Vincere

2009

Genre : Film épique

Cannes 2009 :  compétition officielle Avec : Giovanna Mezzogiorno (Ida Dalser), Filippo Timi (Benito Mussolini), Fausto Russo Alesi (Riccardo Paicher), Michela Cescon (Rachele Guidi-Mussolini), Pier Giorgio Bellocchio (Pietro Fedele), Corrado Invernizzi (Docteur Cappelletti), Paolo Pierobon (Giulio Bernardi), Bruno Cariello (Le juge), Francesca Picozza(Adelina), Simona Nobili (La mère supérieure). 2h08.

1907 à Trente, dans une réunion catholique, Benito Mussolini, prend la parole. Il défie Dieu. S'il ne le foudroie pas dans les cinq minutes, il aura prouvé qu'il n'existe pas. Les cinq minutes écoulées, Benito triomphe et provoque le chahut et le sourire de Ida Dalser, amoureuse à tout jamais.

1914. Milan. Ida Dalser, propriétaire d'un atelier de couture reconnaît Mussolini à la tête de manifestants socialistes hurlant leur haine contre le roi et le pape (j'étranglerai le dernier roi avec les boyaux du dernier pape). Ida se souvient que, sept ans plus tôt, cherchant à revoir Benito à Trente, elle l'avait aidé à échapper à la police. Elle se précipite dehors, l'embrasse, et lui laisse son adresse.

Mussolini lui rend visite le soir et ils deviennent amants. Mussolini a la vision de longs drapeaux noirs, tombant des façades d'une forteresse. François-Ferdinand a été assassiné à Sarajevo, images d'enterrement et annonce de la guerre. Il se précipite nu à la fenêtre, elle le couvre d'un drap et court chercher dehors les tracts distribués. Mussolini la quitte aussitôt pour rejoindre ses amis.

Mussolini est exclu du parti socialiste pour prôner la guerre (N'oubliez pas Gramsci: Le fer avant le pain). Ida l'admire de dessus la porte. Elle le suit dans la rue. Il lui explique que son destin est de changer la société. Il est directeur d'Avanti mais cela ne lui suffit pas.

Lorsqu'il rentre chez elle, il découvre son appartement vide. Ida a vendu son atelier de mode et ses meubles. Il lui signe une reconnaissance de dette. Elle parvient à lui faire dire je t'aime.

Ida suit la carrière de son amant. Il fonde Il Popolo d'Italia dans des locaux dont il brûle les anciens meubles. Il se bat en duel pour sa plus grande gloire. Elle lui annonce être enceinte. Mais survient alors Rachele Guidi qui vient avec sa fillette voir Mussolini qui l'accueille comme sa femme.

Mussolini part au front, il est blessé. Victor Emmanuel vient le voir à l'hôpital et le remercie au nom de la patrie. Ida essaie de le voir mais est rejetée par Rachele Guidi et Mussolini. Lorsqu'elle le harangue sous son balcon avec son fils, elle est emmenée par la police.

Lors de l'Exposition futuriste de 1917, elle tente de séduire Mussolini qui la rejette une nouvelle fois. Mussolini est nommé ministre.

Elle est assignée à résidence à Trente. Comme tout le monde, elle ne peut que suivre Mussolini à la radio et aux actualités cinématographiques. Son beau-frère tente de la raisonner de l'empêcher d'écrire à tous (Roi Victor Emmanuel, pape Pie XI, ministres et secrétaires) pour réclamer justice. Elle rêve de son mariage en présence de sa sœur et de son beau-frère.

En 1926, Lorsque le ministre Pietro Fedele vient à Trente, elle tente de le voir. Elle est tabassée et enfermée à l'asile psychiatrique voisin de Pegine.

Elle est transférée à San Clemente à Venise. Un psychiatre lui conseille de dissimuler. Près de la Brenta, elle voit Le Kid. Mais elle est ramenée à Pegine. Son fils est retiré à son beau-frère. Benito Albino refuse le cadeau de Noël qui en fait pas mention de sa filiation avec Mussolini et se cache après avoir fait tomber la statue de Mussolini.

Ida passe de longues années en hôpital psychiatrique. Benito Mussolini a grandi. Il assiste au discours de son père, ventant l'importance d'une grande flotte de guerre italienne. Il fait une imitation douloureuse de son père. Son oncle le remarque. Benito le rejoint dans un cinéma et lui donne une lettre pour sa mère. Elle s'évade. Elle est reprise. Le village l'admire comme une sainte. Ida demande à ce que l'on ne l'oublie pas. Benito Albino est enfermé à l'asile. Il imite un discours de son père prononcé en Allemagne nazie.

Un carton final indique la mort de Ida à l'asile de Pegine en 1937, la mort de Benito Albino en prison psychiatrique en 1942. Leurs corps ont été jetés à la fosse commune. La tête de plâtre de Mussolini finira écrasée par des presses. "Vaincre" est le dernier carton.

Vincere réussit à faire passer le souffle révolutionnaire qui anime Benito Mussolini dans ses premières années puis le transforme ensuite en vampire entraînant son pays dans le fascisme. Ida Dalser ressent l'horreur de l'écart entre l'image officielle et la réalité sensible.

Une esthétique futuriste pour un moderne Antéchrist.

Bellochio procède par collage d'images et de sons aussi disparates, violemment modernes que le futurisme que soutient alors Benito Mussolini. Collages d'époques : 1907, 1914, 1907, 1914, collages de moments opératiques (chant et drapeaux sur des papiers brûlés) et du thème hitchcockien issu de Vertigo, mélange d'images d'archives (belles des années folles, enterrement de François-Ferdinand) de surimpressions (trains fonçant sur des rails semblant sortir de la gare de Milan), de métaphores (celle de l'aveugle guidant d'autres aveugles, Mussolini archange nu que vient couvrir d'un drap blanc Ida en ange) images de synthèse sur la séquence archaïque du duel, confidences et formules chocs. C'est un art qui comme le commente Mussolini dans l'exposition qu'il visite fait "Bang, Bang et Bang".

Bellochio dresse un séduisant portrait du jeune Mussolini en révolutionnaire de sa propre cause. Fresque historique majeure faite avec presque rien, ni bataille ni mouvement de foule, dépeignant ce que pouvait avoir de séduisant, pour un peuple épris d'amour, l'énergie d'un Benito Mussolini, bousculant tout sur son passage, à la hauteur de l'Antéchrist qu'il prétend incarner.

De l'adhésion à la réflexion

Le cinéma n'est pas ici utilisé comme une arme de propagande (sauf la séquence d'Octobre) mais comme le reflet de l'âme des personnages. Le splendide Jésus Christ de d'Antamaro est utilisé pour monter comment Benito se prend pour Jésus et sanctifie alors celle qui se trouve près de lui comme une sainte. Vu en contre-plongée le film déforme les perspectives dans un effet maniériste qui s'accorde avec la douleur et le doute de Benito alors blessé. Le basculement politique s'opère lorsque, blessé, il reçoit la visite de Victor Emmanuel et accepte sa reconnaissance. D'Antéchrist il se prend pour le christ projeté dans l'hôpital.

Rachele Guidi qui a su être infirmière à ses cotés profite alors de son association mentale à Marie en pleurs au pied de la croie. Ainsi, lorsque survient Ida, Benito la repousse ayant fait le choix de la soumission à l'état, à l'église et à ses valeurs.

Le kid fait prendre conscience à Ida quelle pourra par la ruse retrouver son enfant. Hélas pour elle et pour le docteur qui comprend que son discours a porté, Ida est transférée dès le lendemain de Venise à Pegine, décourageant définitivement Ida de se battre pour le présent.

La séquence dans le cinéma ou un pianiste joue frénétiquement du piano au premier plan pendant que, dans la salle, s'invectivent partisans de la guerre et de la paix, se clôture sur une séquence en ombres chinoise où se mêlent personnages réels et personnages filmés. On quitte alors la romance individuelle pour tracer le destin de personnages en prise avec l'histoire.

L'écriture et l'image

Idée géniale en effet de ne plus représenter Mussolini lorsqu'il abandonne Ida par le corps de l'acteur mais par des images d'actualités cinématographiques. Si Ida ne sait pas encore que le combat est perdu, le spectateur en prend conscience et ressent l'exaspération de la jeune femme devant une injustice aussi irrémédiable. Ida se jette à corps perdu dans l'écriture, le papier ne suffisant plus, c'est son cachot qui est recouvert d'encre.

Le film bascule alors dans une sorte de fantastique. Mussolini, privé de chair et de sang devient un vampire expressionniste outrancier, embarquant son pays dans le cataclysme du fascisme et des guerres coloniales. Bellochio réussit à transformer, Ida personnage assez falot, en héroïne romanesque escaladant de jour ou de nuit sous la neige les grilles de l'asile.

Le médecin peut bien lui dire qu'elle a tort de combattre à armes trop inégales les instances politiques, religieuses et judiciaires de son pays, Ida ne le sait que trop bien. Mais elle se sait aussi accompagnée de l'armée de l'innocence de l'enfance tels son enfant et ses amis, petits guerriers pour jouer, qui l'accompagnent en arrière-plan lors de sa rencontre fatale avec le ministre Pietro Fedele. Le peuple ne s'y trompe pas et l'acclame comme une sainte condamnée comme l'heroïne d'Europe 51 à finir derrière les barreaux.

Jean-Luc Lacuve le 29/11/2009