Petit paysan

Hubert Charuel
2017

Genre : Drame social

Avec : Swann Arlaud (Pierre), Sara Giraudeau (Pascale), Bouli Lanners (Jamy), Isabelle Candelier (La mère), Jean-Paul Charuel (Le père), Marc Barbé (Responsable DDPP), Valentin Lespinasse (Jean-Denis), Clément Bresson (Fabrice), Jean Charuel (Raymond), India Hair (Angélique). 1h30.

Pierre, la trentaine dort dans son lit... au milieu des vaches. Il se lève et arrive, en jouant des coudes au milieu d'elles, dans la cuisine. Il prend son café en les contemplant. Le réveil sonne. Ce n'était qu'un rêve. Aux Granges, un hameau du village agricole de Droyes, entre Reims et Nancy, à vingt kilomètres de Saint Dizier, Pierre, est bien éleveur de vingt-huit vaches laitières. Il a repris l'exploitation de ses parents qui, tout proches, ne cessent de lui donner des conseils : s'il est premier du département sur la qualité du lait, il n'est que sixième sur la productivité. C'est toutefois mieux que Fabrice dont la ferme robotisée ne pointe qu'au 42e rang. Sa mère essaie, qui plus est, de le marier avec la boulangère, la jeune Angélique.

Pierre est inquiet pour l'une de ses godelles, Topaze, qui doit mettre bas durant la nuit. Elle a un comportement anormal mais sa sœur vétérinaire, Pascale, le rassure. Topaze n'a pas la FHD, l'épizootie bovine, venue de Belgique et qui touche désormais la Charente. La FHD se manifeste par une hémorragie dorsale. La nuit venue, Pierre se renseigne néanmoins sur la maladie via Internet. Selon le principe de précaution, les autorités sanitaires européennes imposent alors l’abattage intégral du troupeau. Le baby-phone avertit Pierre que Topaze va bientôt mettre bas. Il l'aide à faire venir au monde un adorable petit veau.

Le lendemain matin, Topaze refuse de se lever. Pierre appelle d'urgence sa sœur qui, en congés, vient pourtant avec un collègue vétérinaire. Pierre ne croit guère au diagnostic de la mammite type colibacillaire. C'en est trop pour Pascale qui ne supporte plus la paranoïa de son frère. Pour mettre fin à celle-ci, elle appelle la DDPP (direction départementale de la protection des populations) pour l’envoi d’un expert le lendemain. Pierre prend peur et voudrait annuler ce rendez-vous mais Pascale lui signifie qu'il est impossible de revenir en arrière

Dans la journée, Pierre est inquiet. Il aide son voisin, le vieux Raymond, atteint d'Alzheimer et qui a bien du mal à s'occuper de sa godelle Miranda. Il donne aussi rendez-vous à Angélique pour un restaurant le samedi suivant. La nuit, Pierre consulte de nouveau des sites sur internet de paysans qui ont du affronter maladie. Il est surtout sensible à la chaine Youtude de Jamy, un éleveur belge qui raconte que la sanction pour les éleveurs est sans appel : au premier cas de maladie déclaré, tout le troupeau doit être abattu. Du jour au lendemain, il a tout perdu. C'est alors que Pierre entend Topaze meugler sans fin dans l'étable. Après avoir caressé son dos, Pierre voit que sa main est maculée de sang. C’est la marque, irréfutable, de la maladie. Pierre, affolé, sait que le contrôle de la DDPP, le lendemain, sera fatal à tout son troupeau. Refusant la fatalité, espérant enrayer l’épidémie, Pierre décide de tuer sa vache et de la faire disparaître. Il ne peut la tuer d'un coup de fusil au risque de réveiller l'entourage. Il se décide à l'abattre à la massue puis, ayant creusé un trou avec la pelleteuse dans un champ au loin, il la brûle puis l'enterre.

Pierre revient juste à temps pour mettre sur une vache saine le numéro d'identification de Topaze avant le contrôle de la DDPP. Le vétérinaire est furieux qu'on l'ait fait déplacer pour rien. Pascale n'est pas dupe et exige une explication. Effondrée par le geste de Pierre, elle accepte néanmoins de le couvrir. Toutefois, si un autre cas se déclenche, elle alertera la DDPP.

Pierre et Pascale, lassés d'être sous la surveillance continuelle de leurs parents, qui ont découvert qu'il manquait une vache dans le pré, décident de leur payer un voyage en Corse pour souffler un peu. La mère le prend mal et Pierre explose de colère.

Pierre, toujours très inquiet, dine au restaurant avec Angélique sous le regard amusé du patron, Jean-Denis. Celui-ci finit par convaincre Pierre de venir enfin à la chasse un jour prochain. Lors de celle-ci, Pierre se sent plus proche de Fabrice, lu aussi toujours préoccupé par son métier et qui via son téléphone consulte des graphiques lui permettent de constater en temps réel le rendement et l’état sanitaire de son cheptel.

Le lundi, Pierre a oublié le contrôle des services laitiers et doit admettre avoir perdu une vache. Il doit en faire la déclaration à la police. Le policier qui l'interroge, dans son délire raciste, se méfie des Roms du voisinage qui pourraient atteler des vaches aux squads qu'ils volent. Il préfère orienter Pierre vers une ultime déclaration comme quoi il aurait mangé sa vache. Le policier le couvrira alors s'il accepte de lui fournir quelques côtelettes. Pierre s'en acquitte au supermarché.

Le soir, Jean-Denis et Fabrice se sont invités à l'apéritif mais c'est la catastrophe pour Pierre : dans la salle de traite, il découvre une seconde vache atteinte de la FHD. Il l'abat d'un coup de fusil juste avant l'arrivée de ses amis. Pour couvrir les meuglements des vaches, il décide d'entrainer ses amis en dehors de la ferme pour un bowling. A deux heures il n'en peut plus et accompagne Fabrice lui aussi inquiet pour son troupeau. Pierre traine alors la vache abattue hors de la salle de traite et la fait disparaitre dans la fosse à purin. Il s'en va ensuite voler une vache dans la ferme robotisée de Fabrice. Son dos couvert de pustules ensanglantées le fait souffrir au point qu'il s'asperge d'un liquide antiseptique. Il nettoie son petit veau, Biniou, et l'installe dans son salon.

Le matin, Pierre s'en va acheter de la chaux pour couvrir l'odeur pestilentielle de la vache pourrissant dans la fosse à purin. Il comprend que Raymond à vu qu'il avait tué sa vache et, profitant de son Alzimer, l'oblige à répéter qu'il n'a rien vu.

Pascale, en inspection chez Fabrice, comprend que la vache disparue est celle qu'a dû voler son frère pour couvrir un autre décès dans son troupeau. Elle lui rend visite et lui annonce qu'elle va le déclarer à la DDPP. Pierre fonce alors vers la Belgique avec une bétaillère où il a embarqué ses 27 vaches. Chez Jamy, il se rend toutefois compte de la paranoïa de celui-ci, désormais seulement avide de se faire connaitre sur Youtube. C'en est trop : Pierre rentre aux Granges.

Le matin Les vétérinaires de la DDPP et Pascale sont là pour abattre le troupeau contaminé. Pierre demande à traire ses vaches une dernière fois et accepte de donner la mort à Bignou.

Le soir Pierre écoute sur son répondeur ses voisins qui l'appellent pour savoir s'il ne vendrait pas ses terres maintenant qu'il n'est plus en mesure de reconstituer un troupeau avec les maigres indemnités qu'il recevra.

Au matin, Pierre, comme délivré du poids de responsabilités écrasantes, parcourt un chemin près de chez lui. Il s'arrête regarder une vache dans le pré et continue sa marche.

Le cauchemar inaugural indique qu'un destin trop lourd pèse sur Pierre. Les matins ensoleillés des premières séquences laissent la place à des scènes de nuit de plus en plus baroques. Elles sont en phase avec un esprit qui a perdu son centre: sa ferme, ses vaches. Pierre tente de façon désespérée d'éloigner d'elles, sa famille, ses amis et ses voisins.

Un film noir, fantastique et expressionniste

Topaze brulée dans la nuit, la séquence de bowling, la vache trainée dans la nuit, le retour de la bétaillère dans la nuit, les vidéos Youtube regardées à la lumière d'un ordinateur dans la nuit, les messages perfides reçus dans la nuit; les lumières expressionnistes, la musique tour à tour inquiétante et nostalgique donnent au film une atmosphère de fantastique froid qui rappelle Grave ou Bullhead De Michael R. Roskam.

De plus en plus seul, se coupant de tous, Pierre prend tout sur son dos, la maladie dont ses vaches sont victimes et qui prend, chez lui, la forme d'un eczéma purulent. Il en partage la souffrance en s'aspergeant de produits désinfectants.

La lumière, Pierre la retrouve pour l'abattage des vaches traité sur le mode de l'acceptation et surtout de la séquence finale qui, après tous ces cauchemars nocturnes, apparait comme une délivrance.

Mystique d'une paysanerie en voix de disparition

L'interprétation très sobre de Swann Arlaud, la passion presque mystique pour les vaches de son personnage, font aussi parfois penser à Au hasard Balthazar. La séquence où Pierre lave le petit veau et l'installant près de lui sur le canapé du salon peut faire penser à la cérémonie nocturne où Marie couvre Balthazar de fleurs. Balthazar finissait par mourir d'une balle perdue paisiblement dans un champ. Pierre choisit aussi la lumière finale, l'acceptation du réel face au complotisme paranoïaque, mais il signifie aussi la fragilité d'un mode de vie paysan traditionnel face aux normes de plus en plus exigeantes et aux menaces des épidémies mondiales.

Jean-Luc Lacuve, le 23 octobre 2017