Joker

2019

Avec : Joaquin Phoenix (Arthur Fleck / Joker), Robert De Niro (Murray Franklin), Zazie Beetz (Sophie Dumond), Frances Conroy (Penny Fleck), Brett Cullen (Thomas Wayne). 2h02.

C'est la grève des ordures à Gotham City. Arthur Fleck a rendez-vous avec la fonctionnaire du ministère de la santé qui l’aide tant bien que mal à ne pas retomber dans la dépression et lui délivre ses antidépresseurs. Arthur survit difficilement. Il est employé dans une entreprise qui loue des clowns pour diverses réclames et interventions publicitaires. Un jour qu'il fait la promotion devant un magasin, de jeunes désœuvrés lui volent sa pancarte. Il les poursuit et, dans une rue déserte, se retrouve face à eux qui lui fracassent sa pancarte sur la tête et le tabassent violemment.

Arthur rentre chez lui s'occuper de sa vieille mère, Penny, qui s'obstine à envoyer des lettres à son ancien employeur, le milliardaire Thomas Wayne, persuadée qu'il les aidera à vivre mieux. Mais la boite aux lettres reste désespérément vide. Si Arthur tient le coup, c'est qu'il se croit une vocation de comique. Comme sa mère, il a pour idole le stand upper Murray Franklin, dont ils ne ratent aucune émission. Arthur copie les attitudes des vedettes invitées et s’entraîne pour un numéro de stand-up dans un cabaret. Randall, son collègue, qui le jalouse pour cela, lui offre néanmoins un revolver l'incitant à se défendre si on l'attaque de nouveau. Hélas quand Arthur s’éclate comme clown devant un public d'enfants malades dans un hôpital, son arme tombe. Son employeur qui n'attendait qu'un prétexte supplémentaire, le vire. En rentrant par le métro, il remarque trois yuppies qui importunent une jeune femme. Comme elle parvient à leur échapper, il ne peut masquer son rire nerveux, incontrôlable, du à une lésion au cerveau. Ce rire déchaine la violence des yuppies qui le tabassent violemment avant qu'il ne sorte son arme et tue l'un de ses agresseurs. Il exécute ensuite ses deux collègues.

Son crime fait la une des journaux le lendemain qui relatent aussi que son déguisement de clown sert désormais d'emblème à ceux qui justifient son acte face à l'arrogance du systeme bancaire auquel appartenait les trois yuppies. Le milliardaire Thomas Wayne se déclare prêt à être maire pour rétablir l'ordre face à ces clowns; ce qui renforce encore la détermination de ceux qui veulent la fin du système.

Arthur a trouvé un engagement d'un soir dans un cabaret et y convie Sophie, sa belle voisine, mère d’un enfant, qui habite l'appartement d’à coté et qui ne s'est pas offusquée qu'il la suive une journée entière. Hélas, la performance d'Arthur est un échec du fait de sa maladie handicapante mais sans doute aussi parce qu’il n'a guère d'humour.

Effondré, il rentre chez lui et, pour une fois, ouvre la lettre que sa mère destinait à Thomas Wayne. Il comprend qu’il est son fils illégitime. Il tente alors d'entrer en contacte avec lui. Il approche son fils, Bruce, mais le gardien lui affirme que sa mère est folle et avait déjà adopté un enfant lorsqu'elle travaillait chez Thomas Wayne. Un soir à l'opéra, Arthur tente de rencontrer celui qu’il prend pour son père mais celui-ci le frappe tout en lui confirmant que sa mère a été internée de longues années dans l’hôpital psychiatrique public de la ville

A son retour chez lui, Arthur découvre que sa mère a été victime d'un AVC. Sans doute parce que des inspecteurs sont venus l'interroger à son propos ; déguisé en clown et avec une arme, pourrait-il être l'assassin des trois yuppies ? Son aspect de paumé semble toutefois éloigner les soupçons. A l’hôpital, Arthur découvre que Murray se moque de lui en commentant sa pitoyable performance de stand-up. Heureusement, Sophie est là pour le réconforter auprès de sa mère. Arthur va à l'hôpital psychiatrique de la ville et découvre que sa mère y a bien été internée ; qu'il a été adopté puis retiré car elle laissait ses amants le tabasser jusqu'à causer ses lésions au cerveau.

Une assistante de Murray le convie à participer au show. Arthur accepte et prévoit, tant il est déprimé et comme clou de son spectacle, de s'y suicider. Quand Randall et Gary, ses anciens collègues, viennent lui rendre visite, inquiets qu'il ait pu commettre un meurtre avec l'arme de Randall, Arthur cogne Randall à mort et épargne Gary. Le soir, au show télévisé, Arthur a toujours l'intention de se suicider. Mais face à l'arrogance de Murray, auquel il demande de l'appeler le joker comme il le fit lors de son premier commentaire désobligeant, il l'abat. La ville n'attendait qu'un signal pour se révolter et fait d'Arthur son idole. Un des clowns assassine Thomas Wayne et sa femme devant leur fils, Bruce.

Joker est acclamé par la foule mais il semble cette fois errer dans les couloirs de la folie. Il vient d'assassiner la psychiatre ; elle lui posait toujours les mêmes éternelles questions.

Plutôt que de faire le portrait du Joker dans le monde fantastique des Batman de DC Comics, Phillips ancre le portrait de son ennemi le plus célèbre dans un Gotham qui évoque le New York des années 70. Ni névropathe glorieux comme Jack Nicholson dans Batman (Tim Burton, 1989) ou personnage ambivalent torturé comme Heath Ledger dans The Dark Knight :  Le Chevalier noir (Christopher Nolan, 2008), Joker trouve un ancrage social et politique très contemporain sans toutefois que Phillips ne se décide à en faire une figure emblématique de l'insoumission.

Naissance d'un monstre

Classiquement, Phillips explique le comportement violent de son héros par une cause accidentelle, la légitime violence face à une agression, qui devient structurelle du fait des excès de traumatismes psychologiques et sociaux subis : une mère folle qui va de plus se révéler avoir été mal-aimante, une lésion cérébrale qui le fait rire au plus mauvais moment, le faux espoir d'un père respectable, un métier où il est exploité, une passion moquée par celui qui est son idole, la fin de son traitement médicamenteux du fait des coupes budgétaires municipales.

Phillips accrédite aussi la révolte populaire contre des édiles qui ne font rien pour le peuple. Le petit Bruce et son père, Thomas Wayne, apparaissent bien moins des défenseurs du droit et au service des citoyens qu'au service de leur propre morgue. L'ordre des puissants est secondé par le monde du divertissement avec le show télévisé de Murray Franklin qui glorifie le succès et la décence et se moque volontiers des marginaux. C'est parce qu'il veut prouver qu'il est le plus fort que Murray invite Arthur, vexé des réactions populaires favorables à celui-ci qui ont suivi ce qu'il croyait être un éreintement en règle. Là aussi, c'est sa morgue qui le tuera.

Un fou irrécupérable

Arthur n'a pas de message politique à transmettre; ce n'est pas V pour Vendetta (James McTeigue, 2006) et Phillips ne va pas jusqu'à justifier son crime. Il n'en fait pas un héros populaire; ce qu'il pourrait être en prenant la tête de la révolte des insoumis de la ville. A la fin, le joker erre dans les couloirs de la folie.

Cette fin est peut-être un peu déceptive et Phillips ne l'appuie pas. Elle est bien moins lourdement explicative que lorsqu'Arthur pénètre dans l'appartement de Sophie et que celle-ci se montre terrorisée. Une séquence vient alors reprendre toutes les occurrences où Sophie est venue réconforter Arthur et montrer ainsi qu'elles n'ont jamais eut lieu en dehors de l'esprit de celui-ci. Pourtant la lumière chaleureuse qui englobait ces moments et l'angélisme Sophie suffisaient à en montrer le caractère mental.

Un court flash-back lors de l'entretien avec la fonctionnaire du ministère de la santé avait indiqué qu'Arthur avait déjà été interné en hôpital psychiatrique. La séquence finale indique que cette fois il va y errer longtemps, s'en échappant peut-être parfois pour être l'ennemi public n°1. Gotham l'orgueilleuse a suscité en son sein son ennemi qui n'en demandait pas tant.

Jean-Luc Lacuve, le 19 octobre 2019

Robert De Niro joue ici la star du stand-up et non plus le névropathe de La valse des pantins (Martin Scorsese, 1982) où c'est Jerry Lewis qui incarnait le modèle comique. La performance de Joaquim Phoenix renvoie aux innocents devenus monstrueux tels que Lon Chaney les incarnait avec une emphase qui savait rester humaniste.