De bruit et de fureur

1988

Avec : Bruno Crémer (Marcel), François Negret (Jean-Roger), Vincent Gasperitsch (Bruno), Fabienne Babe (la professeur de français). 1h35.

Sous les apparences d'un fait divers, le film raconte l'aventure initiatique d'un jeune adolescent Bruno, qui vient habiter Bagnolet et qui se retrouve confronté, par le bais d'une amitié avec Jean-Roger, autre adolescent du quartier, à un tissu social en pleine décomposition : violence, délinquance précoce, échec scolaire, parents irresponsables. Seul Thierry, le frère de Jean-Roger réussira très péniblement et pour un temps à y échapper. Marcel, père de Jean-Roger, truand asocial et violent qui n'engendre que haine et désolation autour de lui finira par se pendre. La figure douce et obstinée de la professeur de français, oasis d'humanité dans un monde pervers n'empêchera pas le suicide de Bruno dont la mère est trop absente, ne se manifestant que par les mots qu'elle laisse à son fils.

Pour Thierry Jousse dans Les Cahiers du cinéma n°408, mai 1988 :"
Bruno est privé de regard. Dès son arrivée à Bagnolet, l'enfant-adolescent est le témoin d'une scène de violence entre voisins qui ne laisse aucun doute sur l'ambiance du lieu. Au contact de Jean Roger, il va se transformer peu à peu en voyeur, comme dans cette séquence mi-sexuelle, mi-violente, de règlements de compte dans les caves des HLM, ou dans cette autre séquence qui fait alterner la réunion des instances scolaires délibérant le cas de Jean-Roger et le regard des adolescents qui rend dérisoire toute initiative de punition. L'aboutissement de ce voyeurisme est ester absence de regard qui caractérise Bruno dans toute la dernière partie du film. Bruno ne voit plus rien, il lui est devenu intolérable de regarder, il ne peut plus supporter l'insupportable, comme dans cette séquence du meurtre du père, sorte de vision hallucinante, presque fantastique. A cette vision réelle, Bruno tente de substituer uen vision imaginaire incarnée par un oiseau et uen sorte d'ange au féminin, dont les apparitions ponctuent le film.(…) En fait, cette apparition est sans doute trop faible esthétiquement comme psychologiquement, pour contre-balancer l'hallucination permanente du film. C'est la réalité qui est hallucinante, mais comme naturellement, sans qu'il soit besoin de la forcer. A cet égard le film de Brisseau multiplie les séquences littéralement incroyables, depuis la séance d'entraînement au fusil de chasse dans l'appartement, jusqu'à la longue séance d'embrasement qui aboutit au suicide de l'enfant, séquence qui met en jeu l'alcool, le feu et al pendaison du père, image proprement faulknérienne (pour rester fidèle à la référence du titre). La violence n'est jamais plaquée, jamais gratuite ; elle semble suinter comme naturellement de l'espace et des corps ; elle nous atteint en pleine poitrine, spectateurs cloués à notre fauteuil, impliqués que nous sommes dans cette jungle d'avant l'homme.

Le sentiment dominant du film est ce sentiment de terrible qui en cesse de nous étreindre. Il y a là quelque chose d'impossible à combler, d'implacable d'inexorable et c'est là que le film atteint au tragique. (..) Sorte de milieu originaire qui génère des pulsions incontrôlables, le film excelle à saisir ces moments de basculement où un détail suffit à installer l'irréparable, comme dans cette magnifique séquence d'affrontement dans la salle de classe, entre Fabienne Babe et Jean-Roger. Tout semble encore pouvoir s'arranger mais, excédée, elle gifle Jean-Roger et d'un coup se retrouve seule face à la marée humaine de la classe en délire

A travers ces existences gâchées, ces destins joués d'avance, De bruit et de fureur fait le portait d'un monde investi par le mal. Si l'enfant se suicide à la fin c'est que Bruno a un cops trop frêle pour supporter un univers aussi absurde, aussi intolérable et qu'il n'a pu trouver la grâce en ce monde-ci. Son geste rejoint celui de l'enfant d'Allemagne année zéro, il est la réponse inacceptable à un monde inacceptable.
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Thierry Jousse dans Les Cahiers du cinéma n°408, mai 1988