Les sentiers de la gloire
1957

1916. La guerre entre la France et l'Allemagne fait rage. Ayant besoin d'une éclatante victoire pour consolider sa renommée personnelle, le général Broulard ordonne au général Mireau de prendre une position allemande surnommée "La fourmilière" et qui est réputée imprenable. Mireau donne l'ordre au colonel Dax de diriger l'attaque.

L'heure H arrive mais dès le début de l'attaque, les soldats tombent par dizaines et leurs compagnons refusent alors d'avancer. Mireau ordonne aux canonniers de tirer sur les positions françaises afin d'obliger les soldats à se lancer à l'attaque. Le chef de la batterie refuse d'obéir, exigeant un ordre écrit et les soldats regagnent leurs tranchées. L'opération est donc un désastre. Mireau décide alors pour faire un exemple de condamner à mort trois hommes. Accusés de lâcheté devant l'ennemi, un caporal et deux soldats sont arbitrairement désignés et fusillés malgré le colonel Dax qui les défendait.

Le général Broulard apprenant que Mireau avait donné l'ordre de tirer sur ses propres troupes se résout à le faire passer en conseil de guerre pour dégager sa responsabilité. Il tente d'obtenir le silence de Dax en lui offrant un poste important. Écœuré, Dax lui crie son indignation.

Pour Jérôme Bimbenet "Le film de Kubrick complète et s'oppose à La grande illusion de Jean Renoir sur la lutte des classes. Chez Renoir, le huis clos engendre une entente tacite et momentanée des classes sociales sans les remettre en cause, celles-ci transcendant les frontières chez les élites par exemple. Chez Kubrick, la frontière est interne. Le véritable ennemi n'est pas l'Allemand mais le supérieur hiérarchique. L'espace béant entre un état-major reclus et prétentieux et une masse soldatesque victime aléatoire de l'orgueil de ses chefs est comblé par la présence de Kirk Douglas, le seul qui ait accès au château de l'état-major et qui descende dans les tranchées ensuite avec ses hommes. Il est ici le passeur entre deux mondes qui s'ignorent. L'inégalité des classes est amplifiée par l'injustice et l'inégalité inhérente au monde militaire.

Dax ne pourra donc pas, malgré ses efforts, faire changer le cours des événements et sauver les trois soldats tirés au sort. Cette guerre à bien des égards a des aspects d'ancien-régime, ce que dénonce Kubrick, tant dans le comportement des élites militaires vis-à-vis des soldats que dans l'irrespect absolu de la vie humaine face à des ambitions personnelles

La hiérarchie est très maltraitée, chacun n'est finalement qu'un rouage du système, un pion qui commande et se décharge sur son inférieur mais qui est en permanence surveillé par un supérieur. Ainsi, ce que montre le film n'est pas seulement l'absurdité et l'horreur de la guerre mais aussi l'incohérence des décisions. Elles ne résultent pas de concertations collectives mais de caprices personnels, de la haine et de l'ambition. L'héroïsme au combat n'est qu'un hochet qui permet au pouvoir de sacrifier les hommes au nom de valeurs qui sont les siennes.

Kubrick a reconstitué la guerre, il n'a pas tourné dans les lieux de l'action. Des tranchées ont été creusées qui "donnent une impression de profondeur abyssale et constituent un microcosme détaché du monde extérieur"

La séquence d'inspection du régiment avant l'assaut est l'une des plus célèbres du film. Tout d'abord travelling avant en caméra subjective parcourt la tranchée au milieu des soldats alignés de part et d'autre. Puis un travelling arrière en contre champ sur Kirk Douglas. La caméra est frontale, étouffante, le ciel n'apparaît pas sur le plan. Trois fois de suite champs et contre-champs se succèdent, ce qui permet de rendre compte du nombre de soldats qui attendent, silencieux. Une explosion retentit, la fumée envahit le plan. L'attaque est pour bientôt, quand Dax monte sur une échelle et sort de la tranchée à la fin du compte à rebours (...)

La bataille est filmée selon deux types de points de vue. Le point de vue objectif, qui surplombe un ensemble dont l'ordonnancement rappelle les plans figuratifs de l'état-major et le point de vu subjectif du soldat jeté au feu autour duquel un inextricable désordre règne (...)

La sortie des Sentiers de la gloire aux Etats-Unis marque la fin du maccarthysme contre lequel Kirk Douglas s'était élevé. Le scénario fut écrit par Kubrick, Calder Willingham et Jim Thompson (d'après un roman de Humphrey Cobb, publié en 1935). L'investissement de l'acteur, qui produit le film et dont les positions pacifistes étaient connues, fut déterminant.

Au moment de sa sortie, Kubrick expliquait qu'il ne délivrait pas de message, qu'il ne s'agissait pas d'un film pour ou contre l'armée mais "au maximum contre la guerre, qui peut placer des hommes dans de telles situations." Ce qui l'intéressait, c'était la situation paroxystique à laquelle des hommes peuvent arriver dans des cas extrêmes et démonter ainsi le mécanisme psychologique des personnages. Kubrick précisait qu'il avait même pensé à faire dérouler le film dans une armée imaginaire. Mais il a conservé la première guerre mondiale, matrice de toutes les guerres modernes, et a ainsi réalisé le film matrice de tous les films de guerre.

Le film ne fut pas interdit en France... car ayant provoqué de sérieux incidents en Belgique, le distributeur United Artists préféra ne pas le présenter à la censure ! L'armée française n'aurait pas vu d'un bon œil l'arrive d'un film qui la mettait gravement en cause au moment où l'union nationale était requise. Elle avait capitulé quatre ans plus tôt à Dien Bien Phu et la situation algérienne prenait une ampleur qui nécessitait l'intervention militaire et l'envoi de conscrits.


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Genre: Film de guerre
(Paths of glory). Avec : Kirk Douglas (Colonel Dax), Ralph Meeker (Caporal Phillip Paris), Adolphe Menjou (Général George Broulard), George MacReady (Général Paul Mireau), Wayne Morris (Lieutenant Roget), Richard Anderson (Major Saint-Auban), Joe Turkel (Soldat Pierre Arnaud), Christiane Kubrick (la chanteuse allemande). 1h28.
Thème : Guerre de 14-18