Nanouk l'esquimau
(Robert Flaherty, 1922)
On the ice
(Andrew Okpeaha MacLean, 2011)

Le Grand Nord, ses espaces et ses habitants n’ont cessé, depuis l’arrivée, au XVIe siècle, des premiers Européens en Amérique du Nord, d’exercer une fascination sur l’homme blanc. Que ce soit à travers les comptes-rendus des expéditions des Britanniques Martin Frobisher et Sir John Franklin, les récits des grands explorateurs scandinaves Vilhjalmur Stefansson et Knud Rasmussen ou les images envoûtantes de Nanouk l'esquimau (1922) du cinéaste Robert Flaherty

Que ce soit dans le cinéma hollywoodien (Les dents du diable, Nicholas Ray, 1961) la photographie et même le travail des historiens, l’Arctique a toujours été dépeint comme un territoire fabuleux, exotique, immaculé; un pays de rêve, en somme, où l’homme blanc a projeté ses propres phantasmes de pureté exotique. Toute cette culture occidentale a contribué à forger une image idyllique, mythique, mais aussi stéréotypée, de ces grands espaces désertiques et de leurs habitants.

L’Esquimau, “ceux qui parlent une langue étrangère” comme on avait coutume de nommer l’Inuit (qui signifie “les êtres humains” , singulier : Inuk) autrefois, est vite devenu, dans l’imaginaire collectif occidental, un personnage fascinant, primitif, certes, mais doté d’une capacité d’adaptation phénoménale, capable de vivre dans un environnement hostile, voire extrême, une vie simple et heureuse, à l’abri de toute violence et des problèmes complexes du monde civilisé, dans une société non hiérarchique et démocratique. Travailleur infatigable, chasseur et pêcheur expérimenté, l’Esquimau, aux yeux de l’homme occidental, vit en parfaite harmonie avec la nature, muni d’une technologie simple mais efficace, au rythme de ses croyances et de ses traditions, tout en s’adaptant aisément aux changements apportés par l’homme blanc.

Dès le début des années 1940, l’Office national du film du Canada envoie des équipes de tournage dans les Territoires du Nord-Ouest et à l’île de Baffin, afin de capter des images du peuple inuit. Les cinéastes de l’ONF vont produire plus de deux cents films sur l’Arctique et ses populations. Tournés dans les quatre grands territoires occupés par les Inuits, soit le Nunavut, le Nunavik, l’Inuvialuit et le Nunatsiavut, ces films racontent plus de 70 ans d’histoire du peuple inuit.

Jusqu'en 1970 Les films sont largement influencés par l’approche du cinéaste américain Robert Flaherty, et de son célèbre Nanouk l'esquimau (1922). Ils représentent les Inuits comme un peuple exotique. Ils servent à documenter leur culture et leurs comportements sociaux. Ils permettent aux spectateurs non inuits d’en apprendre plus sur l’art, l’artisanat et le mode de vie des Inuits. Les noces de Palo (Knud Rasmussen, 1934) documentaire dramatique peut être qualifiés d’ethnographiques, puisque composés d’observations et de descriptions de la vie, sans dramatisation. La série de trois films réalisés par Laura Boulton en 1943 sur l’île de Baffin, sur laquelle Flaherty lui-même agit à titre de consultant, La chasse aux phoquesL’été chez les Esquimaux et L’artisanat esquimau, témoigne de cette influence.

Comment construire votre iglou (de Douglas Wilkinson, 1949) court film tourné en 16 mm Kodachrome et destiné aux écoles primaires et secondaires canadiennes est devenu, au fil du temps, un véritable classique.

Pierres vives (1958) de John Feeney, est un film sur la sculpture inuite traversé par des images poétiques d’une beauté lumineuse. Il connaîtra un succès retentissant, avec une distribution en salles dans une douzaine de pays et une nomination aux Oscars en 1958.

Douglas Wilkinson, photographe de formation effectue quelques séjours dans l’Arctique à titre de caméraman pour des films de l’ONF puis il s’installe avec sa femme et un caméraman, Jean Roy, sur les terres de Baffin pendant 15 mois et tourne, à la manière de Flaherty, deux films : Au pays des jours sans fin (1952) et Angoti, l’enfant esquimau (1953). À la suite de cette expérience, les gens rencontrés par Wilkinson ne seront jamais plus, comme il le mentionne dans son livre, de simples Esquimaux, mais bien Singeetuk, Aliuk, Idlout et Kadluk, des amis précieux.

Les idées de « documentaire dramatique » et de « participation » préconisées par Flaherty se manifestent également dans une série de films tournés dans les années 1960, devenue aujourd’hui classique, voire mythique : la série Netsilik Eskimos. Les 21 films de cette série, produits par le Education Development Center (EDC), une institution américaine vouée à l’avancement de l’enseignement des sciences et des mathématiques qui existe toujours, se proposent de recréer le mode vie traditionnel des Esquimaux chez les Netsiliks (« peuple du phoque ») avant l’arrivée de l’homme blanc. Dernière partie d’un vaste projet éducatif destiné aux écoles primaires américaines qui cherche à cerner la nature de l’Homme et qui s’intitule Man : A Course of Study, les films sont tournés au cours de trois expéditions à Pelly Bay au Nunavut, de 1963 à 1965, par une équipe du EDC, dont un ancien cinéaste de l’ONF, Douglas Wilkinson. Des copies de montage des films sont remises à l’ONF, qui sera chargé d’en assurer la postproduction. Pendant près de trois ans, le producteur David Bairstow et son équipe vont finaliser le montage image et créer, en studio, la trame sonore de tous les films. Bien que la série suscite la controverse aux États-Unis (on lui reproche ses scènes de chasse sanglantes et les manières trop primitives du peuple netsilik) et connaisse un succès mitigé au Canada, d’aucuns lui reconnaissent une grande valeur ethnographique et patrimoniale. Bien ancrée dans la manière de faire de Flaherty, la série évite toutefois les stéréotypes habituels et jette un regard vivant et authentique sur un mode de vie aujourd’hui disparu. Les films seront terminés et prêts pour la distribution à l’automne 1968.

En 1971, le studio d’animation du Programme français entreprend une série de films sur les légendes inuites, commanditée par le ministère des Affaires indiennes et du Nord. Durant les cinq premières années de cette décennie, cinq films d’animation seront réalisés : quatre par Co Hoedeman, récipiendaire d’un Oscar en 1977 pour son film Le château de sable, et un par Caroline Leaf. Pour la première fois dans l’histoire de l’ONF des Inuits vont contribuer directement à leur production (scénarios, musique). La chasse au phoque annelé (Mosha Michael, 1975) constitue le tout premier film documentaire tourné par un Inuit.

Magic in the Sky (Peter Raymont, 1981) documente les efforts des Inuits pour la création d’un réseau de télévision entièrement en inuktitut et la préservation de leur culture. Debout sur leur terre (Maurice Bulbulian, 1982) narre les luttes des Inuits pour la préservation de leur culture, mais en donnant, cette fois, la parole à des Inuits dénonçant la Convention de la Baie-James. Cet accord, intervenu entre le gouvernement du Québec et les Cris et les Inuits du Nord-du-Québec, porte sur les revendications territoriales de ces derniers et est, selon plusieurs voix dissidentes de la communauté, une porte ouverte pour l’homme blanc sur le pays inuit. Le documentaire Between Two Worlds (Barry Greenwald, 1990) raconte, sans complaisance ni sensiblerie, le destin d’un homme, Joseph Idlout, l’Inuit le plus célèbre du Canada alors qu’il figurait sur le dos des billets de 2 $, coincé entre deux mondes, celui de l’homme blanc, qui n’est pas le sien, et celui de son peuple, qu’il voudrait changer.

Le 1er avril 1999, est créé le territoire du Nunavut. Il coïncide avec l’émergence d’un véritable cinéma inuit. Amarok’s Song – The Journey to Nunavut (Martin Kreelak et Ole Gjerstad, 1998), Mon village au Nunavik (Bobby Kenuajuak, 1999), Atanarjuat : la légende de l’homme rapide (Zacharias Kunuk, 2000), film de fiction, entièrement écrit, tourné, produit et joué par des Inuits en sont les films les plus marquants. Dans Si le temps le permet (Elisapie Isaac, 2003), lettre cinématographique adressée à son grand-père décédé, la cinéaste et chanteuse s’interroge sur les liens entre tradition et modernité et sur la survivance de la culture inuite.

L'écrivain satiriste Zebedee Nungak contribue aussi grandement à la comédie documentaire Qallunaat! Why White People Are Funny (Mark Sandiford, 2007) sur les recherches menées par le « très sérieux » Qallunaat Studies Institute, dirigé par Nungak, un institut de recherche inuit sur la culture non inuite !

Martha qui vient du froid (Marquise Lepage, 2009) est issu d'une étroite collaboration entre la cinéaste et son personnage principal, Martha Flaherty, petite-fille du cinéaste Robert Flaherty. La cinéaste raconte l’histoire d’une communauté inuite qui fut arrachée de son village et déplacée sur l’île d’Ellesmere, un des endroits les plus inhospitaliers de la planète. Les membres de cette communauté ont dû affronter le froid extrême et la faim pendant des années. Orchestré par le gouvernement canadien dans les années 1950, ce déplacement visait à assurer la souveraineté du Canada dans l’Arctique.

Source : La collection de films inuits de l’ONF du Canada


Principaux films :
Une année polaire Samuel Collardey France 2018
Le voyage au Groenland Sébastien Betbeder France 2016
Le piège blanc Thierry Robert France 2013
On the ice Andrew O. MacLean U.S.A. 2011
Le voyage d'Inuk Mike Magidson Groenland 2010
Martha qui vient du froid Marquise Lepage Canada 2009
Dans les pas de Paul-Émile Victor, l’aventure polaire Stéphane Dugast France 2007
Qallunaat! Why White People Are Funny Mark Sandiford Canada 2007
Si le temps le permet Elisapie Isaac Groenland 2003
Les derniers rois de thulé Jean Malaurie France 2002
Les dents du diable Nicholas Ray U.S.A. 1961
Pierres vives John Feeney Canada 1958
Angoti, l’enfant esquimau Douglas Wilkinson Canada 1953
Au pays des jours sans fin Douglas Wilkinson Canada 1952
Comment construire votre iglou Douglas Wilkinson Canada 1949
La chasse aux phoques Laura Boulton Canada 1943
L’été chez les Esquimaux  Laura Boulton Canada 1943
L’artisanat esquimau Laura Boulton Canada 1943
Les noces de Palo Knud Rasmussen Danemark 1934
Nanouk l'esquimau Robert Flaherty U.S.A. 1922