L'origine du monde

1866
L'origine du monde
Gustave Courbet, 1866
Huile sur toile, 46 x 55 cm
Paris, Musée d'Orsay depuis 1995

Analyse de Jean-Paul Fargier

Ce tableau est resté caché, secret pendant plus d'un siècle. Pendant longtemps, deux textes seulement le décrivaient, l'un de Maxime Ducamp publié en 1877, l'autre de Edmond de Goncourt quelques années plus tard.

Alors qu'on le croyait à jamais disparu, soudain, en 1967, il apparaît dans un livre du docteur Zwang, Le sexe de la femme. Photographie unique d'un photographe anonyme qui ne cessa ensuite d'être dupliquée avec des informations contradictoires sur sa localisation entre Budapest et Paris.

En 1982, lors d'un entretien télévisé réalisé par Jean-Paul Fargier, le trou de la vierge où Philippe Sollers est interrogé par Jacques Henric, André Cuny révèle avoir vu le tableau chez Lacan, caché derrière un tableau d'André Masson. Jacques Lacan, comme les précédents possesseurs du tableau, avait trouvé un moyen de le soustraire au regard commun pour mieux le faire briller lorsqu'il apparaissait dans des conditions exceptionnelles à ses visiteurs.

L'histoire d'un tableau

Khalil-Bey (1831-1879) est le premier propriétaire du tableau. Il possède à Paris une collection d'une centaine d'œuvres, l'une des plus belles du moment (Delacroix, Chasseriaux, Ingres, Courbet). Ce riche diplomate, possède des chevaux, attire le tout Paris, à pour maîtresse Jeanne de Tourbay (1837-1908), l'une des grandes demi-mondaines qui tient salon.

Khalil-Bey souhaite acquérir Venus et psyché, tableau aujourd'hui disparu. Mais Courbet vient de le vendre. Il propose de réaliser pour lui "la suite", Le sommeil. Son nu le plus audacieux.

L'origine du monde est-elle une commande ou un cadeau pour faire passer le prix élevé : 20 000 francs alors que La femme au perroquet était estimé à 6 000 francs par l'administrateur des beaux-arts ?

Pour l'historienne Michèle Haddad, Khalil-Bey serait rentré à Paris en 1866 pour soigner de sa syphilis. Il aurait alors pu commander une Icône de la source de ses plaisirs et de ses tourments, une sorte d'ex-voto, d'image pieuse dans laquelle il vénère la puissance qui éloigne et rapproche de la mort. Quoi qu'il en soit, il dissimulera le tableau dans sa salle de bains derrière un rideau vert, couleur de l'islam.

Qui a posé ? Jeanne de Tourbay, la maîtresse du commanditaire, Joe l'Irlandaise la maîtresse du peintre, la femme brune du sommeil ou une anonyme sur une photo pornographique qui aurait pu servir de modèle. Il faudra attendre 2018 pour connaitre l'identité du modèle, decouverte par hasard : Constance Quéniaux, ancienne danseuse, elle est à 34 ans l'une des maitresses du commanditaire du tableau, Khalil-Bey.

Le tableau ridiculise la fausseté de l'académisme, celle d'un Cabanel et dépasse Ingres et même, L'Olympia de Manet qui fit scandale un an auparavant.

En 1868, Khalil-Bey vend sa collection mais L'Origine du monde ne passe pas en vente publique. En 1889, Edmond de Goncourt après une visite chez le marchand d'art Antoine de la Narde en décrit que derrière "un panneau extérieur représentant une église de village dans la neige, il vit un ventre de femme au noir et proéminent mont de venus sur l'entrebâillement d'un con rose. Devant ce tableau je dois faire amande honorable à Courbet : Ce ventre c'est beau comme la chair d'un Corrège."

En 1913, Berheim jeune vend L'origine du monde et son cache, tableau également de Courbet, à deux collectionneurs hongrois, le baron Herzog et le baron Hatvany qui emportent les deux tableaux à Budapest. Herzog garde Le château de Blonay, François de Hatvany, L'origine du monde.

En 1944, le château est pillé et Hatvany fuit en France. En 1948, il récupère une partie de ses tableaux dont L'origine du monde qui entre en France caché dans une valise diplomatique.

En 1955, Jacques Lacan et sa femme Sylvia achètent L'origine du monde à Paris. Jacques Lacan a rencontré Sylvia Bataille, la femme de Georges et l'interprète de La partie de campagne de Renoir chez André Masson, qui vit avec la sœur de Sylvia. Accroché à Guitrancourt dans leur maison de campagne, le tableau est caché derrière un panneau, non pas le paysage sous la neige, resté à Budapest mais par un tableau spécialement commandé par les Lacan à André Masson. Masson reprend les courbes du nu de Courbet et compose un paysage érotique qu'il appelle Terre érotique.

Après la mort de Lacan, en janvier 1981, Sylvia prête le tableau pour une exposition à Brooklyn de 1988 puis en 1992 à l'exposition Masson qui a lieu à Ornans.

En 1993, Sylvia meurt. En 1995, ses héritiers par dation remettent à l'état le tableau de Courbet qui entre au Musée d'Orsay.

 

Source : Jean-Paul Fargier pour le DVD Arte Video
DVD Gustave Courbet

PS : L’identité du modèle est découverte… par hasard. La jeune femme s’appelait Constance Quéniaux, révèle Claude Schopp dans son livre  L’Origine du monde, vie du modèle (Editions Phébus, 4 octobre 2018). Ancienne danseuse, elle est à34 ans l'une des maitresses du commanditaire du tableau, Khalil-Bey.

C’est en travaillant sur la correspondance d’Alexandre Dumas fils et de George Sand que le grand spécialiste français de Dumas père et fils, Goncourt de la biographie en 2017, a résolu une énigme vieille de 152 ans. Chargé de l’annotation des lettres échangées entre George Sand et Dumas fils, « de traquer les moindres allusions que contient un texte afin de l’éclaircir », Claude Schopp est surpris par une coquille dans la transcription d’une lettre de Dumas à Sand, datant de juin 1871.

L’écrivain, hostile à la Commune, déblatère sur Courbet. « On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l’interview de Mlle Queniault (sic) de l’Opéra », écrit Dumas.

« Interview? ça ne voulait rien dire », explique Claude Schopp. Il décide de confronter cette transcription au manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Ce n’est pas « interview » qu’il fallait lire mais « intérieur ».

Avant la découverte de Claude Schopp, plusieurs noms avaient circulé quant à l’identité du modèle. On a ainsi évoqué Joanna Hiffernan, maîtresse de Courbet durant l’été 1866, dont la rousseur irlandaise et la carnation blanche correspondent peu à ce que dévoile le tableau, ou celui de Jeanne de Tourbey, maîtresse du diplomate ottoman, mais figure trop en vue pour tenir le rôle de modèle.

En 1866, Constance Quéniaux a 34 ans. Elle ne danse plus depuis 1859 et est aussi une des maîtresses de Khalil-Bey. La noirceur de la chevelure de Constance et ses « beaux sourcils noirs », loués par la critique lorsqu’elle dansait à l’Opéra, sont plus conformes à la luxuriante pilosité du modèle, explique Sylvie Aubenas,  directrice du département des estampes et de la photographie de la BNF.

S'éteint ainsi la piste de Johan de la Monneraye, un antiquaire parisien qui avait retrouvé en 2010 un tableau très probablement de Courbet, qu'il nomme L'extase, représentant une tête de femme, vraisemblablement Johanna Hifferman dite Joe l'Irlandaise, la maîtresse du peintre. Johan de la Monneraye, affirmait, au prix d'un montage absolument pas convaincant, qu'il s'agissait d'une découpe d'un tableau qui aurait aussi compris l'origine du monde.

Jean-Luc Lacuve, texte révisé le 26 septembre 2018

 

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