Le secret magnifique
Coffret 8DVD Douglas Sirk

Editeur : Carlotta, novembre 2007. Nouveau master restauré. Format : 1.37. VO VOSTF & VF mono (1h43). Prix public conseillé : 25 €.

Suppléments sur DVD 2 :

  • Éclats du mélodrame : À travers le miroir (32 mn) Jean-Loup Bourget, historien du cinéma, revient sur la forme tragique des oeuvres de Douglas Sirk, sur la politique des studios dans les années 50 et sur la création du mythe Rock Hudson
  • Le Secret magnifique par Philippe Le Guay (9 mn) Un entretien avec le réalisateur de L’Année Juliette autour des thèmes du film.
  • Le Secret magnifique (1935 – N&B – 97 mn – VOSTF). La première version réalisée par John M. Stahl.

 

Le jour où Bob Merrick a un accident de hors-bord, le chirurgien Dwayne Phillips est victime d’une crise cardiaque. Et l’appareil de réanimation qui aurait pu le sauver est utilisé pour Merrick. Soigné, ce dernier se sauve de sa chambre d’hôpital et est pris en stop par Helen Phillips, femme du défunt chirurgien. Quelque temps après, attiré par elle, il décide de la suivre. Alors qu’elle tente de fuir, Helen descend d’un taxi et se fait renverser par une voiture…

 

C'est Ross Hunter, le producteur du studio Universal auquel appartient les droits du scénario qui décide de faire un remake du beau mélodrame signé en 1935 par John M. Stahl et qui fut un très grand succès populaire. Le film ne comporte qu'un contexte économique abstrait et aucune dimension raciale comme le seront plus tard Ecrit sur du vent, La ronde de l'aube ou Mirage de la vie.

Sirk n'a non seulement pas choisit le sujet, mais il ne dispose d'aucune liberté pour modifier le scénario. Le studio veut lancer Rock Hudson avec Jane Wyman qui est alors déjà une star. Le film obtiendra un succès populaire mais personne ne verra à l'époque un auteur chez Sirk.

Pur cinéaste du regard, de la mise en scène et de l'intensification d'un monde qui devient plus fort que la vie, Sirk parvient pourtant à s'attacher à cette simple histoire sentimentale qui, grâce à son talent, devient bouleversante.

Le scénario est tiré d'un roman écrit par un pasteur protestant qui a renoncé à faire des sermons pour écrire un roman… dont le propos reste sulpicien : il faire attention aux autres, se dépasser soi-même, lutter pour transcender sa médiocrité et devenir un type formidable.

Sirk n'introduit pas de second degré. Edward Randolph, qui encourage Bob dans l'idéal altruiste, c'est Dieu dans les nuages en train d'observer les pauvres humains. Du moins est-ce le sens de la séquence où il domine la salle d'opération, derrière une coupole transparente.

L'obsession magnifique qu'il propose c'est de faire le bien sans que personne ne le voie, en secret. Et tout le film tourne autour de l'aveuglement. Bob Merrick s'aveugle dans ses artifices de séducteur et Helen ne voit pas la sincérité de son amour. Pour tous les deux, il s'agira d'ouvrir les yeux sur une morale plus vaste que ce qu'elle était auparavant. De même, la fille de Phillips, dans une séquence bouleversante, découvre la sincérité de l'amour qui unit Helen et Bob Merrick.

Pour Philippe Le Guay, Sirk reprend le même propos que celui de Diderot dans sa Lettre aux aveugles à l'usage de ceux qui voient : c'est dans le spectacle du monde que l'on peut atteindre à la compassion. Les aveugles ne peuvent pas se rendre compte qu'autour d'eux il y a la misère et la faim parce qu'ils n'ont pas la clé sensible du monde. Ceux qui voient peuvent être touchés par ceux qui souffrent.

Sirk nous rend sensible à la beauté du spectacle du monde par l'intensification du réel. Il rend les couleurs plus vives qu'elles ne le sont avec une obsession du détail comme celui du parasol jaune quand Helen comprend que son mari vient de mourir. Les couleurs nous réconcilient avec le monde, nous donnent envie de faire partie du monde. "Je ne savais pas que le monde pouvait être aussi beau" dit ainsi Helen. La beauté du cinéma de Sirk c'est cet écho entre la plastique et la morale.

 

 

Éclats du mélodrame : À travers le miroir (32 mn) Jean-Loup Bourget

Le film vise le grand public. L'adaptation appartient au studio Universal. Ce n'est pas Sirk qui a choisit le sujet. Il n'a sans doute pas vu le film de Stahl à l'époque, seulement le traitement scénaristique. Le studio veut lancer Rock Hudson avec Jane Wyman est déjà une star. Le film obtient un succès populaire mais personne ne voit un auteur chez Sirk.

Après le succès, la mécanique hollywoodienne se met en marche : Wyman et Hudson sont de nouveau réunis dans un mélodrame dirigé par Sirk et ce sera Tout ce que le ciel permet.

Dans Le secret magnifique, on est dans la tragédie avec ses héros hors du commun, avec ce play-boy sportif qui devient un grand chirurgien alors que dans Tout ce que le ciel permet les personnages sont ordinaires. Le film est de nouveau un grand succès.

Ces deux mélodrames sont voulus par Ross Hunter le producteur du studio Universal. Ce ne sont pas des projets de Sirk. Les deux mélodrames produits par Sakith sont des projets plus personnels, plus proche de sa conception du mélodrame : La ronde de l'aube, écrit sur du vent. Le temps d'aimer, produit ni par ni l'un ni l'autre est de l'avis de Jean-Loup Bourget un sujet personnel. C'est d'une part une adaptation de Remarque, qui avait déjà écrit A l'Ouest rien de nouveau, et qui est exilé aux Etats-Unis comme Sirk qui lui fait jouer le rôle du professeur Paulman. De plus, Sirk change le titre qui était le temps de vivre et le temps de mourir d'après la phrase de l'Ecclesiaste en le temps d'aimer et le temps de mourir dans le sens romantic drama (idylle). Seul l'Allemagne garde le titre original du roman. En France, le roman avait été traduit sous le titre L'île d'espérance par Michel Fournier.

Le film est tourné en Allemagne en un temps où beaucoup de cinéastes exilés aux USA reviennent tourner en Europe. Mais Sirk avait une raison toute particulière de vouloir tourner ce film. Sirk avait un fils d'un premier mariage. Sa femme était une militante nazie et avait embrigadé son fils en partie par vengeance envers Sirk dont la seconde femme était d'origine juive. Le fils de Sirk a probablement été tué sur le front russe.

Cette confidence faite à Jean-Loup Bourget par Sirk sera aussi publiée dans la dernière version des entretiens avec Jon Halliday. La dernière version fait également état de l'homosexualité de Rock Hudson

Comme le souligne Pierre Berthomieu, Hudson est une composante du style Sirk. Jean-Loup Bourget le trouve très bon chez Hawks dans la comédie dans Le sport favori de l'homme. Il est force de la nature avec une grande présence physique, rassurante, ferme et calme avec par exception un éclat de violence dans Ecrit sur le vent. Il est une star modelée par le studio. Son prénom évoque un rocher et son nom est celui d'un grand fleuve. Ils évoquent la santé, la force tranquille. Les studios cherchent à l'imposer pour paradoxalement réagir contre James Dean ou Marlon Brando au malaise existentiel. Ils contrôlent l'image de Hudson pour qu'il reste l'homme viril, bien dans sa peau à la sexualité insoupçonnable et qui n'a pas l'ombre d'une tentation homosexuelle.

A la fin des années 80, Hudson, marqué par le sida rend public son homosexualité. Reagan salue l'acte courageux. Mais voir dans ses films des signes dénotant l'homosexualité serait anachronique et relève du fantasme. Ce qui n'est pas obligatoirement le cas pour Cary Grant, acteur dont la bissexualité peut se percevoir dans l'Impossible monsieur bébé

Sirk a utilisé le mot "ironie" à propos de son style. Il ne faut pourtant pas y voir une distanciation. Il ne se moque pas de son matériau. S'il y a ironie, c'est au sens de l'ironie dramatique du destin chez Euripide. On ne prend pas les fins heureuses au pied de la lettre. Ce qui fait la force de la fin de Mirage de la vie ce sont les angles, les visages, la musique, les chevaux blancs et la couleur noire.

Sirk aimait à répéter qu'il était obsédé par les vitres et les miroirs. Il y a le plan mystérieux vu au travers d'une vitre d'un magasin d'accessoires de théâtre et analysé par Bordat.

Le miroir est une allusion à Saint Paul à son Epître aux corinthiens : tant que nous vivons notre vie terrestre, nous voyons tout comme dans un miroir obscurément, Through a glass darkly (c'est un miroir et pas vitre). Quand nous serons au royaume des cieux nous verrons les choses telles qu'elles sont.

Bergman dans A travers le miroir ou Sheridan le Fanu dans le recueil qui contient Camilla ont fait référence à cette citation. Chez Sirk cela va sans doute jusqu'à penser que les œuvres d'art sont une imitation imparfaite de la réalité des sentiments. Cette citation autrefois très répandue est aujourd'hui oubliée même des américains qui ne lisent plus la bible.

La question de savoir si Sirk travaillait ou non le message de critique social contenu dans les mélodrames est indécidable. Le mélodrame est par nature un outil de protestation sociale dont l'exemple archétypal est Les misérables de Hugo. Sirk n'est pas Lang qui en arrivant aux USA réalise Fury avec une critique plus explicite de la société américaine.

Tout ce que le ciel permet comporte une forte part de critique sociale. La communauté dominée par le clocher du temple, préjugés, nature réprimée des bourgeois qui se révèle quand ils ont bu, caractère traditionnel des enfants. C'est transposé dans la Nouvelle Angleterre tout ce que Sherwood Anderson décrivait dans wandsburg Odahio dans le Midwest : une petite communauté repliée sur elle-même dont le narrateur fiche le camp à la fin. Une vision très critique à l'opposée de celle de Capra.

Le Secret magnifique par Philippe Le Guay (9 mn)

Philippe Le Guay s'interroge sur le titre, l'obsession magnifique c'est de faire le bien sans que personne ne le voie, en secret. C'est aussi une histoire d'aveuglement. Bob Merrick s'aveugle dans ses artifices de séducteur et Helen ne voit pas son amour. Pour tous les deux, il s'agira d'ouvrir les yeux sur la morale.

Sirk reprend le même propos que celui de Diderot dans sa Lettre aux aveugles à l'usage de ceux qui voient : c'est dans le spectacle du monde que l'on peut atteindre à la compassion. Les aveugles ne peuvent pas se rendre compte qu'autour d'eux il y a la misère et la faim parce qu'ils n'ont pas la clé sensible du monde. Ceux qui voient peuvent être touchés par ceux qui souffrent.

Sirk nous rend sensible à la beauté du spectacle du monde par l'intensification du réel. Il rend les couleurs plus vives qu'elles ne le sont avec une obsession du détail comme celui du parasol jaune quand Helen comprend que son mari vient de mourir. Les couleurs nous réconcilient avec le monde nous donnent envie de faire partie du monde. "Je ne savais pas que le monde pouvait être aussi beau" dit ainsi Helen. La beauté du cinéma de Sirk c'est cet écho entre la plastique et la morale.

Le scénario est tiré d'un roman écrit par un pasteur protestant qui a renoncé à faire des sermons pour écrire un roman mais un peu la même chose. Le propos est sulpicien : faire attention aux autres, se dépasser soi-même, lutter pour transcender sa médiocrité et devenir un type formidable.

Sirk n'introduit pas de second degré. Il croit à son matériau ainsi de la séquence bouleversante où la jeune fille comprend la sincérité de leur amour. Edward Randolph, qui l'encourage dans l'idéal altruiste, c'est dieu dans les nuages en train d'observer les pauvres humains. c'est une séquelle du roman, une tache dans le film ne travaille pas le scénario pur cinéaste du regard de la mise en scène et de l'intensification d'un monde qui est plus fort que la vie.

Le Secret magnifique (1935 – N&B – 97 mn – VOSTF)

 

Carlotta-Films
présente, également disponible dans le Coffret Douglas Sirk ,