Octave Mirbeau, né le 16 février 1848 à Trévières (Calvados) et mort le 16 février 1917 à Paris, est un écrivain, critique d'art et journaliste français.

Octave Mirbeau a connu une célébrité européenne et de grands succès populaires, tout en étant également apprécié et reconnu par les avant-gardes littéraires et artistiques, ce qui n'est pas commun. Journaliste influent et fort bien rémunéré, critique d’art défenseur des avant-gardes, pamphlétaire redouté, il a été aussi un romancier novateur, qui a contribué à l'évolution du genre romanesque, et un dramaturge, à la fois classique et moderne, qui a triomphé sur toutes les grandes scènes du monde.

Mais, après sa mort, il a traversé pendant un demi-siècle une période de purgatoire : il était visiblement trop dérangeant pour la classe dirigeante, tant sur le plan littéraire et esthétique que sur le plan politique et social. Littérairement incorrect, il était inclassable, il faisait fi des étiquettes, des théories et des écoles, et il étendait à tous les genres littéraires sa contestation radicale des institutions culturelles ; également politiquement incorrect, farouchement individualiste et libertaire, il incarnait une figure d'intellectuel critique, potentiellement subversif et "irrécupérable", selon l'expression de Jean-Paul Sartre dans Les mains sales.



Les romans d'Octave Mirbeau et leurs adaptations

 

 

1886 : Le Calvaire
1888 : L'Abbé Jules
1890 : Sébastien Roch
1893 : Dans le ciel
1899 : Le Jardin des supplices
1900 : Le journal d'une femme de chambre
1901 : Les 21 jours d'un neurasthénique
1907 : La 628-E8
1913 : Dingo
1920 : Un gentilhomme
1920 : Les Mémoires de mon ami


Le journal d'une femme de chambre
1900

Une femme de chambre, Célestine R., écrit ses souvenirs et donne son texte à revoir à l'écrivain. Elle est au service d'un ménage quelconque, méchant et médiocre, Les Lanlaire, après être passée dans différentes familles. De toutes, elle a gardé la plus fâcheuse impression : les bourgeois de la société moderne, pleins de vices ambitieux sont mesquins et prêts à renier leurs modestes origines. Dès sa jeunesse, Célestine avait connu la misère et la souffrance ; fille d'un marin qui avait péri en mer, elle vit bientôt le vice s'installer chez sa mère et chez sa sœur. Alors pour vivre, elle a cherchée à se placer comme servante. Au milieu de toutes ces tristesses, elle évoque avec émotion, l'amour que conçut jadis pour elle un phtisique, M. Georges, lequel mourut rongé par son mal et sa passion. Etant passé au service d'autres gens, Célestine sera conduite à observer bien d'autres turpitudes : la rencontre qu'elle fit avec un veux maniaque, fou de bottines, Rabour en Tourraine, qu'emporte une crise d'érotisme est atroce et ridicule. Le jugement de cette femme de chambre est amer. Elle s'élève contre la société contemporaine, futile et méchante sous ses brillantes apparences. Son passage dans quelque autres familles est encore plus instructif ; le père s'est fait le propagandiste de diverses sociétés religieuses et humanistes. Ce qui l'en empêche pas de séduire les pires souillons. La mère, Mme de Tarves elle, entre deux amants, ne songe qu'à corrompre son fils, M. Xavier, lequel est vil comme ses parents et mène une vie désordonnée profitant des femmes de chambre et leur soutirant de l'argent. Ailleurs Célestine doit subir l'influence du domestique de la maison, un être au caractère sombre qu'elle soupçonne des pires délits notamment d'avoir violé et tué la petite Claire. Néanmoins, elle est frappée de la mystérieuse puissance de cet homme qui arrive peu à peu à s'enrichir solidement ; grâce à cette richesse, il devient propriétaire d'un bar, "A l'armée française", à Cherbourg et achève ainsi de faire fortune. Le cynisme du gaillard réussit à triompher de ses répugnances de qui consent à se faire épouser par lui, subissant toujours davantage sa pernicieuse influence. Par ce moyen, elle arrive à sortir de sa condition de femme de chambre.

Mirbeau donne la parole à une soubrette, Célestine, ce qui est déjà subversif en soi, et, à travers son regard qui perçoit le monde par le trou de la serrure, il nous fait découvrir les nauséabonds dessous du beau monde, les « bosses morales » des classes dominantes et les turpitudes de la société bourgeoise qu’il pourfend. Échouée dans un bourg normand, chez les Lanlaire, au patronyme grotesque, qui doivent leur richesse injustifiable aux filouteries de leurs "honorables" parents respectifs, elle évoque, au fil de ses souvenirs, toutes les places qu’elle a faites depuis des années, dans les maisons les plus huppées, et en tire une conclusion que le lecteur est invité à faire sienne : « Si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens. »

Le récit, éminemment démystificateur, constitue une manière d’exploration pédagogique de l’enfer social, où règne la loi du plus fort, à peine camouflée par les grimaces des nantis. Forme moderne de l’esclavage, la condition des domestiques et gens de maison, comme on disait, est dénoncée par la chambrière, que le romancier dote d’une lucidité impitoyable : « On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage... Ah ! voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, sinon des esclaves ?... Esclaves de fait, avec tout ce que l’esclavage comporte de vileté morale, d’inévitable corruption, de révolte engendreuse de haines. » Le domestique est un être « disparate », « un monstrueux hybride humain », qui « n’est plus du peuple, d’où il sort », sans être pour autant « de la bourgeoisie où il vit et où il tend ». Si tous les serfs des temps modernes sont condamnés à l’instabilité, à la surexploitation et à de perpétuelles humiliations, les femmes de chambre sont de surcroît traitées comme des travailleuses sexuelles à domicile, ce qui est souvent le premier pas vers la prostitution.

Mais Mirbeau ne nourrit pour autant aucune illusion sur les capacités de révolte de la gent domestique, qui est aliénée idéologiquement et presque toujours corrompue par ses maîtres : Célestine elle-même, malgré sa lucidité et son dégoût, finit par devenir maîtresse à son tour et par houspiller ses bonnes, dans "le petit café" de Cherbourg où elle a suivi le jardinier-cocher Joseph, antisémite et sadique, enrichi par le vol audacieux de l’argenterie des Lanlaire, et dont elle s’est persuadée qu’il a violé et assassiné une petite fille...

Au-delà de cette révolte, sans lendemain, contre un ordre social hypocrite et injuste, le journal de la chambrière témoigne d’un écœurement existentiel qui est celui du romancier. Bien avant Sartre, Mirbeau s’emploie en effet à susciter chez son lecteur une véritable nausée existentielle et met en lumière le tragique de la condition humaine en peignant la vie quotidienne dans tout ce qu’elle a de vide, de vulgaire et de sordide.

la société Octave Mirbeau indique une première adapation muette par un certain M. Martov en Russie en 1916. On ne trouve trace ni du film ni du réalisateur nulle par ailleurs mais il est fort probable qu'une telle version exista tant était importante la poularité de Mirbeau en Russie (une première édition de ses oeuvres completes y parait en 1908, neuf ans sa mort !).

1946 : Jean Renoir, The diary of a chambermaid. Avec : Paulette Goddard (Célestine), Burgess Meredith (Capitaine Mauger), Hurd Hatfield (Georges), Reginald Owen (Lanlaire), Francis Lederer (Joseph), Florence Bates (Rose), Irene Ryan (Louise), Judith Anderson (Mrs. Lanlaire), Almira Sessions (Marianne). 1h30. .

1964 : Luis Bunuel. Le journal d'une femme de chambre. Avec : Jeanne Moreau (Célestine), Georges Géret (Joseph), Michel Piccoli (Monsieur Monteil), Françoise Lugagne (Madame Monteil), Jean Ozenne (Monsieur Rabour), Daniel Ivernel (Capitaine Mauger). 1h41.

Renoir et Bunuel et leurs scénaristes procèdent de la même façon. Ils situent l'action lors de la dernière place de Célestine, alors qu'elle amorce son journal chez les Lanlaire. Bunuel (fétichiste du pied) intègre M. Rabour, et en fait le père de Mme Monteil. Renoir intègre Georges, le peti-fils poitrinaire et en fait le fils des Lanlaire.

 
Renoir
Bunuel
Tenue d'un journal Oui Non
1900 Oui 1928
Le Pieuré à le Mesnil Le Mesnil Le Prieuré
Mme Lanlaire, frigide, avare, maniaque Non frigide, posséssive Mme Monteil
M. Lanlaire, pauvre, coureur oui mais burlesque M. Monteil se réconcilie avec Mauger
M. Rabour, fétichiste Non Père de Mme Monteil
Georges, poitrinaire Fils des Lanlaire, ne meurt pas Non
Capitaine Mauger reste seul Burlesque, meurt chasse Rose, épouse Célestine, soumis
Marianne déplacée sur Louise Oui
Rose Oui mais burlesque Oui
Joseph Laquais ambitieux Antisémite
Vol de l'argenterie échouée puis cédée Non
Viol de Claire Non, Joseph tue Mauger Oui, explicite
"invention du cinéaste" Le bal du 14 juillet la preuve de Célestine contre Joseph
Départ avec Joseph Non Non
Triomphe de Joseph Non, il meurt lynché Oui
Ambiguité de Célestine Non Oui
Anarchisme, nihilisme Libération Annonce la menace
références anciennes Nana, La règle du jeu L'age d'or, El

Renoir insiste sur le côté théatral des personnages, qui en fait soit des mécaniques, soit des acteurs qui finsisent par trouver leur vrai personnage (Célestine et Georges). Bunuel a une vision plus politique, l'antisémisme de la fin des années 20 annonce les horreurs des années 30.

2015. Benoit Jacquot. Journal d’une femme de chambre. Avec : Léa Seydoux (Célestine), Vincent Lindon (Joseph), Clotilde Mollet (Madame Lanlaire), Hervé Pierre (Monsieur Lanlaire), Mélodie Valemberg (Marianne), Patrick d'Assumçao (Le capitaine), Vincent Lacoste (Georges), Joséphine Derenne (La grand-mère de Georges), Dominique Reymond (La placeuse), Rosette (Rose), Adriana Asti (La maquerelle). 1h35.

Début du XXème siècle, en province. Très courtisée pour sa beauté, Célestine est une jeune femme de chambre nouvellement arrivée de Paris au service de la famille Lanlaire. Repoussant les avances de Monsieur, Célestine doit également faire face à la très stricte Madame Lanlaire qui régit la maison d’une main de fer. Elle y fait la rencontre de Joseph, l’énigmatique jardinier de la propriété, pour lequel elle éprouve une véritable fascination.