1-Mise en scène

Si le hasard tient une place importante dans la thématique de Kieslowski, il n'a aucune place dans sa mise en scène. Les films de Kieslowski sont toujours impeccablement construits, avec un goût pour les suites, les échos et les passerelles entre les films. Le sens qui les parcourt de bout en bout relève des mathématiques, du pessimisme et, malgré une certaine tendresse envers ses personnages, de beaucoup de froideur.

L'homme y apparaît comme le jouet d'un destin, d'une conscience morale qu'il ne perçoit pas obligatoirement. Il occupe une humble place dans le monde. L'homme serait fou de croire pouvoir maîtriser son destin, rien n'est jamais sur, le hasard est toujours là. Dans Le hasard, au troisième épisode, l'homme équilibré (ni le dignitaire, ni le contestataire) voit son avion exploser en vol. Dans le premier épisode du décalogue, un homme décide, à l'aide d'ordinateurs sophistiqués, que son petit garçon peut, sans danger, aller patiner sur le lac gelé. Pourtant contre toute logique, contre toute raison, la glace se rompt, l'enfant meurt.

La mort, qui n'est rien d'autre que l'apogée du hasard, parcourt l'oeuvre de Kieslowski. Elle est présente dans Sans fin, La double vie de Véronique ou"Bleu. Quant au meurtre, ce hasard provoqué, il est bien sûr au coeur de Tu ne tueras point, cette rencontre imprévue, aveugle entre un chauffeur de taxi et l'homme qui va le tuer. Comme mourir est insoutenable le meurtre le sera aussi. Le jeune homme pleure sur sa victime mais s'acharne. Tout comme s'acharneront plus tard, mais sans pleurer, ceux qui le condamneront à mort. Comme si la réponse à un meurtre pouvait en être un autre.

2- Biographie

Après des études secondaires, Kieslowski réussit en 1964, après deux tentatives infructueuses, le concours d'entrée de l'École nationale de cinéma de Lódz. Il se fait remarquer pour ses dons et son charisme. Il en sort diplômé en 1969.


Il n'aborde pas la fiction, considéré alors comme un mode bourgeois, mais le documentaire, plus en conformité avec le modèle économique de la Pologne de l'époque. Il en réalise une vingtaine, sous forme de court-métrages, de moyens-métrages ou de documentaires de télévision. Bien intégré dans la société polonaise, il se servira de ses films pour dévoiler les incohérences internes du système. On trouve ainsi généralement dans ses documentaires d'un côté, des individus, riches de leurs forces, de leur détermination et de l'autre la bureaucratie décalée et inopérante par rapport à cette force vive.

Ses choix artistiques sont une réponse personnelle à l'opacité du système, à la propension de ce dernier à faire taire la contestation et à enfermer la société dans un non-dit collectif. Il s'agit donc pour lui de ne montrer que ce qui est autorisé par la censure, mais en accentuant, par le montage, le son, les choix de prise de vue, les aspects de la réalité qui laissent deviner les rouages implicites du système et les sentiments profonds des individus.

La transition vers un mode plus narratif se fait avec un moyen-métrage, Passage Souterrain (1973) et des documentaires de fiction, Premier Amour (1974) et Curriculum Vitae (1975). Suivront un premier téléfilm, Le Personnel (1975) et un long métrage pour le cinéma, La Cicatrice (1976), très proche encore du documentaire social avec des passages « réunions du parti ».

En 1976, il réalise un autre téléfilm pour la télévision polonaise, Le Calme. Ce sera aussi le premier à être censuré, sa diffusion n'ayant finalement lieu qu'en 1980. Les travers du communisme apparaissent à travers l'histoire d'un ouvrier, victime des petits chefs que le système suscite et encourage. Pendant toute cette période, Kieslowski continue de tourner des documentaires pour la télévision.

Le long métrage suivant, L'amateur (1979) est une fiction plus franche. Un ouvrier achète une petite caméra pour faire des films de famille. Ce loisir devient vite une passion, au début couronnée de succès. Le cinéaste amateur commence à être connu, mais est confronté au conformisme social et politique. Réflexion sur l'image, les perspectives qu'elle ouvre, mais aussi ses liens ambigus avec la vie privée et publique d'un cinéaste, ce film est une œuvre charnière dans la carrière du réalisateur. Le film obtient les grands prix à Moscou et Gdansk.

En 1981, il réalise Le Hasard. A son originalité formelle (trois versions du destin du personnage principal son successivement proposées à l'écran), se joint une critique implicite des effets néfastes du communisme (corruption, délation...) qui vaudra au film, achevé la veille de la proclamation par le général Jaruzelski de la loi martiale, d'être interdit jusqu'en 1987.

Entretemps, il met en scène Sans fin, qui a pour toile de fond les débuts contrariés de Solidarnosc et l'application de la loi martiale en Pologne en 1982. Réalisé en 1984, le film est saisi six mois par le pouvoir avant de sortir en juin 1985. Il marque le début de son travail avec l'avocat Krzysztof Piesiewicz, qui sera désormais son scénariste attitré. Les histoires qu'il écriront ensuite, et notamment celles du décalogue, seront fécondées par leurs échanges d'idées et leurs expériences respectives.

En 1988, il met en scène, pour la télévision polonaise, dix téléfilms qui sont autant de variations personnelles sur le thème du Décalogue. L'un d'eux, Tu ne tueras point, est présenté dans une version cinématographique au Festival de Cannes la même année et remporte le prix du jury. Brève histoire d'amour (6e film du décalogue), est également présenté en version longue dans les festivals et en salle. Ces deux long-métrages, et surtout l'ensemble unique que constitue le projet du Décalogue, lui apportent la célébrité mondiale. Peu de temps après, la fin du régime communiste en Pologne lui donne une plus grande liberté de création, de déplacement et la possibilité de réaliser des films en Europe occidentale.

Kieslowski réalise ensuite La Double Vie de Véronique (Prix d’interprétation féminine à Cannes en 1991 pour Irène Jacob) puis la trilogie Bleu, Blanc, Rouge, portant sur les trois termes de la devise de la France : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Ces trois derniers films sont des coproductions franco-polonaises. Il connaît de nouveau, avec ces films, le succès critique et public, et remporte de nombreuses récompenses (Lion d’or à Venise pour Bleu en 1992, Ours d’argent à Berlin pour Blanc en 1994).

De santé fragile, il annonce à Berlin sa décision de ne plus réaliser de film. Il veut se tourner vers l'écriture et la production. Il démarre ainsi l'écriture d'une nouvelle trilogie : Le paradis, l'enfer et le purgatoire.

Il meurt prématurément, le 13 mars 1996 à l'âge de 55 ans, à Varsovie. De sa dernière trilogie, consacrée au ciel, à l'enfer et au purgatoire, il aura eu le temps d'écrire le premier épisode, Heaven, qui sera adapté, après son décès, par Tom Tykwer. Le scénario de l'enfer sera finalisé par Krzysztof Piesiewicz et mis en scène par Danis Tanovic en 2005.

3-Bibliographie :

 

4-Filmographie :

Courts-matrages :
1966 : Tramwaj, Le bureau
1967 : Koncert zyczen
1968 : Le photographe, De la ville de Lodz
1971 : Avant le rallye, Ouvriers, J'étais soldat, L'usine
1972 : Entre Wroclaw et Zielona Gora, Les Principes de sécurité et d'hygiène dans une mine de cuivre, Le refrain
1973 : Le maçon
1974 : La radiographie, Passage souterrain, Premier amour
1975 : Zyciorys
1976 : La claque
1977 : Je ne sais pas, L'hôpital
1979 : Le point de vue du gardien de nuit, Sept femmes d'âges différents
1980 : La gare, Gadajace glowy
1988 : La semaine de sept jours

Longs-métrages :

1975 Le personnel

(Personel). Avec : Juliusz Machulski (Romek Januchta), Michal Tarkowski (Sowa). 1h12.

Un jeune homme de dix-sept ans vient travailler dans l'atelier de costumes de l'Opéra. Alors qu'il rêve de héros magnifiques, ses idéaux artistiques et humains se trouvent confrontés à une réalité plus sordide, faite de rivalités et de coup bas. Ce monde qu'il imaginait si merveilleux n'existe pas. Les gens chatent et dansent comme s'ils expédiaient n'importe quel travail routinier. Tout n'est que disputes, marchandages, hurlements et ambitions. A la suite d'un conflit, il doit dénoncer l'un de ses collégues sur ordre de la direction

   
1976 La cicatrice

(Blizna). Avec : Franciszek Pieczka (Stefan Bednarz), Mariusz Dmochowski , Jerzy Stuhr (l'assistant de Bednarz), Jan Skotnicki , Stanislaw Igar (Le religieux). 1h52.

Bednarz se voit confier la direction de l'implantation d'un complexe chimique dans une petite ville de Pologne. Fort, décidé et honnête, Bednarz, malgré ses réticences à retourner dans la ville qu'il avait habitée autrefois, se lance dans cette entreprise avec pour objectif de cosntruire non seulement l'usine, mais un site où les gens vivront avec bonheur. Rien ne se passe comme il l'avait prévu. Il démissionne, confronté à des pressions des habitants de la ville et des politiques

   
1979 L'amateur

(Amator). Avec : Jerzy Stuhr (Filip Mosz), Malgorzata Zabkowska (Irka Mosz), Ewa Pokas (Anna Wlodarczyk), Stefan Czyzewski (le réalisateur), Jerzy Nowak (Osuch). 1h52.

Filip est employé d'une fabrique dans une petite ville. Ses collègues lui offrent une caméra super-8 pour la naissance de son fils. Il se découvre une passion envahissante qui va le pousser à filmer tout ce qu'il voit. Il filme ainsi son usine et gagne un prix à un concours amateur de Lodz. Sa passion tourne à l'obsession, ce qui provoque l'incompréhension de son entourage et de sa femme.

   
1980 La paix

 

(Spokój) Téléfilm avec : Jerzy Stuhr (Antek Gralak), Izabella Olszewska, Jerzy Trela. 1h21.

A sa sortie de prison, Gralak cherche à s'établir dans une nouvelle vie. Il trouve un place de maçon, se marie mais finit par être piégé par un système où petits arrangements sont la règle au détriment de la pureté qu'il recherchait.

   
1982 Une brève journée de travail

 

(Krotki Dzien Pracy). 1h13.

En 1976, la ville de Radom est en proie aux émeutes après la décision du gouvernement d'augmenter les prix des denrées alimentaires. Le Secrétaire du Comité local du Parti doit faire face à la situation. En 1981, après la création de Solidarnosc, il raconte ce qu'il a vécu. Ni héroïque, ni lâche, le fonctionnaire prend conscience de son impuissance.

   
1984 Sans fin

(Bez Konca). Avec : Grazyna Szapolowska (Urszula Zyro), Maria Pakulnis (Joanna Stach), Aleksander Bardini (Mieczyslaw Labrador, l'avocat), Jerzy Radziwilowicz (Antek Zyro), Artur Barcis (Darek Stach). 1h49.

Le fantôme d'un jeune avocat observe le monde des vivants et la réalité telle qu'elle est après l'entrée en vigueur de la loi martiale : son ancien client dorénavant défendu par un avocat qui a préféré ne pas se compromettre, sa veuve qui prend conscience de l'amour qu'elle lui portait et essaie de survivre à son absence.

   
1986 Le hasard

(Przypadek). Avec : Boguslaw Linda (Witek), Tadeusz Lomnicki (1. Werner), Zbigniew Zapasiewicz (1. Adam). 2h02.

Witek Dlugosz est un jeune homme de 24 ans. Il cherche sa voie… bien que celle-ci soit en partie imposée par le poids des traditions familiales et la volonté de son père. Il entreprend des études de médecine sans véritable conviction. À la mort de son père, il interrompt ses études, peut-être pour les reprendre par la suite, mais plus certainement pour connaître dans l’immédiat le hasard d’une autre vie. Il se rend à la gare. Il ignore que son destin dépend peut-être de ce train après lequel il court…

   
1988 Tu ne tueras point

(Krotki Film o Zabijaniu). Avec : Miroslaw Baka (Jacek), Krzysztof Globisz (Piotr), Jan Tesarz (un chauffeur de taxi). 1h24.

Dans un grand ensemble de Varsovie, un chauffeur de taxi, venu tôt le matin chercher dans la cave un seau pour laver sa voiture, découvre le cadavre d'un chat noir, mort pendu. Il lave méticuleusement sa voiture. Jacek, un jeune garçon, âgé peut-être d'une vingtaine d'années, le visage fermé, rôde dans la ville...

   
1988 Brève histoire d'amour

(Krotki Film o Milosci), Avec : Grazyna Szapolowska (Magda), Olaf Lubaszenko (Tomek), Stefania Iwinska (la logeuse de Tomek), Piotr Machalica (Roman), Artur Barcis (le jeune homme). 1h27.

Tomek jeune garçon timide, est très occupé le jour, par l'étude des langues rares et un travail à la Poste. La nuit aussi : il habite un grand ensemble un peu triste, chez la mère de son meilleur ami, parti comme "Casque Bleu" en Syrie. Après le dîner, il n'a qu'une hâte : quitter sa logeuse, toujours prête à s'intéresser un peu trop à ce fils de substitution, et s'enfermer dans sa chambre, devant la fenêtre, pour regarder intensément, avec des jumelles, Magda, la belle jeune femme qui habite en face...

   
1989 Le décalogue

(Dekalog). Henryk Baranowski (Krzysztof), Wojciech Klata (Pawel), Maja Komorowska (Irena).5 x57 minutes environ.

10 épisodes basé chacun sur l'un des 10 commandements qu'ils mettent en scène : Un seul Dieu tu adoreras. Tu ne commettras point de parjure. Tu respecteras le jour du Seigneur. Tu honoreras ton père et ta mère. Tu ne tueras point. Tu ne seras pas luxurieux. Tu ne voleras pas. Tu ne mentiras pas. Tu ne convoiteras pas la femme d'autrui. Tu ne convoiteras pas les biens d'autrui.

   
1991 La double vie de Véronique

Avec : Irène Jacob (Véronique / Weronika), Halina Gryglaszewska (La tante), Kalina Jedrusik (La femme bariolée) . 1h28.

En Pologne, à Cracovie, Weronika, une jeune fille d'aujourd'hui, douée pour le chant, souffre (elle a le coeur fragile), étudie, aime comme tout être de son âge, sans doute, mais avec, en plus, la curieuse impression de ne pas être seule, d'avoir, loin d'ici, un double et d'en ressentir les mystérieux appels....

   
1993 Trois couleurs : bleu

Avec : Juliette Binoche (Julie), Benoît Régent (Olivier), Florence Pernel (Sandrine), Charlotte Véry (Lucille). 1h40.

Une route de campagne, un accident de voiture. Julie survit, mais a perdu ceux qu’elle aime, sa fillette et son mari Patrice, célèbre compositeur. Elle songe au suicide, se ravise et, après s’être donnée à l’associé de Patrice, Olivier, qui l’aimait secrètement, elle décide de tout abandonner et de refaire sa vie, seule, à Paris...

   
1993 Trois couleurs : blanc

Avec : Zbigniew Zamachowski (Karol), Julie Delpy (Dominique), Janusz Gajos (Mikolaj), Jerzy Stuhr (Jurek). 1h31.

Au Palais de Justice de Paris, Karol, coiffeur vedette polonais, époux de Dominique, française et elle aussi coiffeuse, avoue au juge qu’il est impuissant depuis qu’il vit à l’Ouest. Le divorce est prononcé. Comble d’humiliation, Dominique jette Karol à la rue, sans un sou. Dans le métro, où il joue du peigne musical, il est abordé par un compatriote, Mikolaj, aventurier désabusé. Ils décident de rentrer en Pologne, Mikolaj en avion et Karol caché dans sa malle...

   
1994 Trois couleurs : rouge

Avec : Irène Jacob (Valentine), Jean-Louis Trintignant (le juge), Frédérique Feder (Karin), Jean-Pierre Lorit (Auguste), Samuel Le Bihan (Le photographe). 1h36.

Genève, deux étudiants, Valentine, qui est aussi mannequin, et Auguste, futur magistrat, sont voisins et se croisent sans se connaître. Un soir, Valentine blesse avec sa voiture une chienne dont elle retrouve le propriétaire, un juge retraité habitant en banlieue..

   
   
   
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(1941-1996)
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