1939

Une reporter de Radio-Cité commente l'arrivée de l'aviateur André Jurieu sur l'aéroport du Bourget attendu par une foule en liesse alors qu'il est 22 heures. Jurieu vient d'accomplir une performance étonnante : il a traversé l'Atlantique en vingt-trois heures. Ce faisant, il espérait reconquérir l'amour d'une femme, Christine. Mais celle-ci n'est même pas au Bourget pour l'attendre. Il proclame puérilement à la T.S.F. son désespoir. Son ami Octave lui en fait le reproche.

Christine de La Chesnaye a écouté la déclaration d'André Jurieu à la radio tout en préparant à sortir. Elle discute avec sa camériste, Lisette, mariée depuis deux ans avec Schumacher qu'elle trouve peu gênant étant resté sur le domaine de la Colinière alors qu'elle se réjouit d'être à Paris avec "madame". Christine s'enquiert des amoureux de Lisette et de leurs désirs. Pour elle-même, elle souhaite entretenir des relations amicales avec les hommes, ce que Lisette trouve aussi impossible que de voir la lune en plein midi. Christine ayant fini de s'habiller, rejoint son mari, Robert, qui écoute aussi la radio. Il la libère du poids du mensonge en lui présentant sous un jour anodin l'amour que l'idéaliste Jurieu a évoqué à al radio. Christine l'en remercie et, en réponse à la question de son mari, lui dit qu'elle a toute confiance en lui. Robert déjà joyeux de l'acquisition d'un nouvel automate qu'il collectionne avec passion est touché par cette marque d'innocente confiance et téléphone immédiatement à Geneviève pour la voir dès le lendemain matin.

Geneviève est troublée par cette demande inhabituelle de Robert qui ne s'embarrasse généralement pas de cérémonial pour venir chez elle. A ses amis réunis dans son salon pour jouer aux cartes, elle dit faire sienne la définition que Chamfort a donné de l'amour : "l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes"

Le lendemain matin, Robert est chez Geneviève et celle-ci comprend vite qu'il veut rompre. Robert a soudainement décidé de mériter sa femme. Geneviève tient à Robert la menace à mot couverts de tout révéler à Christine qui ne pardonnera pas à son mari de lui avoir menti depuis le début de leur mariage. Robert, trop faible pour d'opposer à Geneviève, capitule et renonce à rompre.

Désespéré au point de vouloir mourir, Jurieu provoque un accident de voiture alors qu'il roule en compagnie d'octave. L'accident est sans gravité mais suffit pour mettre en colère Octave. Ce dernier, autrefois ami du père de Christine, le vieux Stiller, considère celle-ci comme sa sœur même si Jurieux soupçonne qu'il en soit amoureux. Il veut la protéger et rendre soin d'elle fragile dans ce pays qui n'est pas le sien. Touché par l'amour sincère de Jurieu, Octave promet à celui-ci qu'il fera tout pour qu'il revoie Christine.

Jurieu ayant essayé de se tuer en voiture, Octave, un ami commun, dans l'espoir de vider l'abcès, obtient des La Chesnaye, une invitation pour Jurieu à la partie de chasse qu'ils donnent dans leur propriété de La Colinière, en Sologne. Sur ces entrefaites, Robert de La Chesnaye, au cours d'une tournée sur ses terres, prend à son service le braconnier Marceau, malgré la vive opposition de son garde-chasse Schumacher. Au cours de la chasse, Christine découvre par hasard la liaison de son mari avec une de leurs amies, Geneviève de Marrast, alors même que celui-ci est en train de rompre définitivement. Abusée, elle laissera Jurieu et un autre soupirant, M. de Saint-Aubin, lui avouer leur amour. C'est au cours d'une fête costumée que les masques tomberont. Jurieu se battra avec Saint-Aubin, puis la Chesnaye avec Jurieu, tandis que, parmi les invités, le garde-chasse Schumacher poursuit avec un revolver Marceau qu'il a surpris courtisant sa femme Lisette.

Suite à une brève accalmie, Jurieu et Robert, réconciliés, s'entretiennent de l'avenir de Christine, Marceau console Schumacher qui a été congédié du château, cependant qu'Octave, depuis longtemps épris en secret de Christine et sentant son heure venue, lui avoue son amour et la convainc de s'enfuir avec lui. Mais Schumacher, abusé par un double échange de costumes et poussé par Marceau, abat Jurieu. Devant leurs invités accourus et sceptiques, La Chesnaye et sa femme regagnent La Colinière en sauvant la face.

Lorsque Renoir commence La règle du jeu, projet d'un film où il sera auteur total : réalisateur, scénariste, acteur et producteur, il a conscience du désastre mondial qui s'annonce. Il a l'idée que, pour en témoigner, pour porter cette angoisse, il doit partir d'un sujet plus éloigné. Sur le canevas des Caprices de Marianne, il introduit nombre d'éléments qui en font une des plus virevoltantes histoires d'amour où chacun a ses raisons tout en décrivant une société légère et décadente. La virtuosité de la mise en scène, qui donnait envie à Truffaut de revoir le film chaque jour pour voir s'il s'y passait toujours la même chose, fait doucement monter en puissance la dimension tragique du film, où, in fine, la règle du jeu doit être respectée. Celle-ci, qui ne laisse aucune place à l'innocence et tue pour survivre, est bien le reflet d'un monde dont la légéreté conduit tout droit à un statu quo mortifère. La dimension d'œuvre d'art totale et complexe sera mutilée par des distributeurs soucieux de faire rentrer de l'argent avant la guerre et il faudra attendre la découverte par deux cinéphiles passionnés pour que ressorte La règle du jeu dans une version intégrale qui en fait l'un des plus beaux films du monde.

Les caprices de Marianne sur un volcan

Alors qu'il est sur le tournage de La bête humaine et s'apprête à superviser le premier film de Jacques Becker, Renoir est prêt à prendre tous les risques pour être un auteur total : scénariste, acteur, réalisateur et même producteur puisqu'il fonde tout exprès La Nouvelle Edition française.

Il est alors impressionné, troublé, par l'état d'esprit d'une partie de la société française et mondiale. Il se veut le metteur en scène de cette société complexe. Un mot historique, prononcé le croit-il sous Charles X, lui donne l'idée générale du film. :

"Mon ambition avant de commencer le film était d'illustrer : "Nous dansons sur un volcan". Il m'a semblé qu'une façon d'interpréter l'état d'esprit du monde à ce moment était précisément de ne pas parler de la situation et de raconter une histoire légère.... J'ai été cherché mon inspiration dans Beaumarchais dans Marivaux, dans les auteurs classiques, dans la comédie. Ce qui s'est passé sur la règle du jeu est ce qui se passe sur tous mes films. Je suis possédé d'une certaine idée générale. Cette idée générale est extrêmement forte et je ne trouve jamais au début, le véhicule qui permettra de la transporter. Je ne sais pas comment exprimer cette idée générale. Elle est là, elle me possède, elle est très présente mais comment la matérialiser, lui donner une forme, je n'en sais rien. Et puis, alors quand j'ai de la chance, je trouve une petite idée, une idée purement d'intrigue, une idée purement vaudevillesque. Par exemple, là j'ai eu l'idée d'essayer d'imiter une comédie de Musset. Ça c'est l'extérieur. Et alors, il arrive que cette idée secondaire peut servir de véhicule à mon idée générale, alors là je suis très content et ça va très bien. C'est ce qui m'est arrivé dans La règle du jeu.

Renoir part de la pièce de Musset, Les caprices de Marianne et de ses trois personnages principaux : Octave, Marianne son amoureux Celio. La pièce de Musset est déjà une fausse comédie qui se termine tragiquement. A partir de cette base, Renoir pense pouvoir accumuler des éléments personnels de sa vie, de ses lectures. Il débaptise les Caprices de Marianne pour La règle du jeu, qui doit représenter l'état des sentiments dans la bourgeoisie de son époque ; il développe le personnage du mari et des domestiques, le garde-chasse, la camériste et l'idée d'un braconnier. Au bout d'un mois, il a mis en place l'épisode parisien, puis celui en Sologne avec sa partie de chasse et sa fin tragique. Seuls Carette et Renoir sont les comédiens prévus au départ. Simone Simon, sa comédienne de La bête humine l'abandonne pour les Etas Unis et le film est laissé de côté jusqu'à ce que Renoir rencontre Nora Gregor. Renoir est immédiatement séduit par Nora Gregor, actrice expérimentée après 20 ans de carrière en Autriche, en Allemagne et à Hollywood. Elle a fui le régime nazi avec son mari, le prince Daremberg. Renoir estime que Nora Gregor va hausser le chic de son film d'un cran. Dalio est choisi pout son aspect nerveux, virevoltant mais Renoir lui impose de posséder une classe digne de Nora Gregor. Au total, la troupe est composés d'acteurs très talentueux et ne comporte aucune vedette comme pour mieux en assurer la dimension chorale.

Structure narrative complexe

Prendre un véhicule de comédie pour porter une idée générale de tragédie impose une structure dramatique complexe où la structure légère de la première ne doit jamais être abandonnée au profit de la montée en puissance de la seconde. Elle conduit aussi à s'interroger sur qui sont ces innocents qui seront sacrifiés et quelle est cette règle du jeu qui les condamne.

Sans illusion sur les fins, Renoir aime chacun de ses personnages qui font preuve, tous d'une grande liberté et finalement se montre tous admirables, sans exception. Le marquis Robert de la Chesnaye est certes un peu puéril et vaniteux devant ses automates mais, homme du monde accompli, comme le remarque son cuisinier, il quitte avec grandeur aussi bien sa maîtresse que sa femme si c'est pour son bonheur. Les invités aristocrates sont incultes (l'art précolombien assimilé à l'art nègre) mais drôles et assument leurs défauts avec bonne humeur. Le film semble longtemps se satisfaire du principe centripète énoncé par Octave : "Le plus terrible dans ce monde c'est que chacun à ses raisons".

Jusqu'à l'épisode de la chasse, qui clôt la présentation des personnages le film respecte une tonalité de comédie. Il bascule dans la tragédie avec la découverte de l'adultère qui lors de la fête, fait plonger Christine dans un tourbillon dionysiaque qui réclamera sa victime.

Les innocents sont bien alors le couple Christine Jurieu qui ne peut plus croire en l'amour sincère dans cette société décadente et qui seront séparés, amère ironie, par l'autre innocent du film, Schumacher qui ne comprend rien au marivaudage. A la question : "Qui ne joue pas la règle du jeu ?", Deleuze trouvait curieux que l'on est donné diverses réponses et que Truffaut par exemple dise que c'est l'aviateur. L'aviateur pourtant reste prisonnier de son rôle et se dérobe quand Christine lui propose de fuir immédiatement avec elle. Le seul personnage qui soit hors règle, interdit du château et pourtant lui appartenant, ni dehors ni dedans, mais toujours au fond c'est le garde-chasse.

"Tu oublies que c'est une femme du monde et que ce monde là, ça a ses règles, et des règles très rigoureuse" avait dit Octave à André. Il faut savoir que l'on est dans un jeu. Le plus dramatique dans le monde n'est pas tant qu'il comporte une règle, chaque monde à la sienne, que le fait qu'il soit un jeu. Le monde est un jeu facile pour les aristocrates et pour les domestiques qui savent jouer le jeu du pouvoir (Corneille, Lisette, Marceau). Le monde n'est, en revanche, pas perçu comme un jeu par Christine, romantique éthérée, par Jurieu qui croit sincèrement en l'amour, par Octave qui, en parasite, toujours en position de demandeur subit le jeu des maîtres et par Schumacher qui ne comprend rien au marivaudage.

En cours de route, Renoir semble même rencontrer une idée plus basique encore : les premiers à ne pas jouer le jeu du monde, ce sont les animaux. Et c'est eux qu'il va magnifier en premier, eux les porteurs d'une vie innocente, frémissante et rapide. C'est pour leur beauté intrinsèque que sont montrés les deux petits lapins serrés l'un contre l'autre ou les deux faisans altiers et ces lièvres rapides. En face d'eux, existe un monde mécanique fait de coups de feu répétitifs, et ce, malgré le soin pris par Renoir de multiplier les angles de prise de vue. En restant d'un seul point de vue esthétique, il n'est pas difficile de choisir son camp entre la vie et la mort. La mort de Jurieu découle de la mort du lapin :

"Maintenant j'ai eu l'idée de la mort de Jurieu telle qu'elle a été faite -Jurieu était condamné avant que je commence le film- mais l'idée de le faire mourir comme il meurt m'est venue de la mort du lapin, que j'avais filmé d'abord. Dans mon idée, toute la chasse, primitivement, préparait la mort de Jurieu, Jurieu c'était l'innocent, l'innocence ne pouvait pas vivre là-dedans. C'est un monde romantique et pourri. Il se trouve qu'on a à faire avec deux êtres extrêmement innocents, elle et lui, Christine et Jurieu. Faut un sacrifice. Si on veut continuer, faut en tuer un, le monde ne vit que de sacrifice, alors il faut tuer des gens pour apaiser les dieux. Là cette société va continuer encore quelques mois, jusqu'à la guerre et même plus tard, et cette société va continuer parce que Jurieu a été tué, Jurieu c'est l'être qu'on a sacrifié sur l'autel des dieux pour la continuation de ce genre de vie…Le monde ancien, et le monde moderne encore plus, tue, tue, tue, tue beaucoup, dans l'espoir que ces tueries feront que ça continuera"

On a vu, à juste titre, une annonce d'une aristocratie abattue par la guerre, dans la séquence finale où Renoir filme les ombres plutôt que les aristocrates eux-mêmes qui montent les marches. Il s'agit aussi d'une société expurgée de l'homme qui la mettait en danger, société vue comme un chœur uni de tragédie qui quitte la scène sur un crime honteux mais profitable.

En dépit de cette fin tragique, le film est admirablement gai. Certes, il se terminera mal pour Jurieu qui n'a pas su saisir sa chance et pour Octave, trop lucide. Mais Schumacher, en accomplissant ce qu'inconsciemment la société aristocratique souhaitait, récupérera probablement Lisette, maintenant trop marquée par le marivaudage pour que Christine l'accepte près d'elle.

Si le monde est un jeu, Renoir sait en montrer le pouvoir de fascination en renouant avec une tradition littéraire allant de Marivaux à Beaumarchais et à Musset.

Un film comme un cristal aux mille facettes

La règle du jeu est certainement avec Citizen Kane le film qui a suscité le plus grand nombre de vocations de metteurs en scène, on regarde ce film avec un très fort sentiment de complicité, je veux dire qu'au lieu de voir un produit terminé, livré à noter curiosité, on a l'impression d'assister à un film en cours de tournage, on croit voir Renoir organiser tout cela en même temps que le film se projette, pour un peu on se dirait :" Tiens , je vais revenir demain pour voir si les choses se passent de la même façon" et c'est ainsi qu'à regarder souvent La règle du jeu on passerait nos meilleurs soirées de l'année"

Aussi bien, l'art de Renoir est-il de jouer sans cesse, grâce à la profondeur de champ et au plan-séquence entre la gravité des situations et l'élégance de surface des rapports humains. Ainsi, la scène de l'aéroport, filmée dans un long plan séquence, dit l'amour contrarié mais puissant de Jurieu alors que toutes les petites scènes découpées, unies par la seule TSF dans le milieu bourgeois en marquent la dimension réduite, la dimension de simple chambre d'échos des vraies aventures humaines. Ainsi les retrouvailles de Jurieu et de Christine, filmées l'un très éloigné de l'autre, dans la profondeur de champs puis empêchés de se rejoindre par tous les autres invités. Ainsi la fête de la Colinière et sa danse macabre à laquelle répond le ballet de Schumacher et de Marceau.

Gilles Deleuze conteste le rôle de "pure fonction de la réalité " de la profondeur de champ que lui attribuait Bazin. Pour lui, elle a plutôt pour fonction de constituer l'image en cristal, et d'absorber le réel qui passe ainsi dans le virtuel autant que dans l'actuel.

La règle du jeu fait coexister l'image actuelle des hommes et l'image virtuelle des bêtes, l'image actuelle des vivants et l'image virtuelle des automates, l'image actuelle des personnages et l'image virtuelle de leur rôle pendant la fête, l'image actuelle des maîtres et leur image virtuelle chez les domestiques, l'image actuelle des domestiques et leur image virtuelle chez les maîtres. Tout est image en miroir, échelonnées en profondeur. Mais la profondeur de champ ménage toujours un fond par lequel quelque chose peut fuir : la fêlure. Faisant irruption malgré l'interdit, poursuivant le valet braconnier, assassinant par erreur l'aviateur, c'est lui qui casse le circuit, qui fait éclater le cristal fêlé et en fait fuir le contenu coup de fusil.

Gilles Deleuze constate qu'il s'agit là d'un des rares films pessimistes de Renoir. D'habitude, suivant son tempérament, Renoir parie pour un gain : quelque chose se forme à l'intérieur du cristal, qui réussit à sortir par la fêlure et à s'épanouir librement. Ici les coups de feu du garde-chasse ont fait exploser le cristal, comme dans Une partie de campagne où les remous de la rivière sous l'orage piquée par la pluie enfermeront le couple.

 

Tournage et distribution catastrophiques

Le tournage devait avoir lieu entre le 15 février et le 15 avril pour une sortie fin juin 39, comme en 1937, La grande illusion. Renoir sait aussi que la guerre risque d'empêcher sa sortie. Quatre périodes de tournage sont prévues. A Paris, en Sologne avec la chasse et les extérieurs, puis retour à Paris pour les scènes d'intérieur du château et enfin quelques extérieurs complémentaires. Les retards s'accumulent dès la deuxième phase en Sologne qui passe de quinze jours à cinq semaines du fait de la pluie qui ne cesse de tomber. Lors du retour à Paris, il reste la moitié du film à tourner et moins d'une semaine sur le plan prévu initialement. Le budget est dépassé. Renoir se bat, fait appel à la Gaumont pour renflouer le film. Ses techniciens le respectent et l'appellent le patron, bien avant ce surnom qui lui donnera la nouvelle vague. Mais Roland Toutain est parti au Maroc au 15 mai. Le 30 mai, Renoir tourne la scène chez Geneviève. Celle du Bourget est tournée à la mi-juin sur un petit aérodrome à quelques kilomètres de Versailles, trois semaines avant la sortie en salle. Renoir est partagé entre Marguerite sa compagne depuis sept ans et la script, Dido Freire qu'il épousera cinq ans plus tard et qu'il rencontre sur ce film.

Les premières mutilations sont des coupes sur le scénario puis des coupures au montage lorsqu'il y a des extérieurs en Sologne et pas de scène en studio pour les raccorder. L'accident d'auto est supprimé car Renoir ne le tourne pas comme il l'a voulu. Les projections de presse sont mauvaises et Renoir coupe alors à la demande des producteurs. Cette troisième étape dans les coupures affecte surtout l'amitié amoureuse d'Octave et Christine car Renoir a perdu confiance en ses qualités d'asteurs ainsi qu'en celles de Nora Gregor. L'accent de Nora Gregor ne plait pas, et on rapelle à Renoir que c'est une étrangère et que l'époque à la phobie de la cinquième colonne. Renoir déséquilibre son film en perdant un quart d'heure et quarante plans.

Le film est très attendu et sort le 7 juillet dans deux salles parisiennes, huit semaines avant la déclaration de guerre. La sortie fut, selon la légende un nouveau Sacre du printemps, une nouvelle bataille d'Hernani. En fait c'est moins le public qui a fait défaut qu'une bonne distribution. Le public, début juillet, a commencé a déserté les salles. La tension internationale rend peu attrayant un film au sujet léger et à la narration complexe. Les coupes l'ont rendu difficilement compréhensible.

En première partie est présenté un court métrage à la gloire des colonies françaises. Une certaine presse règle des comptes. L'extrême droite mène le chahut dans les salles et se venge enfin du cinéaste du front populaire. Elle organise une cabale avec des manifestations devant les deux salles avec des gros bras pour intimider les spectateurs. L'extreme droite s'offusque que Marcel Dalio, qui a joué le prisonnier juif Rosenthal de La grande illusion, qui joue tous les personnages de juifs et métèque soit choisi pour interperéter un marquis à la française. Pour partir aux Etats-Unis un an plus tard, Renoir écrira au directeur de la radio et du cinéma de Vichy deux lettres à forte connotation antisémite. Pourtant, ici, lorsque La Chesnaye est traité de métèque (La Chesnaye père était un Rosenthal), il fait intervenir le cuisinier qui dit que La Chesnaye, tout métèque qu'il est, c'est un homme du monde en déroulant une longue anecdote sur sa connaissance de la préparation des pommes de terre. Autre preuve de l'absence d'antisémitisme de Renoir, le cusisinier se prénome Jean.

Le courrier des lecteurs montre que le public est divisé. Renoir, qui est revenu de ses illusions politiques perd son public de gauche. Les rapports entre maitres et valets sont à l'inverse de ce que l'on pouvait attendre sur l'aliénation des domestiques, sur le grand capitalisme et les grands propriétaires terriens. Ce qui intéresse Renoir c'est les rapports de séduction réciproque. Le film est aussi un échec car le ton, très nouveau, le différencie des films avec personnages sympathiques et antipathiques et où scènes gaies et scènes tristes sont clairement réparties. Ici tout est mélangé. Néanmoins, même Jean Renoir comédien est trouvé savoureux. Le premier samedi, de dix heures du matin au soir les salles sont combles. Mais devant le chahut, les deux directeurs de salle demandent des coupes. Renoir envoie sa monteuse dans les salles et pratique des coupes à même les copies pour une dizaine de minutes en moins. Le film devient encore moins compréhensible. Les gens ne sont pas choqués mais trouvent le film sans queue ni tête.


Avec la guerre, le film est retiré des écrans. Fin juillet 1939, Renoir qui se plaint d'être incompris en France se rend dans l'Italie de Mussolini pour préparer La Tosca qu'il ne réalise pas puis s'exile aux Etats-Unis

Deux rééditions de La règle du jeu en 1945 puis en 1948 sont sanctionnées par l'échec commercial mais les cinéphiles le découvrent. Ce film leur apparait moderne : ses trous dus aux coupes, ce sont des ellipses. La réputation du scandale donne un aspect romantique à ceux qui aiment le film. De plus, on peut y mettre ce qu'on veut : peinture de société, salade des sentiments, prouesses techniques.

En 1958, Jean Gaborit et Jacques Maréchal créent la société Les Grands Films Classiques. Ils rachètent les droits de La règle du jeu et découvrent qu'il y a environ 200 bobines qui dorment dans un laboratoire. Ils reconstituent une version plus longue (avec l'accident, Octave chef d'orchestre, la scène de la passerelle, du couloir, le baiser dans la serre). Personne n'a alors jamais vu le film ainsi, pas même Jean Renoir. A l'été 59, ils le montre à Renoir qui, en larmes, ne dit pas un mot. Le film est ovationné au festival de Venise. En 1965, lorsque le film sort en version intégrale, Renoir confirme qu'il ne manque qu'une seule scène tournée avec Toutain sur l'intérêt sexuel des bonnes. La scène d'Octave en chef d'orchestre à la fin du scenario original de La règle du jeu est déplacée au centre de la fête. La règle du jeu devient le film préféré des réalisateurs de la Nouvelle vague... et sans doute le notre.

 

Vidéo- Bibliographie :

  1. La joie de vivre, Jean Renoir (Claude Barma, 1957)
  2. Pour tout vous dire, entretiens avec Jean Renoir et Jean Serge (archive sonore, 1958)
  3. Les écrans de la ville, La règle du jeu (1965, Colette Thiriet)
  4. Cinéastes de notre temps, la règle et l'exception (Jacques Rivette, 1967)
  5. François Truffaut, Un festival Jean Renoir, 1967 repris dans Les films de ma vie. 1975, P.61
  6. André Bazin : Jean Renoir, éditions Champ Libre, 1971.
  7. Grand écran, François Truffaut La règle du jeu (Raoul Sangla, 1972)
  8. Jean Renoir, Entretiens et propos, éditions de l'étoile, 1979
  9. Giles Deleuze : L'image-temps (chapitre 4 : les cristaux de temps), 1985
  10. Paulette Dubost à la Ferté-Saint Aubin (Alexandre Moix, 2001)

 

Test du DVD

Editeur : Montparnasse, septembre 2011 pour l'édition DVD.

Suppléments : ll était une fois… "La Règle du jeu" par Serge July (52 mn). Jean Renoir, le patron : La Règle et l'exception (49 mn). Extrait de Cinéastes de notre temps, réalisé par Jacques rivette en 1966. Olivier Curchod présente "La Règle du jeu" (27 mn.) "Ma" Règle du jeu (16 mn.) Entretiens réalisés par NT Binh avec Claude Chabrol, Noémie Lvovsky, Eduardo Serra. "La Règle du jeu" dans la série Image par Image (42 mn.). Documentaire réalisé par Pierre-Oscar Lévy, sur des textes de Jean Douchet. Bande-annonce originale de 1939 (2 mn.)

 

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Genre : Drame psychologique
Avec : Marcel Dalio (Robert de la Chesnaye), Nora Gregor (Christine), Roland Toutain (André Jurieu), Jean Renoir (Octave), Paulette Dubost (Lisette), Gaston Modot (Edouard Schumacher), Julien Carette (Marceau), Eddy Debray (Corneille), Mila Parely (Geneviève de Marrast). 1h50.
la règle du jeu
dvd chez Carlotta Films