Munich

2005

Avec : Eric Bana (Avner), Daniel Craig (Steve), Ciarán Hinds (Carl), Mathieu Kassovitz (Robert), Hanns Zischler (Hans), Ayelet Zorer (Daphna, la femme d'Avner), Geoffrey Rush (Ephraim, l'agent de liaison), Gila Almagor (la mère d'Avner), Michael Lonsdale (Papa), Mathieu Amalric (Louis), Valeria Bruni Tedeschi (Sylvie, la femme de Louis), Marie-Josée Croze (Jeanette), Moritz Bleibtreu (Andreas), Meret Becker (Yvonne, l'amie d'Andréas), Yvan Attal (Tony, l'informateur d'Andreas). 2h40.

Dans la nuit du 5 septembre 1972, un commando de l'organisation palestinienne Septembre Noir s'introduit dans le Village Olympique, force l'entrée du pavillon israélien, abat deux de ses occupants et prend en otages les neuf autres. 21 heures plus tard, tous seront morts, et 900 millions de téléspectateurs auront découvert en direct le nouveau visage du terrorisme.

Après avoir refusé tout compromis avec les preneurs d'otages, le gouvernement de Golda Meir monte une opération de représailles sans précédent, baptisée "Colère de Dieu". Avner, un jeune agent du Mossad, prend la tête d'une équipe de quatre hommes, chargée de traquer à travers le monde onze représentants de Septembre Noir désignés comme responsables de l'attentat de Munich.

Ephraim, leur agent de liaison, leur explique que pour mener à bien cette mission ultra secrète, les cinq hommes devront vivre en permanence dans l'ombre. Avner abandonne ainsi sa femme Daphna et leur bébé à naître dans deux mois. Steve se montre le plus inquiet alors que Robert, le fabriquant de jouets, accessoirement artificier, Carl le flegmatique anglais et Hans l'antiquaire acceptent leurs missions sans états d'âme.

Le comptable du Mossad leur assure que leurs seuls comptes à rendre seront des factures prouvant les frais. Avner contacte, Andréas, un ancien ami membre des brigades rouges qui le met en contact avec Tony, un informateur italien.

Wael Zwaiter, le palestinien traducteur des Mille et une nuits est ainsi tué à Rome, puis, grâce à Louis, un informateur français, Mahmoud Hamshari à Paris ainsi qu'un troisième palestinien en Grèce.

Louis donne trois autres noms de palestiniens en planque à Beyrouth. Ephraim exige qu'ils soient exécutés par le Mossad. Avner réussit juste à négocier la participation de ses hommes.

Louis n'est pas content et exige que Avner l'accompagne voir son "papa". Celui-ci apprécie Avner pour son sens de la famille et ses talents culinaires. Même s'il sait qu'il travaille pour le Mossad, il continuera à l'aider.

Louis leur donne ainsi le nom d'un septième terroriste et leur fournit une planque à Ankara... qu'ils doivent partager avec d'autres terroristes qui se révèleront leurs ennemis. Grâce à Hans, le septième terroriste de la liste disparaît, enflammé par des grenades thermiques bricolées par Robert.

Il s'agit maintenant d'assassiner le plus dangereux de tous les terroristes de la liste. Louis leur affirme qu'il s'agit en fait d'un agent double travaillant pour la CIA qui le paye pour ne pas s'attaquer aux intérêts américains.

Alors que le piège est tendu, des américains, probablement des espions de la CIA empêchent l'exécution programmée dans la rue. Au bar, Avner se fait draguer par Jeanette qu'il qualifie de redoutable Mata Hari. Alors qu'il a appelé sa femme pour résister à la tentation de coucher avec elle, il y succombe pourtant. Mais Carl l'a devancé. Il en mourra, Jeanette était bien uen redoutable Mata Hari et l'a exécuté.

Furieux, Avner exige des comptes auprès de Louis et de son Papa qui pour réfuter l'accusation de double-jeu, lui livrent la planque de Jeanette. A bout, Robert refuse de partir.

En Hollande, Avner, Steve et Hans tuent Jeanette. Hans ne se remet pas de ce meurtre et se suicide. Robert, enfermé dans une bicoque pleine d'explosifs, bricole des machines de mort sophistiquées qui finissent par le tuer.

Avner devient paranoïaque. Avec Steve, il essaie pourtant une deuxième fois, plus de succès, de tuer le huitième terroriste. En légitime défense, ils abattent un enfant armé d'une mitraillette.

Ephraim met fin à leur mission. Avner rentre en Israël mais est sommé de livrer Louis et son papa, ce qu'il refuse. Il émigre aux USA, soupçonnant tour à tour Papa et Israël de vouloir le tuer.

Ephraim refuse l'invitation à dîner d'Avner restant dans sa mission d'espion. Il a vainement essayé de ramener Avner en Israël. Celui-ci s'éloigne, les tours jumelles de New York en arrière plan.

Munich appartient pleinement au genre du film d'espionnage avec son lot d'agents doubles, de résultats aussi discutables que les moyens mis en oeuvres, de missions à l'éthique douteuse qui finissent par détruire leurs instigateurs.

Le film d'espionnage possède aussi l'intéressante particularité d'être souvent un reflet assez précis des événements politiques ou militaires et le baromètre des antagonismes idéologiques. Après les pitoyables tentatives de ressusciter les antagonismes de la guerre froide, le premier mérite de Spielberg est de traiter d'un espionnage plus contemporain : celui sur lequel repose l'action du terrorisme.

La première conclusion de bien des films d'espionnage depuis la guerre froide est qu'aucune cause politique -politique et non militaire- n'est valide si elle implique l'exécution d'êtres humains. Conclusion toute simple mais qui ne peut s'incarner que si le talent du metteur en scène parvient à dessiner des personnages attachants et plus complexes que les idées qu'ils défendent.

 

Une humanité fraternelle qui s'entre-tue

C'est à ce premier objectif que s'atèle Spielberg en décrivant le sens élevé de la fraternité de tous les protagonistes du film.

Le groupe de Septembre noir, avec ses leaders jouant aux cow-boys, leurs chapeaux et leurs embrassades avant le danger, croit en sa mission. Celle-ci consistait à exiger la libération de 200 de leurs camarades. Le groupe n'est amené à exécuter les otages que parce qu'il n'a plus d'autres choix, la fusillade mortelle ayant été déclenchée par la police allemande alors que Golda Meir avait refusé de négocier. Montée à la toute fin du film, en parallèle avec Avner essayant désespérément de faire l'amour avec sa femme, l'exécution des otages israéliens relève d'un profond désespoir et non de l'action idéologique.

Le sens de la fraternité on le retrouve chez Wael Zwaiter, le Palestinien traducteur des Mille et une nuit à Rome, chez Mahmoud Hamshari avec sa femme Marie-Claude, éprise de précision, et sa fille Amina qui s'essaie au piano. La fraternité s'exprime aussi chez le Palestinien exécuté dans sa chambre d'hôtel en Grèce qui interroge gentiment son voisin, Avner, venu l'assassiner dans son lit ; on la retrouve même chez le plus dangereux des terroristes qu'Avner ne réussira pas à éliminer discutant avec ses gardes du corps ou semblant à l'aise dans une fête qui n'a rien d'extravagante.

Fraternité et sens de la famille sont élevés aussi au rang d'institution chez Louis et son papa, entourés de frères, de femmes et d'enfants.

Fraternité et sens de la famille sont aussi les deux valeurs principales qui soutiennent Avner au long de son périple et qui s'incarnent dans l'image de la cuisine rêvée devant la vitrine parisienne. Lorsque tout se dérègle, il préparera un repas beaucoup trop important pour ses deux amis espions. Sa femme trouvera aussi comme seul défaut à l'appartement de Brooklyn la cuisine trop grande comme si seule la présence d'Avner aurait pu la (les) combler.

 

Elargir le plan de la cuisine au gratte-ciel.

Car si le film réussit pleinement à décrire des personnages attachants, il se révèle aussi particulièrement aigu quant au rapports entre image et l'action. La cuisine devient à ce point un rêve inaccessible que parce qu'Avner a constaté le décalage entre l'action et l'image qu'elle renvoie.

L'attitude de Golda Meir n'est pas condamnée par Spielberg. Dans des circonstances extrêmes, certaines idées valent que l'on meurt pour elle ou tout du moins qu'on sacrifie une partie de ses principes. C'est ce qu'elle exprime en indiquant que la mort des onze hommes responsables d'attentats terrorisera les Palestiniens qui n'oseront ainsi plus s'attaquer aux juifs.

Mais ce que Spielberg s'attache à monter c'est le décalage entre l'objectif et les résultats pitoyables en terme d'image et donc, dans le monde contemporain, en terme d'efficacité politique.

A peine, le commando d'Avner a-t-il réussi son deuxième meurtre que les Palestiniens ont déjà envoyé des missives piégées plus efficaces et surtout qu'ont été libérés les deux survivants du commando de Septembre noir. Leur interview en Libye en fait des héros.

Golda Meir est montrée comme un animal politique rusé (elle prend prétexte de la mort de sa sœur pour ne pas subir de reproches publics) mais aussi, comme un être intelligent, humain, à l'écoute des autres et dont l'autorité sur les militaires est incontestée. Mais Spielberg évite ensuite de nous la montrer comme si son raisonnement était d'un autre temps, dépassé par des terroristes qui s'y connaissent mieux que personne en terme d'image.

La cuisine était le premier lieu de la réconciliation, le second aurait pu être l'Amérique. En refusant de revenir à l'humain, aux relations d'homme à homme pour camper sur ses positions politiques, Ephraim et, à travers lui Israël est clairement désigné comme co-responsable des attentats du 11 septembre.

Le dernier plan large d'Avner s'éloignant abandonné dans l'automne triste et désolé alors que se profile à l'arrière plan les tours jumelles marque le décalage entre les espoirs personnels et l'entêtement des politiques à refuser le compromis. (Cette image des deux tours comme symbole de l'aveuglement avait déjà été utilisée par Scorsese dans Gangs of new York)

Avner avait déjà constaté l'entêtement de son colocataire palestinien d'Ankara. La raison abstraite (les terres arabes autour d'Israël ne manquent pas) ne peut rien contre le désir d'avoir un chez-soi.

Parce qu'il met en scène Golda Meir et l'echec de sa stratégie, parce qu'il se clôt sur le plan des tours jumelles, Munich est donc aussi un film politique.

Spielberg n'affronte pas le problème politique de face et dans l'immédiateté. Sa méthode est à l'opposé du sentiment d'urgence qui avait saisi Fassbinder dans L'Allemagne en automne à propos d'une autre prise d'otages sanglante. Son message rejoint pourtant celui du cinéaste allemand : ne pas répondre à la violence par la violence.

Les deux films se terminent d'ailleurs par une étreinte désespérée qui incarne, dans une optique naturaliste, la montée des pulsions destructrices propres aux mondes originaux dans le monde social où nous vivons.

Jean- Luc Lacuve, le 08/03/2006