Ma nuit chez Maud
1969

Jean-Louis, ingénieur chez Michelin, a trente-quatre ans et vit depuis deux mois à Clermont-Ferrand après dix ans passés en Amérique entre Vancouver et Valparaiso. Catholique, il rencontre dans une église, peu de jours avant Noël, une jeune fille dont il aimerait faire la connaissance. Il la suit. Il la perd. Puis, un soir en ville, il croise à nouveau son chemin : "Ce jour-là, le lundi 21 décembre, l'idée m'est venue, brusque, précise, définitive que Françoise serait ma femme" se dit-il alors.

Deux soirs plus tard, il retrouve Vidal, un ami d'enfance, chargé de cours en philosophie à la fac. Jean-Louis réprouve le rigorisme de Pascal. C'est Vidal, marxiste, qui défend le pari de Pascal voulant croire que l'histoire a un sens. Vidal invite Jean-Louis pour le lendemain où il projette de retrouver une amie. Jean-Louis accepte si Vidal l'accompagne auparavant à la messe de minuit. Ce soir-là, Jean-Louis est déçu de ne pas croiser Françoise. De plus Maud, l'amie et maîtresse de Vidal, jeune femme médecin divorcée avec une enfant de huit ans, est souffrante.

Et c'est donc le lendemain, le soir de Noël, que Jean-Louis et Vidal se retrouvent chez Maud. Ils discutent philosophie et religion toute la soirée, au grand plaisir de Maud est athée, franc-maçon mais le côté catholique pratiquant de Jean-Louis intéresse. Comme il neige, Maud prétexte qu'il serait dangereux pour Jean-Louis de rentrer chez lui. Maud, qui laisse Vidal partir, propose à Jean-Louis de dormir dans la pièce voisine lorsqu'ils auront fini de discuter. Maud parle de sa vie, de son divorce avec son mari. Celui-ci avait une maîtresse blonde parmi ses étudiantes qui rompit avant leur séparation. Elle-même avait un amant qu'elle aima mais qui mourut dans un accident de voiture.

Jean-Louis découvre bientôt qu'il n'y a pas de chambre d'ami. Maud lui affirme vouloir simplement établir un contact un peu moins conventionnel alors qu'elle se sent un peu seule et lui reproche d'être un chrétien honteux, doublé d'un don Juan honteux. Mais Jean-Louis résiste. Il prétend d'abord dormir dans un fauteuil, puis tout habillé dans le lit de Maud. Au matin, ils échangent un baiser. Il s'éloigne brusquement, elle s'enfuit, il tente de la rattraper mais c'est elle qui se refuse. Ils se quittent amicalement. Maud tient à ce qu'il vienne l'après-midi pour une ballade en montagne.

Jean-Louis arrive avec un quart d'heure d'avance au rendez-vous et croise à nouveau Françoise par hasard pour la troisième fois. Cette fois, il l'aborde en lui indiquant bien que, s'il fait ainsi des entorses à ses principes, c'est que ça en vaut vraiment la peine. Il lui donne rendez-vous le lendemain dimanche à l'église.

L'après-midi dans la montagne avec Vidal et une de ses amies, Jean-Louis se montre tendre avec Maud, évoquant une amitié durable, un mariage possible. Le soir, à nouveau, il rencontre Françoise par hasard et la raccompagne chez elle. Elle a vingt-deux ans est étudiante en biologie tout en travaillant dans un laboratoire. Le verglas contraint la voiture à l'immobilisation et Jean-Louis en profite pour courtiser Françoise en s'essayant à faire le thé et en badinant sur le fait qu'il est très grave de pécher contre l'espoir alors que Françoise affirme trouver la réussite suspecte. Il passe la nuit dans une chambre contiguë de celle de Françoise. Le matin, en se rendant à l'église, il lui dit qu'il l'aime.

Jean-Louis revoit Maud. "Grâce à vous, j'ai fait un pas vers la sainteté" lui déclare-t-il alors qu'elle lui apprend qu'elle va quitter Clermont pour Toulouse où son ex-mari lui a trouvé un cabinet médical bien situé. Elle aussi aura contribué à son progrès moral.

Un soir, Jean-Louis, accompagnée de Françoise, croise Vidal qui lui confirme que Maud, qu'il désigne par des périphrases a quitté Clermont-Ferrand. Leur "amie commune" lui reproche d'ailleurs qu'il le lui a pas fait signe avant son départ. Jean-Louis remarque que Françoise semble gênée par la présence de Vidal.

Françoise se montre un peu réticente au mariage. Elle avoue à Jean-Louis qu'elle a aimé un homme marié. Jean-Louis lui déclare que cela les met sur un pied d'égalité, lui-même, le matin même où il l'aborda avait couché chez une femme.

Cinq ans plus tard, Jean-Louis, Françoise et leur enfant rencontrent Maud au bord de la mer. Il laisse Maud, une nouvelle fois mal mariée, partir et s'en retourne vers sa femme et lui dit :

"Tu sais, lorsque je t'ai rencontré, c'est de chez elle que je sortais... puis, off, J'allais dire, "il ne s'est rien passé", quand tout à coup, je compris que la confusion de Françoise ne venait pas de ce qu'elle apprenait de moi mais de ce qu'elle devinait que j'apprenais d'elle et que je découvrais en fait en ce moment, et seulement en ce moment, et je dis tout au contraire un "oui, ce fut ma dernière escapade".

Jean-Louis, s'est rendu compte soudainement que Françoise a joué un rôle dans le divorce de Maud : c'est elle la jeune femme blonde avec qui son ex-mari avait eu une liaison. Jean-Louis s'empresse donc de confirmer son mensonge passé qui lui avait servi à vaincre les scrupules de Françoise envers le mariage. C'est ce qu'attendait Françoise qui lui répond :

"Je trouve ça plutôt comique. De toute façon c'est loin, c'est très loin et puis on avait dit qu'on n'en parlait plus". "Oui c'est vrai, ça n'a absolument aucune importance" conclut Jean-Louis.

Jean-Louis, Françoise et leur enfant vont se baigner. Ils sont heureux.

Le pari de Pascal et le calcul de probabilités tiennent une grande place dans le film. Jean-Louis, le catholique, ne cessera de dire du mal de Pascal, réprouvant son jansénisme rigoureux et inhumain pour faire l'apologie de l'attitude raisonnée, tiède, du juste milieu, de l'arrangement avec les circonstances des jésuites.

Entre la grâce entr'aperçue et la plate réalité surgit néanmoins le signe, entendu ici par ce qui excède la loi des probabilités. C'est cette révélation du signe que met en scène Rohmer.

Contre le pari de Pascal

C'est Vidal, le marxiste qui a fait du pari de Pascal une maxime de vie. Il doute profondément que l'histoire ait un sens et, pourtant, il parie pour le sens de l'histoire. Ainsi, affirme-t-il :

Hypothèse A : toute action politique est dépourvue de sens.
Hypothèse B : l'action politique a un sens.
Même si l'hypothèse B n'a que 10 % de chance d'être vraie, elle est la seule qui me permette de vivre.

Et Vidal ira jusqu'à chercher chez Lénine ou Staline un exemple du pari pascalien. Ceux-ci pensaient en effet qu'il fallait faire la révolution même avec une chance sur mille du moment que la face de l'humanité pouvait en être changée.

Jean-Louis se dit au contraire très déçu par Pascal. Il dit le connaître par cœur mais le considère comme assez vide car il ne lui apporte rien. Le pari de Pascal, qu'il connaît aussi bien que Vidal, il le résume à la banale formule de l'espérance mathématique : le produit du gain par la probabilité : "Même si la probabilité est faible, elle vaut d'être tenté lorsque le un gain est infini (le salut éternel, sens de la vie, acte historique décisif).

Comme chrétien, il s'insurge contre le rigorisme de Pascal : "Si le christianisme c'est ça, alors je suis athée". Et lorsque, deux jours après la discussion dans le café, Maud dira ne garder que des souvenirs scolaires du philosophe : le roseau pensant, le nez de Cléopâtre, les deux infinis, Jean-Louis développera pour elle son opposition à Pascal. Jean-Louis reproche au philosophe de nier les plaisirs de la vie. Malade, il suivait un régime et ne devait manger que de bonnes choses préparées par sa sœur Gilberte. Et celle-ci déplora que : "Jamais, il n'a dit : voilà qui est bon ". Ne pas reconnaître ce qui est bon, c'est un mal conclut Jean-Louis qui n'oublie pas lui, en parlant, de saluer la qualité du dîner, la qualité du vin.

Jean-Louis ne veut pas être un saint. "Je demande à la grâce de me faire entrevoir la possibilité de l'être". Il revendique la tiédeur pour atteindre à une certaine justesse. Il est dans le siècle alors que l'église à condamné le jansénisme.

Jean-Louis réfute aussi le mépris de Pascal pour le mariage et les mathématiques. Pour Pascal, le mariage est la condition la plus basse de la chrétienté, loin derrière le sacerdoce. Pourtant, il trouve lui que le couple chrétien, qu'il aperçut un jour dans l'église, était sublime. Si Pascal réprouvait les mathématiques à la fin de sa vie, c'est parce qu'elles détournent de Dieu. Elles ne sont qu'un passe-temps plutôt pire qu'un autre car purement intellectuel et qui n'a rien d'humain.

Pour Pascal, courir les filles éloignerait finalement moins de Dieu que les mathématiques. Mais Jean-Louis n'aime pas l'idée que Dieu donne en échange, pas plus qu'il n'aime l'idée d'acheter son billet pour l'éternité.

... sauf comme paravent pour ne rien décider.

Il a néanmoins ouvert la voie à ce qui intéresse Maud qui a piégé Jean-Louis pour qu'il passe la nuit avec elle. Le pari de Pascal lui permettra-t-il de succomber à son charme oui ou non ?

Le refus même du pari semble permettre toutes les aventures possibles. Pourtant engagé dans cette voie, Jean-Louis va se contredire.

Il faut deux conditions pour tenter le pari, dit-il. Il faut croire qu'il y a probabilité (un athée, certain de l'inexistence de dieu, ne parie pas) et il faut croire que ce gain est infini. Autrefois, Jean-Louis faisant fi du pari pascalien aurait accepté de coucher avec une fille même avec aucune espérance d'amour, entendue par lui comme ayant une suite possible, un lendemain ouvrant sur une longue période de vie commune. Il dit avoir changé et s'en tient paradoxalement aujourd'hui à l'hypothèse de la nécessité d'une probabilité non nulle suggérant ainsi à Maud qu'il ne couchera pas avec elle ce soir pour préserver un amour à venir.

Cette rhétorique est surtout un paravent pour préserver l'amour que Jean-Louis éprouve aussi pour Françoise qu'il s'est fait la promesse d'épouser, ce qu'il cache obstinément à Maud et Vidal

Rohmer probabiliste

"Ce jour-là, le lundi 21 décembre, l'idée m'est venue, brusque, précise, définitive que Françoise serait ma femme." Cette décision n'est pas un coup de tête, elle intervient, une fois que Françoise soit de nouveau apparue dans son champ de vision en mobylette après l'avoir trouvée et perdue dans l'église. Son apparition est un signe ce que viendront confirmer trois autres rencontres impromptues avant la nuit qu'ils passeront chacun dans leur chambre voisine.

Si avec Vidal, Jean-Louis avait parlé du pari pascalien, il avait aussi abordé les probabilités. Il avait constaté combien il était improbable qu'ils ne se soient pas rencontrés depuis deux mois que Jean-Louis était à Clermont-Ferrand. Vidal avait botté en touche "Nos trajectoires ordinaires ne se rencontrant pas, c'est dans l'extraordinaire que se situent nos points d'intersection" alors que Jean-Louis aurait préféré calculer les chances qu'ils avaient de se rencontrer en moins de deux mois

Jean-Louis se laisse guider par les circonstances sauf lorsque le signe intervient. Le signe excède le contrôle de soi dont Jean-Louis a fait un mode de vie :

"Coucher ou pas coucher relève d'un choix global, d'une certaine façon de vivre. Ce qu'il faut c'est la pureté du cœur. Quand on aime une fille on n'a pas envie de coucher avec une autre. Il n'y a pas de problème. Ce que je ne comprends pas, c'est l'infidélité, ne serait-ce que par amour propre. Je ne peux pas dire blanc après avoir dit noir. Si je choisis une femme pour ma femme c'est que je l'aime d'un amour qui résiste au temps. Si je ne l'aimais plus je me mépriserais".

Le film accumule les preuves d'austérité. Il faut attendre plus de dix minutes pour entendre des paroles, une conversation de cantine mais lorsque surgit la voix off au bout de plus de dix minutes c'est au moment où la mobylette de Françoise croise Jean-Louis dans sa voiture qui prononcera la fameuse phrase. Le film comporte aussi trois sermons assez longs qui ne sont pas sans échos avec la situation de Jean-Louis. Ainsi du "Notre père que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel" pour la rencontre avec Françoise et de la difficulté à vivre en tant qu'être mais aussi en tant que l'on veut être un disciple de Jésus Christ, lorsqu' ils écoutent ensemble le sermon.

Jean-Luc Lacuve le 28/01/2009

Test du DVD

Editeurs : Potemkine et Agnès B. Novembre 2013. 30 DVD et leur déclinaison blu-ray pour les 22 films restaurés HD. 200 €.

Digipack 5

Test du DVD

Editeur : Les films de ma vie, février 2009. Son mono d'origine. Format : 1,37. 10 €.

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Suppléments :

  • Le film annonce
  • La filmographie
  • L'entretien sur Pascal (SCEREN-CNDP / 1965)

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Avec : Jean-Louis Trintignant (Jean-Louis), Françoise Fabian (Maud), Marie-Christine Barrault (Françoise), Antoine Vitez (Vidal). 1h50.
DVD
Voir : photogrammes
Genre : Comédie sentimentale