
Avec : Denis Podalydès (Joseph Joséphin dit "Rouletabille"), Jean-Noël Brouté (Sainclair), Claude Rich (Le magistrat de Marquet), Sabine Azéma (Mathilde Stangerson), Michael Lonsdale (Le professeur Stangerson), Olivier Gourmet (Robert Darzac), Pierre Arditi (L'inspecteur Larsan), Julos Beaucarne (le père Jacques), Isabelle Candelier (Madame Bernier), Dominique Parent (Monsieur Bernier), George Aguilar (Petit-Pied, le garde chasse). 1h58.
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Une
tentative d'assassinat a été commis près du château des Glandiers, mais il
est matériellement impossible qu'il se soit produit. Mathilde Stangerson a
été apparemment attaquée dans la chambre jaune, une pièce fermée de l'intérieur,
aux fenêtres barricadées, attenante au laboratoire de son père, sans que celui-ci,
présent dans cette dernière pièce en compagnie du père Jacques, ait constaté
ni l'entrée ni la sortie de l'agresseur. Ce dernier, qui a laissé des traces
sur le lieu de son méfait (Un os de mouton taché de sang, une main sanglante
sur le mur, deux balles de revolver), a pourtant disparu. Sept coupables sont
possibles lorsque arrive Joseph Rouletabille qui par une phrase mystérieuse
(Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat)
se fait ouvrir les portes du château par Robert Darzac, le fiancée de Mathilde.
Le commissaire Larsan, célèbre policier, est déjà sur les lieux...
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Pendant
une bonne heure Bruno Podalydès réussit à nous faire
oublier ce que peut avoir d'un peu ennuyeux un film de détective. Il
s'agit d'une nouvelle adaptation du premier épisode des aventures feuilletonesques
de Joseph Rouletabille, parues en 1907 dans le journal l'Illustration et promises
à un fulgurant succès. Maurice Tourneur réalise la première adaptation en
1913 suivi par Emile Chautard (1919), Marcel L'Herbier (1931 avec Roland Toutain)
et Henri Aisner (1948 avec Serge Reggiani). Mais depuis bientôt un demi-siècle,
seule la télévision a repris le roman. A l'image du juge d'instruction,
notre désir d'aujourd'hui est plutôt de ne jamais voir résolu
le mystère...ou alors d'en découvrir un plus sombre encore.
Tel est bien le projet de Podalydès. Le récit censé se passer en 1892 dans le roman se déroule ici dans les années folles. Il exacerbe le goût de l'aventure de Rouletabille. Aux phrases mystérieuses, il rajoute des objets étranges : une automobile silencieuse fonctionnant à l'énergie solaire, une canne à l'étrange profil, un dindon ou une horloge. Ayant ainsi rapproché Rouletabille de Tintin. Il l'affuble d'un photographe Sainclair qui joue le rôle du sympathique Milou (en rien péjoratif car Milou est souvent plus actif que Watson avec Sherlock Holmes). Non content d'enrichir dramatiquement le roman de Leroux, Podalydès l'enrichit visuellement en utilisant des acteurs au jeu très typé et en utilisant une photo hyperréaliste (l'éclairage des fleurs dans la nuit, multiples contre-jour).
Ce n'est hélas toutefois que dans la dernière demi-heure que le film bascule dans le film noir pour devenir vraiment émouvant. Toute la symbolique de la raison ("prendre sa raison par le bon bout" et les multiples parcours millimétrés du professeur Stangerson) est alors balayée et n'apparaît plus que pour ce qu'elle est : un rempart séduisant mais dérisoire face à la profondeur de sentiments qui n'arrivent pas au jour. Cette opposition du jour de la logique et de la nuit du refoulé (thème des meilleurs films de détective depuis La vie privé de Sherlok Holmes jusqu'à Sleepy Hollow), on en avait déjà eu un avant goût lors de la première apparition de Lassner. Lorsque Rouletabille se présente à l'entrée du parc, celui-ci est clôt par une grille que seul le grand policier a le pouvoir de faire ouvrir. Or on ne voit celui-ci que dans le noir du contre-jour qui s'oppose pour la première fois de façon puissamment dramatique à la grande clarté des détails permis jusque là par la photographie hyperréaliste. Le policier fait un geste dans le lointain et l'on ne découvrira son visage que brusquement lorsque Rouletabille parvient au bout de la piste des godillots que Lassner avait déjà suivi.
La séquence d'ouverture filmée en gros plan - une bille noire roulant dans un atelier le long de poutrelles d'acier et déclenchant le mouvement d'un train miniature qui finit par s'échapper sur des rails posés dans la nature - peut certes être considérée comme un rébus malicieux (dans le roman ses collègues ont affublé Joseph de ce surnom car il a la tête ronde comme un boulet) mais surtout comme une volonté d'inclure la pure mécanique (la pure raison) dans la vaste, somptueuse et inquiétante nature. Il en ira de même pour le voyage en Amérique qui révélera à Rouletabille non seulement l'identité de l'assassin mais sa propre filiation.
On notera aussi la figure du cercle par laquelle Podalydès symbolise la narration de la "première" rencontre de Rouletabille avec La dame en noir au parfum d'Heliotrope.
La profondeur des sentiments s'accorde mal avec leur révélation. C'est cette expérience que fera Rouletabille en laissant partir Lassner dans le bois et en regardant dormir Mathilde. L'un et l'autre en sauront rien de celui qui vient de les empêcher de s'entre-tuer.
Jean-Luc Lacuve le 24/06/2003