Le sel des larmes

2020

Avec : Logann Antuofermo (Luc), Oulaya Amamra (Djemila), André Wilms (Le père de Luc), Louise Chevillotte (Geneviève), Souheila Yacoub (Betsy), Martin Mesnier (Paco), Aline Belibi (Alice), Teddy Chawa (Jean-René). 1h40.

Station Meissonnier à Montreuil. Luc, étudiant en menuiserie, remarque en face de lui Djemila qui attend son bus en face de lui. Elle lui indique qu'il doit prendre le bus dans la même direction qu'elle pour se rendre au terminus, Mairie de Montreuil, et ensuite prendre un métro pour Croix de Chavaux. Ils voyagent côte à côte dans le bus. A la sortie du bus, il lui demande s'il peut la revoir. Ils se donnent rendez-vous pour le soir cinq heures à la sortie de son travail, au 6 rue des acacias. L'entente est immédiate mais Djemila refuse de le laisser entrer chez elle. Le lendemain Luc passe le concours de l'école Boulle. Puis il rejoint Djemila au café où elle demande à son amie de la déclarer malade à son travail. Ils s'embrassent mais Djemila réitère son refus de le laisser entrer chez elle. Luc finit par la conduire chez son cousin mais elle refuse d'aller aux delà de l'échange de baisers et de caresses. Frustré, Luc lui demande de repartir. Le lendemain il lui dit un au revoir plein d'amour avant de repartir dans sa province.

Luc rejoint en effet son son père dans sa menuiserie artisanale. Le père enseigne au fils, qui l'admire, comment regarder les étoiles et découper la planche du bas d'un cercueil qu'il convient de faire légèrement incliné. Alors qu'il pose une balustrade en bois chez une cliente de son père, Luc retrouve Geneviève, qu'il connu adolescent et avec qui il vécu une histoire d'amour brusquement interrompue par un déménagement de la famille de Geneviève. Ils s'isolent dans la salle de bain et font immédiatement l'amour. Luc pense toujours à Djemila qui, de son côté, a regretté de n'avoir pas fait l'amour avec lui. Il la décide à venir et louer une chambre d'hôtel. Mais le soir de sa venue, Geneviève s'impose chez lui. Djemila s'apprête avec soin à recevoir Luc, puis comprend qu'il ne viendra pas. Le patron du petit hôtel, qui a compris son désarroi, la ramène très tôt le matin à la gare où elle s'endort sur un banc avant l'arrivée du premier train pour Paris.

Luc apprend qu'il est reçu. Geneviève s'inquiète pour leur avenir et cherche l'appui du père de Luc. Le dernier soir, alors que Luc préfère passer sa soirée avec son père qu'avec elle, elle lui avoue être enceinte. Luc se fâche s'estimant incapable d’élever un enfant alors qu'il va à Paris sans argent. Il reproche à Geneviève de l'avoir piégé. En larmes, Geneviève le quitte en colère.

À Paris, Luc a pour amis quelques étudiants de l’école Boulle. L'un d'eux, Jean-Paul, obtient un rendez-vous d'Alice une infirmière qu'il convainc aussi d’emmener une amie pour Luc. Il fait ainsi connaissance de Betsy. C'est un coup de foudre partagé dans la boite de nuit le Lynx. Mais Betsy impose son collègue, Paco, pour habiter avec eux. Le père de Luc, dans un premier voyage, désapprouve son abandon de Geneviève et lui indique qu'elle a avorté. Puis, dans un second voyage, désapprouve encore davantage le ménage à trois dans lequel s'en engagé son fils.

Luc, parce qu'il ne peut rien y changer, accepte que Betsy aille parfois faire l'amour avec Paco. Mais le souvenir de Djemila lui revient alors. Il vient lui rendre visite chez son père. Elle est toujours là mais enceinte, mariée. Il repart. De retour chez lui, Betsy lui annonce que son père est mort. Luc pleure et chasse Paco alors que Betsy tente de le consoler. Luc se réfugie dans la salle de bain. “Comme Luc ne croyait pas en Dieu, il comprit qu'il ne reverrait plus jamais son père" déclare la voix off sur la porte fermée.

Comme bien souvent chez Garrel, il s’agit d'un parcours amoureux en forme de fable ironique sur la vanité masculine. Ici, celle d’un jeune provincial, Luc, qui monte à Paris pour passer le concours d’entrée à l’école Boulle. Dans la rue, Il y rencontre Djemila avec qui il vit une aventure. De retour chez son père, le jeune homme retrouve sa petite amie, Geneviève, alors que Djemila nourrit l’espoir de le revoir. Quand Luc est reçu à l’école Boulle, il s’en va pour Paris abandonnant derrière lui sa petite amie et l’enfant qu’elle porte et trouve en Betsy ce qu’il croit être le véritable amour. Betsy lui impose un couple à trois qui ne le rend pas heureux et l'éloigne de son père, qui meurt sans qu’il ait pu lui manifester un amour qui s'était distendu depuis sa montée à Paris.

La vierge, l'épouse et l'amante

Luc entreprend de rechercher le véritable amour ; celui-ci s’offre trois fois sous trois formes différentes, la vierge, l'épouse ou l'amante. Cette bonne fortune, Luc la dédaigne par lâcheté et avec une extrême goujaterie pour les deux premières. A la recherche vaine du « véritable amour », il ne pourra que constater que derrière les multiples portes qu'ouvre la vie d'adulte aucune ne lui a permis de retrouver l'intensité d'une vie simple et pleine d'espoir connue avec son père.

Cet apprentissage cruel n'aboutit plus au suicide, omniprésent dans ses films de 1999 et 2013 mais à la révélation d'une perte irrémédiable. Le sel des larmes qui pique fait souffrir et comprendre que l'on a véritablement aimé ; larmes de Djemila, larmes de Geneviève et larme enfin de Luc et Betsy (qui laisse là une fin ouverte)

Si le trio vierge, épouse, amante est un peu caricatural, les plans qui les mettent en scène captent le frémissement du désir, clignotant entre de lents fondus au noir. L'amour y est d'autant plus fort qu'il luit dans des lieux pauvres : murs défraîchis de l'habitation des parents de Djemila, appartement exigu partagé avec Betsy et Paco

Dans le bus, entre Luc et Djemila ce sont des regards furtifs qui ne cessent de se fuir pour mieux se retrouver à la différence des autres passagers, seuls ou à deux, dont les regards sont fixes. Puis c'est le jeu pudique de la couverture dans la chambre du cousin et un adieu plein d'amour sous un arbre à l'écart du lieu de travail. D'autant plus cruel est la venue en province : l'apprêt du maquillage devant la glace en attendant Luc à l'hôtel. Surgit alors la compréhension de l'abandon : au retour des toilettes, hors champs, Djemila a compris : le regard à la fenêtre plein d'espoir s'est transformé en supplice ; la demande d'une cigarette au pauvre comptoir ; le repos sur le banc. Puis la terrible rencontre en haut des escaliers où elle est enceinte d'un autre et sans doute prisonnière d'une vie qu'elle n'a pas choisie

Geneviève s’offre dès la première rencontre avec la belle séquence érotique dans la baignoire puis sa saisie belle nue sous la douche. Cet amour solaire, Luc le refuse car il est synonyme de maintien dans l'atelier du père.

Luc et Betsy dansent dans de boite de nuit avec Fleur de ma ville de Téléphone. Betsy sort nue de la douche sous le regard de ses deux amants chacun dans un lit. 

Trop de portes ouvertes

Luc quitte la noblesse tranquille de maison du père pour gagner Paris, inéluctable pour progresser alors qu'il a selon son père, dorénavant toutes les portes ouvertes. Lorsque Luc ramène maladroitement du bois, il lâche un "Quel bordel !” Le père répond alors avec humour “Ne parle pas de ce que tu ne connais pas" Et ce n'est en effet qu'avec ses amis de l'école Boulle que l'on entendra parler d'une virée chez les prostituées (C'est formidable les prostitués, tu payes et 10 minutes après la fille est nue)

Le temps s'est arrêté en province. Luc y retrouve un amour passé. Le père parle des étoiles et du cercueil. Le vernissage du bois dans, l'atelier alors que Geneviève plaide sa cause auprès de lui semble fait depuis toujours par le père. Intense présent aussi avec la lecture de la lettre d'admission à l'école Boulle avec Luc puis reprise seul pour s'en délecter de nouveau. Le temps et les valeurs se diluent à Paris : la fébrilité de l'examen, fille qui a perdu ses papiers et crayons, vol de la bouteille de gaz, agression raciste virée chez les prostituées.

La Voix off minimaliste ("Le lendemain Luc passe son examen" ou l'explication de la cravate accrochée à la porte quand un couple ne veut pas être dérangé) rythme cette marche vers la la perte tout comme la musique de Jean-Louis Aubert

Jean-Luc Lacuve, le 18 juillet 2020.