un des principaux trusts français de l'électromécanique et de l'électronucléaire ; quarante établissements répartis dans toute la France ; 46 000 salariés.

Les familles rentrent dans l'usine, c'est l'occasion d'en profiter, il n'y en aura pas d'autres après. Un vieil ouvrier explique qu'il est dans la boite depuis 35 ans et toujours OS. Il ne peut partir alors, il patiente jusqu'à la retraite. Il est étancheur, c'est à dire qu'il travaille au contrôle des soudures. Un certificat médical précise pourtant qu'il ne lui faudrait pas de travaux lourds et pas être debout en permanence. Il touche 3 000 francs avec la prime d'ancienneté soit 2 700 francs net, un salaire de misère : " Y a les haricots mais y a pas le gigot "

Les chefs de la production et les jaunes sont pris à parti sur des affiches accrochées au toit de l'atelier. Lecture d'un rapport de la maîtrise : peu d'initiatives, bête malfaisante pour le délégué... Il y a quelque chose de casser entre la maîtrise et les ouvriers. "On veut des chefs pas des gardes-chiourmes". lit-on sur de stracts, des écrits qui rendront la reprise difficile. dans l'usine deux ouvriers décrivent des comportements sadiques de petits chefs : refaire une bobine ou " faire des chaussettes "

Maîtrise et non-grévistes se rassemblent devant les portes de l'usine. Les patrons refusent de répondre à Jean-Pierre Thorn. Les ouvriers rentrent dans l'usine pour manger grâce à leur carte de gréviste. La cantinière traille bénévolement ainsi que ses aides féminin et masculin : "je suis de la classe ouvrière, j'peux pas mieux vous dire"

Le comité de grève représenté pour moitié de représentants syndicaux (17 CGT, 8 CFDT) et pour moitié membres élus par les différents secteurs, commission propagande, solidarité, garde, sécurité, animation culturelle, ravitaillement. Lors d'un comité de grève, un syndicaliste refuse "un tartempion qui n'est d'aucun machin et qui nous fout la merde"

les trois tartempions s'expriment : "La CGT c'est non. L'autre pas mal si ce n'était pas les parlotes continuelles" dit l'un alors que el second confirme son refus du contrôle par le PC et son départ de la CFDT car, trop de luttes internes entre groupuscules politiques. A la CGT c'est l'inverse confirme le troisième : des mots d'ordre parachutés, toutes les révolutions ont abouti à des régimes autoritaires. On n'a pas de modèle. On ne peut espérer de rien. On ne veut pas se battre pour rien alors on va se battre pour les 35 heures.

Mercredi 17 octobre, septième jour de grève, le tribunal de Bobigny, à la demande de l'Alsthom, décide de l'expulsion des grévistes. L'application du jugement dépend du préfet. Des memebres du comité viennent dans la nuit réconforter les piquets de grèves, très déterminés.

Jeudi 25 octobre, quinzième jour de grève toujours aucune négociation, la table des négociations est emmenée devant la chambre patronale. Les patrons refusent toujours le dialogue.

Les ouvrières du piquet de grèves tricotent et sont déterminées. "En 1968 c'était général, là c'est pour notre bifteck". Le délégué explique que le treizième mois ne coûtera que 1,56 % du trésor de 108 milliards accumulé par Alsthom et caché dans les prévisions pour pertes. Fabrication de cendriers, dessous-de-plat. La commission "finances" verse l'argent sur un compte en banque, vente aussi pour la propagande. Les ouvriers sont désabusés, ni les syndicats ni la mairie de Saint-Ouen ne soutiennent la grève contrairement au conseil général et à la mairie de Belfort.

Lundi 29 octobre, dix-neuvième jour de grève. Un petit groupe prépare des tracts pour l'envahissement de la bourse. Les ouvriers investissent la grande salle de la bourse de Paris pour lancer des petites coupures "35h" "5ème semaine", en scandant " Alsthom faut payer !".


Mardi 30 octobre. La venue du train des Alsthom de Belfort à Paris. George Séguy les accueille à la gare de l'Est. La manifestation se dirige vers la rue Kléber à Paris, siège du groupe. Après sept kilomètres, ils restent devant les portes du siège. Deux femmes grévistes, ulcérées, hésitent à recourir à la destruction des transformateurs.

Lundi 6 novembre, 27ème jour de grève. L'assemblée générale décide le démontage de certaines pièces vitales. Les pièces étiquetées et rangées en lieu sûr empêchent le redémarrage en cas d'intervention policière. Les non-grévistes viennent narguer les ouvriers devant les grilles

Mardi 13 novembre, 34e jour de grève, manifestation pour la liberté du travail des non-grevistes sur la place de la mairie de Saint-Ouen.
Mercredi 14 novembre, 35e jour de grève. Les CRS ont investi l'usine et mis dehors les grévistes. Jeudi, 6 heures du matin, cadres et maîtrise assurent aux portes le piquet anti-grève.

Vendredi 16 novembre, 37e jour de grève. Dans uen salle de réunion, à l'extérieur de l'usine, un ouvrier constate que les employés sont bien content de travailler avec la protection de la police. Lundi 19 novembre, 40e jour de grève, la police est partie ainsi que les piquets antigrèves. Le vendredi il avait été décidé de continuer la lutte à l'intérieur. 16 heures le comité vote la réoccupation. 16h15, les forces de l'ordre reviennent. 16h30 non à l'occupation

Mardi 15 heures. c'est la lever des piquets de grève pour négocier. Mercredi 21 novembre 42e jour de grève . Un dernier defilé dans les bureaux.
Jeudi 22 . c'est fin de la grève, un petit groupe chante vaillement l'international pour se redonner du courage.

En commantant les maigres concessions du patronat, Henri Onetti constate que "C'est peu... Les travailleurs ont été isolés alors qu'ils ne l'avaient pas été chez Rateau ou Sonolor... Cette suite de la grève de 77 a été encore plus dure. On est poussé à la violence. Le patronat ne parle pas le même langage, il ne veut que faire des bénéfices. Il n'est pas envisagé une part pour les ouvriers... Le patronat a tout ce qui faut pour nous battre. Je ne donnerai peut être pas le premier coup de fusil mais je donnerai certainement le deuxième. J'espère que ça pétera un jour".

La grève à l'usine Alsthom de Saint-Ouen, en octobre et novembre 1979, filmée par un ancien de l'usine.

Le film décrit le déroulement de la grève et les différentes méthodes utilisées par les grévistes, depuis les plus classiques, occupation d'usine, confiscation de pièces de machine, manifestations jusqu'aux plus inhabituelles, comme le transport d'une table jusque devant la chambre patronale pour exiger une négociation...

En 1971, Jean-Pierre Thorn comme des milliers de militants, souvent maoïstes, s’établit en usine sous le pseudonyme de Manu, au plus bas de l’échelle : ouvrier spécialisé chez Alsthom, à Saint-Ouen. Il y travaillera jusqu’en 1978.

Il y reviendra un an plus tard, dans le but d’y filmer les 43 jours, en octobre et novembre 1979, d’une grève longue et âpre, avec occupation, l’une des plus dures de la période.

La voix off qui énumère les jours de grève et dresse des bilans, caméra à l'épaule, interviews ("il va falloir soit prendre un fusil soit en pendre un ou deux"), intertitres (ici en bas de l'écran, reprenant un bout de discours, par exemple " Je suis de la classe ouvrière je peux pas mieux vous dire "), chansons populaires, internationale et accordéon.

 

Test du DVD

Editeur : Scope éditions, mars 2007. 30 €.

Suppléments : Le cinéma par dessus le mur (0h16), entretien avec Jean-Pierre Thorn. L’invasion du veau d’or (0h05) Alain Nahaum revient sur la fameuse séquence de l’occupation de la Bourse. Les yeux rouges (0h08), portrait d’Henri Onetti, acteur emblématique de cette lutte.

 

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Avec : Henri Onetti et les ouvrières et ouvriers de l'usine Alsthom de Saint-Ouen. 1h47.

Genre : Documentaire
Thème : Ouvriers , Mai 68
dvd aux Editions Montparnasse
Voir : photogrammes du film