Dans la note 10, Barthes distingue la présence de deux éléments hétérogènes au sein d'une photographie, le studium et le punctum.

Il éprouve pour la photo "un intérêt général parfois ému mais dont l'émotion passe par le relais raisonnable d'une culture morale et politique. Ce que j'éprouve pour ces photos relève d'un affect moyen (…) c'est le studium (..) qui ne veut pas dire du moins tout de suite "l'étude" mais l'application à une chose, le goût pour quelqu'un, une sorte d'investissement général, empressé, certes mais sans acuité particulière (..).

Le second élément vient casser (ou fendre) le studium. Cette fois ce n'est pas moi qui vais le chercher (comme j'investis de ma conscience souveraine le champ du studium c'est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer ; (..) Ce second élément qui vient déranger le studium, le j'appellerais donc le punctum ; car punctum c'est aussi : piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure- e aussi coup de dés. Le punctum d'une photo, c'est ce hasard qui, en elle, me point.


Barthes qualifiait la photographie d'art peu sûr. Le sentiment de n'avoir pu souvent aimer qu'une partie de l'œuvre d'un artiste, une seule photo dans une série, lui fait qualifier cet art d'art peu sûr (note 6)

Le punctum de la photographie ce n'est pas le choc. Celui-ci obéit toujours au principe du défi. Défi de la rareté ; défi de la saisie du numen quand la photo immobilise une scène rapide dans son temps décisif, le geste au point de sa course où l'œil ne peut l'immobiliser ; défi de la prouesse technique (surimpression, anamorphose): défi de la trouvaille (un angle particulier, humour) .

Barthes propose deux séries de définition du punctum : le hasard, la rencontre, la co-présence de deux éléments (note 9) ce qu'il reprend un peu plus tard dans la formule "La voyance du photographe ne consiste pas à voir mais à ce trouver là"(note 20). Parallèlement, il développe une autre piste qu'il finira par préférer. le punctum c'est le sentiment violent que "cela a été une fois" et atteste d'une réalité (note 12) "ça a été" (32) Quelque chose s'est posé devant le petit trou et y est resté à jamais. L'essence de la photographie c'est de ratifier ce qu'elle représente (36).

Le passé est désormais aussi sûr que le présent. Le pouvoir d'authentification prime sur le pouvoir de représentation. Puisque la photographie authentifie l'existence de l'être, je veux le retrouver en entier, c'est à dire en essence, "tel qu'en lui-même, au-delà d'une simple ressemblance (45).

Au cinéma, sans doute il y a toujours du référant photographique, mais ce référent glisse, il ne revendique pas en faveur de sa réalité, il ne proteste pas de son ancienne existence ; il ne s'accroche pas à moi : ce n'est pas un spectre. Comme le monde réel, le monde filmique est soutenu par la présomption que " l'expérience continuera constamment à s'écouler dans le même style consécutif " (Husserl) ; mais la photographie, elle rompt le style consécutif (c'est là son étonnement ; elle est sans avenir (c'est là son pathétique, sa mélancolie ; en elle aucune propension, alors que le cinéma, lui, est propensif et, des lors, nullement mélancolique. Immobile la photographie reflue de la représentation vers la rétention (37).

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La chambre claire
Broché: 192 pages Editeur : Gallimard (21 février 1980) Collection : Cahiers du cinéma Gallimard
Roland Barthes