"Tout ce que je sais, tout ce que j'ai appris, c'est très peu de spectacles de théâtre et énormément de films. J'ai choisi le théâtre parce qu'il était à portée de main" confia en 1995 Patrice Chéreau aux Inrockuptibles.

Patrice Chéreau est né à Lézigné (Maine-et-Loire), le 2 novembre 1944. Fils cadet d'un peintre, cet adolescent introverti hante la Cinémathèque où il découvre Orson Welles et l'expressionnisme allemand, deux influences majeures. En 1964, il monte au lycée Louis Le Grand son premier spectacle, L'Intervention de Hugo, et suit des études de lettres classiques et d'allemand, avant de devenir animateur de troupe à Sartrouville (de 1966 à 1969), puis, de 1971 à 1977, au Théâtre National Populaire de Lyon-Villeurbanne, qu'il co-dirige avec Roger Planchon et Robert Gilbert, tout en travaillant beaucoup au même moment pour le Piccolo Teatro de Milan, auprès de Strehler.

À partir de 1982 et durant huit ans, il va laisser sa marque sur le Théâtre des Amandiers de Nanterre, dont il devient le directeur, et où, sous son impulsion, se développe l'école de comédiens de Pierre Romans. Certaines de ses mises en scène sont restées des étapes dans le théâtre contemporain, français ou européen, par leurs audaces et, le plus souvent, leur succès : Dom Juan de Molière, La Dispute de Marivaux, Peer Gynt de Ibsen, une reprise des Paravents de Genêt, Hamlet de Shakespeare...

À Nanterre, il crée l'essentiel des pièces d'un auteur français contemporain, Bernard-Marie Koltès, mort prématurément en 1989, à 41 ans (Combat de Nègres et de Chiens, Quai Ouest, Le Retour au Déser"....). Patrice Chéreau est parfois comédien dans les spectacles qu'il dirige ("Toller" de Tankred Dorst, "Dans la Solitude des Champs de Coton" de B. M. Koltès...). Enfin certaines de ses mises en scène d'opéras sont des événements ("Les Contes d'Hoffmann" d'Offenbach, régulièrement repris à l'Opéra de Paris; la Tétralogie de Wagner, sous la direction musicale de Pierre Boulez, représentée cinq années de suite à Bayreuth; "Lulu" et "Wozzeck", tous deux de Berg...)

Patrice Chéreau s'essaie au cinéma en 1975 en signant un polar stylisé, La Chair de l'orchidée, adaptation d'un roman de James Hadley Chase avec Charlotte Rampling mais aussi Simone Signoret, adaptation librement un roman de James Hadley Chase, la suite de Pas d'Orchidées pour Miss Blandish qui offre de beaux rôles à Charlotte Rampling, Edwige Feuillère, Simone Signoret et Alida Valli, tout en recréant un univers fantasmagorique, où règnent la folie et la mort.

Judith Therpauve, son deuxième opus qui, lui, s'inscrit dans une veine très réaliste. Plus personnel, son film suivant, L'Homme blessé, révèle Jean-Hugues Anglade, dans le rôle délicat d'un jeune homosexuel tourmenté, et vaut au cinéaste et à son complice Hervé Guibert le César du Meilleur scénario en 1984.

Les deux films suivants sont directement reliés au travail de théâtre. Dans Hôtel de France, Chéreau, directeur du Théâtre des Amandiers depuis deux ans, modernise et francise le sujet de Platonov de Tchekhov, qu'il avait monté peu auparavant sur scène, mais surtout fait travailler les élèves de l'École de comédiens de Nanterre-Amandiers, dont certains ne vont pas tarder à se faire connaître : Laurent Grévill, Valeria Bruni-Tedeschi, Vincent Perez, Marianne Denicourt, Agnès Jaoui, Isabelle Renauld.... Le temps et la chambre est aussi la reprise sous forme cinématographique d'une mise en scène de la pièce de Botho Strauss, jouée l'année précédente avec la même troupe (Anouk Grinberg, Pascal Greggory, Bulle Ogier, Roland Blanche, Laurence Côte...)

Figure majeure du théâtre français, Chéreau devra toutefois attendre les années 90 pour parvenir à s'imposer comme cinéaste. En 1994, sa relecture sombre et sanglante de La Reine Margot remporte à Cannes le Prix du jury et un Prix d'interprétation pour Virna Lisi. Ancré dans la France d'aujourd'hui, le fiévreux Ceux qui m'aiment prendront le train (2000), tragi-comédie autour d'un enterrement à Limoges, témoigne encore de son talent de directeur d'acteurs et lui vaut un César du Meilleur réalisateur.

Après plusieurs films de troupe, Chéreau, toujours inspiré par la littérature, opte pour des oeuvres à deux personnages : Intimité (2001), d'après Hanif Kureishi, récit cru d'une passion sexuelle, tourné à Londres, en anglais, et couvert de récompenses (Ours d'Or et prix d'interprétation féminine à Berlin, prix Louis-Delluc), puis Son frère, nouvelle exploration des liens familiaux, avec Bruno Todeschini (Ours d'argent à Berlin en 2003) et le drame conjugal Gabrielle, un film d'époque adapté de Conrad, qui marque sa rencontre avec Isabelle Huppert, et sa première sélection à Venise, en 2005.

Patrice Chéreau a incarné Camille Desmoulins dans Danton, Bonaparte dans Adieu Bonaparte, le marquis de Montcalm dans Le dernier des Mohicans et Jean Moulin dans Lucie Aubrac.

Filmographie :

1975 La chair de l'Orchidée

Avec : Charlotte Rampling (Claire), Bruno Crémer (Louis Delage), Edwige Feuillère (Madame Bastier-Wagener), Simone Signoret (Lady Vamos), Alida Valli (La folle de la gare), Hans Christian Blech (Gyula Berekian), François Simon (Joszef Berekian). 1h55.

Fille d'un milliardaire qui est mort en lui laissant toute sa fortune, Claire Wegener réussit à s'évader de l'hôpital psychiatrique dans lequel sa tante l'avait fait enfermée afin de récupérer l'héritage. Dans sa fuite, elle est recueillie par Louis Delage, un éleveur de chevaux dont le compagnon, Marcucci, est poursuivi par deux tueurs : les frères Bérékian. Jadis célèbres grâce à un numéro de lancer de couteaux, ils réussissent à abattre Marcucci tandis que Delage est seulement blessé. Il s'enfuit avec Claire qui est tombée amoureuse de lui. Claire va chercher du secours mais, reconnue par une habitante du village, est séquestrée puis enlevée par les deux tueurs qui flairent une bonne affaire. Ces derniers lui font passer la frontière italienne et la confient à Lady Vamos, une ancienne gloire du cirque qui vit dans un cinéma désaffecté. Elle révèle à Claire que son père véritable était le " tueur à l'orchidée ", un gangster qui jadis avait enlevé sa mère, la femme de l'industriel Wegener. Lady Vamos laisse Claire s'échapper.

Entre-temps, Delage, tombé dans les mains de la tante de Claire, reste en garde à vue dans une vieille maison de famille où se sont réfugiés, autour de la maîtresse femme, son fils et deux gardes du corps. Claire tombe dans le piège en se réfugiant auprès de Delage. Une nuit, les frères Bérékian pénètrent dans la propriété. Delage est abattu. Claire échappe au massacre.

Sur son lit d'hôpital, redevenue une riche héritière, elle compulse les dossiers de " ses " affaires.

   
1978 Judith Therpauve

Avec : Simone Signoret (Judith Therpauve), Philippe Léotard (Jean-Pierre Maurier), Robert Manuel (Droz), François Simon (Claude Hirsch-Balland), Marcel Imhoff (Pierre Damien), Daniel Lecourtois (Desfraizeaux), Jean Rougeul (Genty). 2h05.

Respectée de tous, veuve du résistant Marc Therpauve, dit "Amiral", Judith Therpauve accepte de reprendre la direction du quotidien régional "La Libre République", abandonné par Claude Hirsch-Balland, gravement malade, qui l'avait dirigé depuis sa fondation à la Libération. Exigeant la majorité des parts pour avoir les coudées franches, elle entreprend une réforme de fond de la rédaction pour lutter contre une conjoncture défavorable et résister aux tentatives de reprise du journal par un concurrent. Elle porte toute confiance à Maurier, à qui elle confie les pages spectacles. La plume acerbe du jeune journaliste redonne un coup de fouet aux ventes, mais celles-ci rechutent jusqu'en dessous de la barre fatidique des 250 000 exemplaires, en deçà de laquelle les annonceurs publicitaires retirent au journal leurs campagnes nationales. Les banques ne prêteront plus, et Judith a déjà hypothéqué tous ses biens personnels.

Mis sur la touche au profit de Maurier, Droz, l'ancien, multiplie les contestations, tout comme Lepage, immigré yougoslave responsable de la rubrique sports et délégué CGT, partagé entre son adhésion aux projets de survie du journal et les prérogatives syndicales qui font refuser à l'immense majorité du personnel une réduction des salaires de 40 %. Cette solution était la seule offerte à Judith qui, contre vents et marées, s'est refusé à tout licenciement après le coup de grâce assené par le concurrent : la création d'un hebdomadaire, gratuit, entièrement financé par la publicité, faisant fi de tout scrupule... publication d'informations pourtant sous embargo, exploitation démagogique des résultats - soudain positifs - de l'équipe locale de football, qualifiée en demi-finale d'une coupe d'Europe contre le Real Madrid. "La Nouvelle République" en est paradoxalement réduite à souhaiter l'élimination du Sporting, qui se produit.

Mais il est trop tard. Le journal est cédé. Après avoir félicité Judith pour une ténacité que lui-même n'aurait pas eue, Hirsch-Balland meurt. Lâchée par tous, Judith se suicide.

   
1983 L'homme blessé

Avec : Jean-Hugues Anglade (Henri), Vittorio Mezzogiorno (Jean Lerman), Roland Bertin (Bosmans), Lisa Kreuzer (Elisabeth), Claude Berri (Le client), Hammou Graïa (Le jeune homme de la gare), Gérard Desarthe (L'homme qui pleure). 1h49.

La banlieue, plutôt pauvre, d'une ville de province. Henri, jeune homme de 18 ou 19 ans, s'apprête à accompagner à la gare sa sœur, en compagnie de ses parents. En vérité, Henri s'ennuie, a peu d'amis et rêve d'un ailleurs. Et c'est dans cette grande gare, lugubre dans le soir, qu'il va découvrir un univers étranger qui, pourtant, l'attire immédiatement : des hommes rôdent dans les grands halls, dans les couloirs, dans les toilettes. Henri se met à déambuler partout, jusqu'à surprendre un homme d'une trentaine d'années qui en frappe un autre. Jean, c'est le nom de cet inconnu, profite de la jeunesse d'Henri, le force à taper lui aussi et, tout à coup, va l'embrasser presque sauvagement sur la bouche. Henri en est tout secoué, perd de vue Jean et en oublie même ses parents, qui attendent encore le départ du train. Par l'intermédiaire d'un homme plus âgé, Bosmans, qui s'intéresse à lui, Henri va retrouver Jean chez une certaine Elisabeth. Jean, prenant conscience de son influence sur Henri, va le pousser, un peu comme un test ou un jeu cruel, à se prostituer aux abords de cette gare où ils se sont connus. Et Henri, de plus en plus passionnément attiré par Jean, veut lui faire plaisir et entraîne un " client " dans un hôtel de passe. Henri va suivre Jean partout, près d'une boîte de nuit sordide où des hommes semblent s'adonner au voyeurisme tandis qu'un autre, à l'écart, pleure son malheur contre un mur. Henri découvre aussi que Jean a des rapports bizarres avec Bosmans, et celui-ci pousse un soir Henri à " prendre " Jean dans son sommeil. Mais, dans cet instant suprême, Henri assouvira à la folie son désir et sa haine pour Jean, envers de son amour intense...

   
1987 Hôtel de France
 

D'après la pièce de Tchekov ce fou de Platonov. Avec la troupe des comédiens de Nanterre. 1h38

L'Hôtel de France accueille pour un dîner les amis et parents dAnna qui doit vendre la maison de sa famille. Parmi eux, de nouveaux couples se sont formés, d'autres se retrouvent, se frôlent en un chassé-croisé amoureux qui dure jusqu'à l'aube.

   
1992 Le temps et la chambre
 

Reprise sous forme cinématographique d'une mise en scène de la pièce de Botho Strauss, jouée l'année précédente avec la même troupe (Anouk Grinberg, Pascal Greggory, Bulle Ogier, Roland Blanche, Laurence Côte...)

   
1994 La reine Margot

Avec : Isabelle Adjani (la Reine Margot), Daniel Auteuil (Henri de Navarre), Jean-Hugues Anglade (Charles IX). 2h39.

Dans la France déchirée par les guerres de religion, le roi Charles IX, poussé par sa mère Catherine de Médicis, qui gouverne de fait, oblige sa sœur Marguerite de Valois, Margot, à épouser un prince protestant, Henri de Navarre, pour hâter la réconciliation des deux camps. Mais Margot déteste Navarre et prend tout de suite un amant, le huguenot La Môle...

   
1998 Ceux qui m'aiment prendront le train

Avec : Pascal Greggory (François), Valeria Bruni Tedeschi (Claire), Charles Berling (Jean-Marie), Jean-Louis Trintignant (Lucien Emmerich / Jean-Baptiste Emmerich), Bruno Todeschini (Louis), Sylvain Jacques (Bruno), Vincent Perez (Viviane) 2h03

Le peintre Jean-Baptiste Emmerich, mort à Paris, a voulu être enterré à Limoges. Un train part de la gare d'Austerlitz; s'y retrouvent dans la confusion les proches, vrais et faux amis, amants et ex-amants, disciples, marqués pour le meilleur ou pour le pire par sa forte personnalité : son neveu Jean-Marie, séparé de Claire, qui est enceinte sans le lui avoir dit; François, biographe du peintre, et Louis, avec qui il vit; Bruno, bel adolescent séropositif, qui a connu François et qui plaît à Louis; Élodie, fillette qu'aimait bien Jean-Baptiste, et sa mère Catherine, alors que son père, Thierry, dealer-homme à tout faire, transporte le cercueil dans un break et croise même le trajet du train; enfin ceux de la génération du disparu, Lucie, qui s'auto-proclame " son amour impossible ", et Sami, l'ami de jeunesse. D'autres les rejoignent à Limoges : Lucien, qui a réussi dans la chaussure (ici, c'est porcelaine ou chaussure !), et en veut au mort, son frère, plus brillant, de lui avoir volé sa femme et son fils Jean-Marie; enfin Frédéric, encore un ex, qui assume sa condition de transsexuel.

Au cimetière, le plus grand de France, plus peuplé que la ville, le cercueil arrive en retard : Thierry a eu un accident et sa voiture est amenée sur une dépanneuse. Jean-Marie s'isole pour fumer un joint, puis, lors de la mise en terre, dit quelques mots remplis d'amertume.

Douleurs et rancœurs s'expriment dans la longue nuit qui suit, chez Lucien, hôte tour à tour provocateur ou attentionné; et quelques issues apparaissent. Jean-Marie et Claire envisagent une réconciliation; Catherine part avec sa fille sans Thierry; Frédéric se trouve un nouveau prénom, Viviane, exprime sa confiance en la vie et son objectif, devenir boulangère; Louis, qui aime toujours François, lui propose d'adopter Bruno, mais François les laisse ensemble et s'efface.

   
2000 Intimité

(Intimacy). Avec : Mark Rylance (Jay), Kerry Fox (Claire), Susannah Harker (Susan), Alastair Galbraith (Victor). 2h00.

À Londres, Jay est barman de nuit, il a quitté femme et enfants pour vivre seul dans une maison-taudis. Chaque semaine, il retrouve là Claire, jeune femme rencontrée par hasard. Elle entre, ils se déshabillent, ont une relation sexuelle intense, restent un moment silencieux côte à côte puis elle repart sans qu’il ne sache rien d’elle..

   
2003 Son frère

Avec : Bruno Todeshini (Thomas), Eric Caravaca (Luc), Maurice Garrel (le vieil homme), Antoinette Moya (la mère). 1h27.

Thomas apprend qu’il fait un rechute d’un maladie du sang dont il a déjà souffert. Il décide alors de reprendre contact avec Luc, son jeune frère, qu’il n’a pas revu depuis longtemps. Ensemble ils vont se redécouvrir, se rapprocher, s’aimer, alors que la maladie de Thomas évolue inéluctablement. Ensemble, ils traverseront l’épreuve des traitements hospitaliers, de la souffrance, jusqu’au jour où Thomas renoncera. Ils font alors un dernier voyage dans la maison familiale, au bord de l’océan.

   
2004 Gabrielle

Avec : Isabelle Huppert (Gabrielle Hervey), Pascal Greggory (Jean Hervey), Claudia Coli (Yvonne) . 1h30.

Jean est fier de sa vie, de l'argent qu'il manie facilement, de sa femme surtout, Gabrielle, avec laquelle il est marié depuis dix ans. Il a une maison où l'on aime venir. Le jeudi, on écoute, regarde, rit, affirme une chose puis son contraire. Mais soudain, un soir en rentrant Jean remarque une lettre. Gabrielle lui annonce qu'elle est partie.

   
2009 Persécution

Avec : Romain Duris (Daniel), Charlotte Gainsbourg (Sonia), Jean-Hugues Anglade (Le fou), Gilles Cohen (Michel). 1h40.

Pour ses amis, Daniel est un garçon qui va bien et qui s'en tire toujours. De tout. Des luttes pour assurer l'ordinaire, des situations périlleuses qui demandent réflexe et sang-froid. Pour cela, il a un talent que d'autres lui envient. Tant mieux, car depuis quelque temps il lui faut beaucoup de fermeté pour faire face à un type qui le harcèle, un type sorti de nulle part, et qui a l'air de penser que Daniel est un don du ciel...

   
   
   
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(1944-2013)
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histoire du cinéma : résistance des corps