Othello
1952

Double enterrement d'Othello et de Desdemone. Iago est suspendu au bout d'une cage.

Venise: Othello, le mercenaire préféré du Doge de Venise, s'apprête à partir en guerre contre les Turcs et choisit comme lieutenant l'aimable Cassio. Iago, qui espérait ce poste, jure de se venger. L'occasion lui est bientôt fournie par le mariage clandestin d'Othello avec la belle patricienne Desdémone. Iago avertit donc le père de la jeune fille, Brabantio, qui se plaint au Doge. Mais celui-ci juge que le mariage est valable, puisqu'il n'a pas été prononcé sous la contrainte.

Après la victoire d'Othello contre les Turcs, Desdémone part le rejoindre à Chypre, où ils sont reçus par le gouverneur de l'île, Montano. Pour déconsidérer Cassio, Iago l'enivre et le pousse à se battre avec Montano. Lorsque le malheureux est démis de ses fonctions, Iago l'incite à s'adresser à Desdémone afin qu'elle intercède en sa faveur auprès d'Othello. Parallèlement, il attire l'attention d'Othello sur les conciliabules des deux jeunes gens et lui conseille de se méfier de leur «traîtrise». Puis il demande à sa femme Emilia, dame de compagnie de Desdémone, de lui procurer un mouchoir de sa maîtresse, qu'il laisse traîner ostensiblement chez Cassio. Iago interroge ensuite Cassio sur sa compagne Bianca tout en faisant croire à Othello (dissimulé dans une encoignure) que le jeune homme parle de Desdémone.

Ces manigances finissent par porter leurs fruits : Iago devient lieutenant. Avec son ami Roderigo, il tend une embuscade à Cassio et le poignarde. Puis, sans la moindre hésitation, il exécute Roderigo. De son côté, Othello, ravagé de jalousie, assassine Desdémone. Emilia ayant dénoncé ses mensonges, Iago lui assène un coup mortel, mais il sera châtié de ses crimes. Désespéré de son erreur, Othello se suicide. Cassio, qui a miraculeusement survécu à ses blessures, le remplacera à la tête de la garnison de Chypre.

La tête d'Othello et la procession à l'ouverture situent d'emblée le film à la hauteur de la tragédie : Othello repose enfin dans son essence héroïque, au royaume intemporel et hiératique des morts. Et la simple existence, l'élément contraire, antihéroïque, dans son ambiguïté, son empirisme inessentiel, fait irruption avec Iago et s'oppose au monde d'Othello. Dans Shakespeare, les personnages viennent du monde empirique et doivent se métamorphoser en êtres héroïques. Dans le monde moderne, la vie est trop entachée d'ambiguïté pour qu'être héroïque puisse aller de soi. Othello, dans sa loyauté, sa foi, sa solitude, ignore sa différence absolue avec le dissimulateur Iago, qu'il croit, jusqu'à sa mort être son égal. La compréhension de cette différence devient l'objet d'une lutte. Dans Shakespeare, la solennité est l'aboutissement de la tragédie, mais si Welles commence son film avec elle, c'est que, à l'encontre du théâtre où la parole à peine prononcée, projette immédiatement le lieu où adviendra le destin, l'image cinématographique, en tant que "reproduction" est trop liée à la réalité phénoménale pour pouvoir supporter, dès l'abord pareille relation.

L'œuvre naît ici de la dissonance, de l'opposition entre la forme pure -des images, comme contrastes de lumière et d'ombre, comme organisation géométrique en rapport aux coordonnées du cadre et à la surface de l'écran, et comme rythme de leur modulation et métamorphose- et la confusion désordonnée et informe de la vie empirique.

Deux versions sensiblement différentes du films, toutes deux montées par Welles l'une pour l'Europe, l'autre établie trois ans plus tard pour le marché anglo-saxon.

Tourné durant près de deux ans (1949-1951), au Maroc et en Italie, dans des conditions d'improvisation constante qui ne contribuent certainement pas peu à l'extraordinaire vitalité d'un film qui fait de la dislocation la clé de son esthétique. De même que Welles inaugurait sa carrière américaine de cinéaste en portant à son plus haut point de perfection l'esthétique du raccord qui caractérise dans une large mesure le cinéma classique, il inaugure avec Othello sa période européenne en portant immédiatement à son sommet l'esthétique du non-raccord qui gouvernera désormais la plus grande partie de son oeuvre.

Le film obtient la Palme d'or festival de Cannes 1952.


Youssef Ishaghpour : Orson Welles cinéaste, une caméra visible, tome III, p.95-96

 

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Avec : Orson Welles (Othello), Michael MacLiammoir (Iago), Suzanne Cloutier (Desdémone). 1h35.

Thèmes : Shakespeare , Venise