Les frères Sisters

2018

Genre : Western

Deauville 2018 (The Sisters Brothers). D'après le romande Patrick DeWitt. Avec : Joaquin Phoenix (Charlie Sisters), John C. Reilly (Eli Sisters), Jake Gyllenhaal (Morris), Riz Ahmed (Hermann Kermit Warm), Rebecca Root (Mayfield), Rutger Hauer (Le commodore). 1h57.

Oregon, 1851. Charlie et Eli Sisters, dans la nuit, attaquent les occupants d'une maison qui refusent de leur remettre un certain Blount que recherche le Commodore pour lequel ils travaillent. Charlie et Eli abattent cinq ou six hommes puis Blount lui-même qui tentait de s'échapper par le toit. La grange où ils ont laissé leurs chevaux brûle et la tentative d'Eli de récupérer le sien est un échec. Charlie et Eli repartent à pied dans la nuit.

Charlie, le cadet des deux frères, rend compte de leur mission auprès du Commodore. Lorsqu'il revient auprès d'Eli, c'est pour lui en annoncer une autre : rejoindre le détective Morris pour abattre l'homme dont il suit la piste, un certain Hermann Kermit Warm. Mais Eli n'est pas satisfait des conditions : Le commodore a trouvé le carnage trop sanglant et exigé un chef pour leur duo. Charlie a tout de suite assumé ce rôle avec pour conséquence une moindre part de salaire pour Eli et seulement un vieux cheval à la place de celui qui a brûlé vif.

Californie, 1851. Plus au sud, Morris a déjà repéré Warm dans l'une des villes champignons suscitées par la ruée vers l'or. Il écrit aux frères Sisters de le rejoindre au plus vite...

Jacques Audiard rénove le western comme Arthur Penn avec Le Gaucher en magnifiant des héros, hommes décidés et violents, alourdis du poids d'un traumatisme psychologique. Il s'agit ici en revanche d'un parcours de libération. Ce processus est tenu de bout en bout grâce à la précision et la saveur des dialogues, aux émouvants moments de repos qui contrebalancent les rares mais intenses zébrures de violence. Le film se clôt sur une magnifique séquence où les frères retrouvent le cocon maternel qui leur avait été refusé par la violence du père.

Un père abominable

On ne saura qu'aux trois quarts du film quel secret trop lourd à porter pèse sur Charlie et Eli Sisters. La violence du père envers sa femme et ses enfants étaient si terrible que Charlie l'avait tué. Eli avoue à Warm regretter de ne pas l'avoir fait lui-même car, en tant qu'aîné, cette tache lui incombait. Depuis, Charlie avait basculé dans une violence sans retour et pris le commandement de leur duo. Perclus de remords, Eli ne pouvait que l'accompagner dans sa chevauchée sanglante, voulant croire qu'il le protégeait.

Hommes frustres, Charlie et Eli n'avaient pu aller jusqu'au bout de cette explication même si, freudien avant la lettre, Charlie déclare que, s'ils font bien leur métier, c'est grâce au sang dégénéré, alcoolique et violent de leur père. Charlie fait des cauchemars suite à son parricide et, inversant les rôles, voit son père découper les membres de ses enfants comme on coupe du bois. Lui-même se comporte comme son père, baisant et buvant plus que de raison. Il est alors dans un oubli de lui-même et de la fraternité qui le lie à son frère. Toutes ces séquences à couteaux tirés entre les deux frères sont filmées la nuit avec une délivrance au matin qui passe par l'humour ("Nous n'avons jamais été aussi loin ensemble"; "Tu veux dire, dans la conversation ?"; "Non en ligne droite") ou la violence (l'exécution des "ratons laveurs" à Mayfield, le coup de poing d'Eli à Charlie à San Francisco)

Un monde abominable

Eli rêve dune autre vie. L'étole rouge offerte par l'institutrice évoquée par Charlie déclenche rêve, masturbation et jeu de rôle avec la prostituée de Mayfield. Eli s'attache à Tub, son cheval, déjà faible avant l'attaque de l'ours et qui finira, souffrant jusqu'à l'excès, par refuser de s'alimenter et ronger sa longe pour aller se suicider du haut d'une colline.

Dans ce monde de souffrance, l'amitié entre Morris et Warm a quelque chose d'exceptionnel que le destin finira par détruire. Orthogonal à leur projet, c'est le destin qui se charge de tuer le commodore. Les frères décident alors de retrouver le cocon maternel qui leur avait été refusé par la violence du père.

Le retour des frères chez eux est certes ironique puisque la mère ne les reconnaît pas ou, supposant un mauvais coup de leur part, leur tire dessus. Mais, soudainement attendrie, elle les accueille dans un sourire, la maison derrière elle. Cette séquence rappelle ainsi le début de La prisonniere du désert, où Nathan est accueilli par sa sœur.

La séquence des scènettes raccordées par le regard d'Eli est ensuite bien plus moderne. Ce regard mental colle bout à bout, dans un raccourci temporel, des moments de bonheurs simples (café et confiture, douche, repos) qui ont réellement lieu dans un temps plus long. Cette vision d'Eli pourrait être fausse. Néanmoins, le mouvement quasi circulaire  et baigné de soleil qui les assemble, dans une sorte de cocon protecteur pourrait  être comme une sorte d'écho à l'intimité du Pèlerinage à l'île de Cythère, le tableau de Watteau, qui réunit en son sein des  épisodes successifs d'un même trajet vers le bonheur.

Les frères Sisters ou un drame psychanalytique (bien) déguisé en western.

Jean-Luc Lacuve le 23/09/2018