Whiplash

2014

Festival de Cannes, quinzaine des réalisateurs 40e festival du cinéma américain de Deauville, édition 2014 Avec : Miles Teller (Andrew Neyman), J.K. Simmons (Terence Fletcher), Melissa Benoist (Nicole), Paul Reiser (Le père d'Andrew). 1h45

Andrew, dix-neuf ans, s'entraine dans une salle de répétition du conservatoire Shaffer de Manhattan quand, brusquement apparait Terence Fletcher, professeur du fleuron des orchestres. Il lui demande de jouer un double swing qu'Andrew exécute avec application mais qui ne retient pas l'attention de Fletcher.

Andrew, déçu, rejoint son père au cinéma qui soutient sans enthousiasme son fils dans son souhait de devenir l’un des meilleurs batteurs de jazz de sa génération.

Le lendemain, Andrew rejoint sa place de batteur remplaçant de première année. Surgit brusquement Fletcher auquel le professeur de première année laisse respectueusement la place. Fletcher fait jouer chaque groupe d'instruments, humiliant chacun des instrumentistes puis Connolly le batteur titulaire qu'il arrête comme les autres et Andrew qu'il arrête encore plus rapidement. C'est pourtant à Andrew qu'il demande de le suivre. Il lui donne rendez-vous pour une répétition à six heures du matin. Andrew, sur un nuage, trouve alors le courage d'inviter la jolie vendeuse de pop-corn du cinéma

Hélas, le lendemain Andrew se réveille en retard et c'est affolé qu'il déboule dans la salle de répétition...vide. Ce n'était là que la première leçon de dressage voulu par Fletcher qui arrive à neuf heure juste pour faire répéter Whiplash de Hank Levy (1927-2001) à l'orchestre. Andrew n'est toutefois encore que la doublure de Taner qui le traite avec le plus grand mépris.

Fletcher a pour unique devise le travail à tout prix. Charlie Parker, jeune musicien talentueux, ne serait devenu le « Bird » qu'en ayant conscience de son manque de travail quand, jeune musicien, il reçut à la tête une  cymbale lancée par  Jo Jones. Pour trouver le nouveau génie de la musique, Fletcher ne se contente pas lancer une chaise au musicien récalcitrant dans une répétition. Il  fait s'affronter dans une concurrence sans règles les musiciens : celui qui lâche ne jouant pas obligatoirement faux mais étant seulement prêt à admettre l'échec. Il est machiste sans complexe et insulte ses musiciens à qui mieux mieux.

Face à cette exigence, le monde fait pâle figure pour Andrew déjà en pertes de repères. Son père, écrivain raté n'est capable que de l'amener au cinéma en mangeant du pop-corn ou de regarder la télévision.
 
Andrew est la doublure du batteur mais quand celui-ci qui ne peut se passer de partitions, il le remplace. Mais ce triomphe est de courte durée. Il est soupçonné d'avoir dérobé la partition pour élimer celui dont il a pris la place. Et d'ailleurs bientôt il est menacé de redevenir remplaçant, Fletcher imposant trois heures de répétition entre Connolly, Taner et Andrew sur un passage de Caravan.

Travaillant plus que jamais, Andrew partage avec Nicole ses angoisses d'adolescent. Mais il rompt bientôt avec elle car il doit répéter plus que jamais pour un concert qui décidera de sa carrière. Hélas, le jour en question, panne de bus, et embouteillages se succèdent. Contraint de prendre sa voiture, Andrew est victime d'un accident. C'est ensanglanté qu'il tente  de tenir son poste mais il s'écroule et Fletcher le chasse pour avoir déconsidéré son groupe.

Andrew se remet difficilement de cet échec et doit, en plus témoigner contre Fletcher. Ses méthodes avaient déjà causé le suicide d'un adolescent qu'il avait poussé à bout.

Quelque temps après, Andrew croise Fletcher, pianiste dans un bar et se réconcilie avec lui. Fletcher a été chassé du conservatoire suite à son témoignage mais il lui propose néanmoins d'intégrer son nouveau groupe qui a besoin d'un batteur. Ils vont bientôt se produire dans un concert  dont le public est constitué de cadres de Blue Note et autres maisons de disques prestigieuses capables de faire ou défaire une carrière.

C'est un piège destiné à le chasser définitivement. Andrew n'a pas la partition d'Upstream qui ouvre le concert et ne l'a pas répété comme tous les autres membres de l'orchestre. Mais Andrew lance un défi musical avec le chef d'orchestre et parvient à arracher l'enthousiasme de la foule.

Il y a différentes façons de mettre en scène le travail du musicien : indiquer ses sources d'inspiration, le voir jouer et remarquer son interaction avec les autres musiciens et la réception du morceau musical auprès des spectateurs. Il y a enfin le voir faire ses gammes et vérifier qu'elles sont bien exécutées. Seul ce dernier point intéresse Chazelle avec, comme juge, un professeur qui n'a qu'une seule méthode pédagogique : plus il y a de travail plus c'est génial. Le film se présente donc comme un survestissement de la virtuosité au détriment du rapport au monde et aux autres. La mise en scène elle-même redouble cette apologie du rythme en recourant à un montage rapide accumulant les signes d'information musicale sans en donner. La virtuosité captée se résume en effet à l'absence de défauts (perte de rythme  dans un tempo à 7 temps ou un double swing,  fausse note, accord d’une caisse claire), à jouer sans partition et à varier les rythmes.

Changer de famille

Chazelle pousse jusqu'à la caricature l'opposition entre famille naturelle et famille choisie. Andrew n'a pas envie de sa famille qui n'aime que le sport, le cinéma vu avec popcorn, la télévision et toujours prête à se réconforter dans l'échec. Fletcher s'empare des quelques confidences obtenues d'Andrew pour lui faire comprendre que son père n'est qu'une mère pour lui. S'il continue comme ça, il ne pourra que pleurer sur sa batterie au moindre échec. Il a besoin d'un vrai père symbolique : lui-même. Chazelle donne à Fletcher à tout les attributs du père fouettard : plan sur ces chaussures impeccables, son crane lisse, sa faon stylée d'accrocher sa veste, d'arriver juste à l'heure lorsque la trotteuse des secondes rencontre la grande aiguille, ou d'entrer théâtralement dans une salle en claquant les portes. La caméra virevolte aussi autour de son bras, de ses doigts, donnant le tempo. Qu'il soit un père odieux ne semble guère gêner Chazelle puisqu'il lui donne finalement raison dans les deux derniers plans: après le dernier coup de cymbale c'est un regard complice qui unit chef d'orchestre et musicien, qui unit père et fils. Fletcher a d'ailleurs beaucoup des attributs du sergent instructeur de Full metal jacket. La référence est assez explicite dans la scène où "Bouboule" est humilié comme "Baleine".

Etre virtuose en attendant de devenir artiste

La citation de l'humiliation subie par Charlie Parker est récupérée par Chazelle dans le sens qui l'intéresse. Dans, Bird, la version bien documentée d'Eastwood, la cymbale atterrie aux pieds du jeune Parker et non en direction de sa tête. Elle est lancée pour lui signifier qu'il n'est pas le seul à jouer sur scène et qu'il est temps qu'il s'arrête et retourne faire ses gammes pour mieux jouer. Ici seule l'humiliation pour mieux travailler est retenue sans le rapport au public que les musiciens respectent et que Chazelle exclut ici. En effet seul Fletcher juge de la qualité du travail d'Andrew, les jurys de concours comme les spectateurs sont laissés dans l'ombre. La source d'inspiration possible, l'amour, est aussi rejetée par Andrew.

La cymbale lancée par Jo Jones au jeune Charlie Parker dans Bird (Clint Eastwood, 1988)
voir : phogrammes

Chazelle redouble cette virtuosité dans la mise en scène en multipliant le nombre de plans où Fletcher donne des ordres et les autres écoutent et répètent le plus longtemps possible. Le reste est évacué. Le rapport du jeune homme au monde est rétréci aux salles de répétition comme il le sera ensuite au jeu solitaire sur scène.

La virtuosité ne dispense pas le même charme que l'art et cela vaut aussi bien pour Andrew que pour Chazelle. Celui-ci en semble toutefois conscient et c'est dans la scène de rupture que le sourire et les beaux yeux bleus de Nicole sont le mieux mis en valeur. De même, le suicide de l'élève de Fletcher intervenant plusieurs années après sa sortie du conservatoire semble bien indiquer que la virtuosité pure, coupée du monde, ne peut qu'aboutir au vide. Espérons ainsi le prochain film de Chazelle sera peut-être un peu moins virtuose et un peu plus sensible.

Jean-Luc Lacuve le 09/01/2015. (Merci à Nicolas Béniès, http://soufflebleu.fr, pour son intervention au ciné-club du jeudi)