(Antoine De Becque : Histoire des Cahiers du Cinéma)

La politique des auteurs a un père, François Truffaut, une date de naissance, le mois de février 1955, et repose sur un manifeste, l'article des cahiers du Cinéma défendant le film de Jacques Becker, "Ali Baba et les quarante voleurs", article portant ce titre explicite: "Ali baba et la Politique des Auteurs".

Certes, l'on pourrait remonter plus loin dans le temps, jusqu'à la "caméra stylo" d'Alexandre Astruc par exemple, dans L'Ecran français du 30 mars 1948, où le jeune critique compare la subtilité nouvelle du cinéma à une écriture et le réalisateur de films à un auteur à part entière composant son œuvre avec la toute puissance d'un écrivain. D'autres sources peuvent être citées, notamment André Bazin défendant Welles. Mais si ce que l'on définit alors ressemble bien à un auteur, cela n'a pas la cohérence d'une politique.

Ce caractère volontariste propre à la mise en place d'une ligne politique (un auteur est quelqu'un qu'il faut aimer) n'apparaît que peu à peu dans les pages des Cahiers. Le numéro 31 pourrait en fournir le premier exemple dans un bel article de Truffaut "Aimer Fritz Lang", consacré à "The Big Heat ". La conclusion révèle les prémisses d'une véritable politique : "Tout ceci ne donne-t-il pas à penser que Fritz Lang pourrait être un véritable auteur de films, et que si ses thèmes, son histoire empruntent, pour venir jusqu'à nous, l'apparence banale d'un thriller de série, d'un film de genre ou de western, il faut peut-être voir là le signe d'une grande probité d'un cinéma qui n'éprouve pas la nécessité de se parer d'étiquettes alléchantes ? Il faut aimer Fritz Lang." Ce volontarisme appliqué à l'amour d'un cinéaste-auteur qui se révèle alors égal à lui-même, quoi qu'en disent ses détracteurs, de film en film, on le retrouve à propos d'Alfred Hitchcock. Introduisant le numéro spécial Hitchcock d'octobre 1954, Astruc peut ainsi écrire: "Quand un homme depuis trente ans, et à travers cinquante films, raconte à peu près toujours la même histoire : celle d'une âme aux prises avec le mal , et maintient, le long de cette ligne unique, le même style fait essentiellement d'une façon exemplaire de dépouiller les personnages et de les plonger dans l'univers abstrait de leurs passions, il me paraît difficile de ne pas admettre que l'on se trouve, pour une fois, en face de ce qu'il y a après tout de plus rare dans cette industrie: un auteur de films." Enfin, dernier indice, dernière citation, un extrait de la critique consacré par Truffaut à "Touchez pas au Grisbi" de Jacques Becker: "Je ne dis pas que le Grisbi soit meilleur que Casque d'or, mais encore plus difficile. Il est bien de faire en 1954 des films impensables en 1950. Pour nous qui avons vingt ans ou guère plus, l'exemple de Becker est un enseignement et tout à la fois un encouragement ; nous n'avons connu Renoir que génial ; nous avons découvert le cinéma lorsque Becker y débutait ; nous avons assisté à ses tâtonnements à ses essais ; nous avons vu une œuvre se faire. Et la réussite de Jacques Becker est celle d'un homme qui ne concevait pas d'autre voie que celle choisie par lui, et dont l'amour qu'il portait au cinéma a été payé de retour".

Ces trois extraits permettent de saisir la spécificité d'une politique. Premier élément, le volontarisme de l'amour. Second: le contenu du film n'est pas une valeur absolue, car le sujet d'une œuvre c'est sa mise en scène. D'elle seule le critique doit parler. Troisième: on suit une œuvre en train de se faire, ce qui implique certes un jugement film après film mais surtout une proximité, une intimité avec l'auteur. La politique des auteurs se construit donc sur la volonté d'intimité avec un créateur dont on défend tous les films, même ceux méprisés pour leur genre ou leurs défauts: lorsqu'il aime un auteur, le critique voit partout sa griffe.

Cette politique de l'auteur, ce n'est pas un hasard si elle apparaît définitivement comme une politique cohérente à l'occasion de la sortie du film de Jacques Becker, Ali Baba et les quarante voleurs. Ce film de commande avec Fernandel (comble du cinéma commercial.), a été très négligé par la critique, considéré comme un film mineur du cinéaste. A ce jugement, Truffaut, de façon assez provocatrice, oppose la défense du film parce qu'il s'agit d'une œuvre d'auteur, donc majeure malgré les tâtonnements et les détours. Dans son article programmatique de février 1955, Truffaut exprimait certes son embarras devant les faiblesses du film de Becker, mais pour mieux résoudre la difficulté en appelant à son secours une cohérence de choix. C'est cette ligne qu'il nomme précisément Politique des auteurs: " A la première vision, Ali Baba m'a déçu, à la seconde ennuyé, à la troisième passionné et ravi. Sans doute le reverrai-je encore mais je sais bien que passé victorieusement le cap périlleux du chiffre trois, tout film prend sa place dans mon musée privé, très fermé". Ce que Truffaut, au bout de trois visions a vu, à l'état dispersé, dans le film de Becker, ce sont les marques ineffaçables de l'auteur: " ces instants, un peu éparpillés dans Ali Baba, qui nous restituent par bribes, l'étourdissante et continuelle richesse de ton et d'invention dans le détail de la mise en scène du meilleur film de Jacques Becker Casque d'or(...) Ali Baba eut-?il été raté que je l'eusse quand même défendu en vertu de la Politique des Auteurs que mes congénères en critique et moi-même pratiquons. Toute basée sur la belle formule de Giraudoux: "Il n'y a pas d'œuvre, il n'y a que des auteurs", elle consiste à nier l'axiome cher à nos aînés, selon quoi il en va des films comme des mayonnaises, cela rate ou cela réussit. De fil en aiguille, ils en arrivent, nos aînés, à parler sans rien perdre de leur gravité, du vieillissement stérilisateur voire du gâtisme d'Abel Gance, Fritz Lang, Hitchcock, Hawks, Rossellini et même Jean Renoir en son hollywoodienne période. En dépit de son scénario trituré par dix ou douze personnes, dix ou douze personnes de trop excepté Becker, Ali Baba est le film d'un auteur, un auteur parvenu à une maîtrise exceptionnelle, un auteur de films. Ainsi la réussite technique d'Ali Baba confirme le bien-fondé de notre politique, la Politique des Auteurs."

Le ton est aux certitudes, certitude que les jeunes critiques ont raison contre leurs "aînés", certitude que les choix sont bons (Gance, Lang, Hitchcock, Hawks, Rossellini, Renoir), certitude que cette politique seule garantit la cohérence du jugement, certitude enfin d'avoir puisé parmi les bonnes sources littéraires pour la justifier. Truffaut est ainsi parti d'une phrase de Giraudoux. Paul Valéry et surtout Marcel Proust sont les référence premières : "Les critiques qui trouvent que Balzac a écrit dans "Un ménage de garçon" un chef-d'œuvre, et dans "Le Lys dans la vallée", le plus mauvais ouvrage qui soit, m'étonnent autant que Madame de Guermantes, qui trouvait que, certains soirs, le duc de X... avait été intelligent et que tel autre il avait été bête. Moi l'idée que je me fais de l'intelligence des gens change quelquefois, mais je sais bien que c'est mon idée qui change et non leur intelligence.." (Contre Sainte-Beuve p 240).

Cette recherche de cautions littéraires est très révélatrice. Elle indique très explicitement que la politique des auteurs s'inscrit plus dans la proximité de la création que dans la relecture de textes critiques de référence. La politique des auteurs n'est pas un mouvement théorique mais une approche intime du cinéma par acte d'amour. Truffaut d'ailleurs, qui a, dès l'introduction du concept, promis aux lecteurs des Cahiers et de Arts un texte programmatique et théorique justifiant sa politique ne l'a jamais écrit, préférant relever ça et là dans la littérature les références illustrant son propos. Logique de choix et non ligne théorique, jugement d'intimité et non analyse méticuleuse, la politique des auteurs n'attire pas les théoriciens du cinéma. Ainsi, le seul vrai critique du moment, André Bazin, en contestera fortement les principes.

La politique des auteurs possède pourtant une vraie force : sa cohérence. Mais si elle gagne en clarté elle peut paraître assez contradictoire avec la fonction critique elle-même, que, jusqu'alors, chacun avait exercée avec autant de discernement que possible, en jugeant les réalisateurs œuvre après œuvre. Ainsi la politique de Truffaut, pour systématique qu'elle soit, possède surtout "l'ambition" d'être un exercice de modestie critique. L'admirateur, certes érudit, s'efface devant l'auteur de référence. Plus généralement - et cela constituera une des règles intangibles de la politique des Cahiers- si l'opinion ne juge pas à sa véritable valeur le film, même mineur, d'un auteur, c'est qu'elle se trompe. Un grand metteur en scène ne fait pas fausse route, mais la critique se fourvoie, telle est l'explication avancée pour comprendre les malentendus. Truffaut fait plus confiance au génie personnel de l'auteur qu'à l'acuité du jugement critique. Le premier est souvent en avance sur son temps, le second souvent en retard.