Gens de Dublin

1987

(The Dead). Avec : Anjelica Huston (Gretta Conroy), Donal McCann (Gabriel Conroy), Dan O'Herlihy (M. Browne), Donal Donnelly (Freddy Malins), Helena Carroll (Tante Kate). 1h23.

Dublin, 6 janvier 1904. Comme tous les ans, les soeurs Kate et Julia Morkan et leur nièce Mary reçoivent leur petit cercle d'amis : le neveu Gabriel et son épouse Gretta, trois élèves de Mary Jane, le ténor Barteil D'Arcy, la vieille Mrs Malins et son fils Freddy, pris de boisson comme à son habitude.

La soirée s'écoule doucement. On récite des poèmes gaëliques, on chante, on danse, on joue du piano, on déguste les plats traditionnels, on évoque les chers disparus, célèbres ou inconnus. Molly Ivors, ardente patriote, part la première pour se rendre à un meeting politique.

Gabriel récite le discours de remerciement qu'il a répété en cachette toute la soirée. Un à un, les invités prennent congé. Avant de partir, Gretta entend D'Arcy chanter une vieillie complainte, "La fille d'Aughrim". Gabriel remarque son émotion.

De retour à leur hôtel, il lui en demande la raison. Elle lui dit avoir connu adolescente un jeune homme fragile et romantique qui chantait cette chanson et s'est laissé mourir d'amour pour elle. Bouleversé par cet aveu, Gabriel regarde par la fenêtre la neige recouvrir l'Irlande et tomber impassiblement sur les vivants et sur les morts.

Pour sa dernière oeuvre, John Huston, grand admirateur de Joyce, adapte la nouvelle The dead qui clôt le recueil Dubliners (Gens de Dublin). Il portait ce projet depuis 1956 et décrit cette nouvelle "comme un morceau de musique, avec des thèmes qui apparaissent et disparaissent à plusieurs reprises".

Si on ne trouve pas ici les grands espaces où se déroulent habituellement les films de Huston, on retrouve dans Les gens de Dublin ses héros typiques qui, malgré l'énergie qu'ils déploient, n'atteignent pas leur but, sauf si le hasard vient les aider. Huston révèle la dimension tragique de l'existence, l'homme étant la proie de forces naturelles ou sociales qu'il ne maîtrise pas. Huston accorde ainsi une grande importance au décor dont la dimension est toujours plus vaste que celle des individus. Dans la dernière séquence, Gabriel regarde la neige tomber sur l'Irlande. Il sait que malgré ses discours et l'amour qu'il vient à nouveau de ressentir pour son épouse, sa liberté d'action ne peut être que passagère.

Le thème de la mort et de la séparation éternelle des amants vient constamment affleurer sous la chaleur de cette cérémonie de l'épiphanie célébrée avec joie tous les ans parmi le même petit groupe d'invités. Sous les variations que constituent les travers de chacun (alcoolisme de Teddy, grossièreté des hommes qui s'en vont borie pendant Mary Jane joue au piano, vanité de Barteil D'Arcy, solidité sans âme de Gabriel) la mort revient sous forme d'accès violents.

Alors que Huston est extrêmement respectueux de l'oeuvre de Joyce jusque dans les indications de regards, de déplacement ou le nombre d'invités, il a inventé le personnage de M. Grace et placé dans sa bouche le poème qu'il récite, Voeux rompus de Lady Gregory, figure irlandaise du renouveau gaëlique

Autre coup de force de la mise en scène, le déplacement de la caméra dans la chambre de Julia pendant qu'elle chante Parée pour les noces de Bellini. L'évocation dans la chanson d'un passé révolu depuis bien longtemps pour Julia dit autant que les objets figés dans le passé la mort prochaine qui l'attend.

Ces deux moments préparent l'écoute de La Fille d'Aughrim par Gretta alors que Gabriel regarde vers le haut de l'escalier et découvre sa femme figée dans une rêverie dont il ignore l'objet et que la seconde partie va se charger d'évoquer.

Huston dont toute la filmographie dit la vanité de toute action choisit ainsi un film qui en est totalement dépourvu pour une oeuvre testamentaire aussi modeste que subtile et élégante et, par là même, extrêmement touchante.

Jean-Luc Lacuve le 17/12/2009